
Environ -10 000 à -2 500 av. J.-C.
Lorsque s’achève le chapitre précédent, l’humanité vient de traverser l’apogée du Paléolithique supérieur, marqué par l’explosion de l’art pariétal. Mais le réchauffement climatique qui met fin à la dernière glaciation, vers -10 000, transforme radicalement le territoire français : les steppes glacées cèdent la place à des forêts denses, la mégafaune disparaît, et les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique doivent réinventer leurs techniques de survie, comme en témoignent les nécropoles bretonnes de Téviec et Hoëdic.
Ce chapitre retrace la plus grande rupture de l’histoire humaine : le passage, en quelques millénaires, d’une économie de prédation à une économie de production. Cette révolution n’est pas née sur le sol français : elle y arrive par deux routes distinctes, méditerranéenne avec la culture Cardiale, continentale avec la culture Rubanée, avant de transformer durablement le rapport des populations à leur territoire — habitat permanent, stockage, commerce à longue distance, comme en témoigne le jade alpin retrouvé jusqu’en Bretagne.
Cette nouvelle abondance a cependant un prix. La sédentarité et l’accumulation de richesses font naître, pour la première fois, des inégalités sociales durables, que l’archéologie retrouve aussi bien dans le mobilier funéraire différencié que dans les traces bien plus sombres d’une violence collective, comme au site de Bergheim, en Alsace.
Ce chapitre suit ainsi cinq grands moments : les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique ; l’arrivée de l’agriculture par deux routes migratoires ; la naissance des premiers villages et des réseaux d’échange à longue distance ; la hiérarchisation croissante des sociétés agricoles ; et enfin l’érection des premiers grands monuments de pierre, les mégalithes, dont la Bretagne conserve les plus impressionnants exemples au monde.
Cette période pose ainsi les fondations de toutes les sociétés qui suivront : la propriété, la hiérarchie, le commerce organisé et le monument collectif. Elle ouvre la voie à l’âge des métaux, qui verra ces tendances s’intensifier encore.
À la sortie de la dernière glaciation, le territoire français connaît une transformation radicale de son environnement : les steppes froides cèdent la place à des forêts denses, et la mégafaune du Pléistocène disparaît, remplacée par un gibier plus petit et plus discret — cerfs, sangliers, petits mammifères. Une première culture de transition, l’Azilien, marque le passage entre les derniers feux du Magdalénien et ce nouveau monde postglaciaire : datée d’environ 12 000 à 11 000 BP, elle est définie dès 1889 par Édouard Piette — le même archéologue qui mettra au jour, en 1894, la Dame de Brassempouy — à partir des niveaux qu’il fouille dans la grotte du Mas d’Azil, en Ariège, déjà croisée dans ce récit pour son propulseur au « faon aux oiseaux ». L’Azilien se reconnaît à ses pointes microlithiques à dos arrondi et à ses petits harpons plats taillés dans du bois de cerf. Les chasseurs-cueilleurs adaptent ensuite leur outillage à ce nouveau monde : l’industrie du Tardenoisien, caractérisée par des microlithes géométriques en forme de trapèzes, de triangles et de pointes asymétriques, se développe entre environ 8200 et 5500 av. J.-C. ; découverte en 1885 par E. Taté à Coincy, dans l’Aisne, elle domine le centre et le nord du Bassin parisien. Parallèlement, le Sauveterrien, reconnaissable à ses microlithes triangulaires de très petite taille taillés dans des lamelles irrégulières, se développe entre 8000 et 6500 av. J.-C. ; son fossile directeur, le « triangle de Montclus », se retrouve aussi bien en Bretagne que dans le sud du Bassin parisien et dans les Alpes du nord.
Deux sites bretons livrent le témoignage le plus complet de cette dernière phase de vie nomade. Sur l’îlot de Téviec, dans le Morbihan, une première découverte est faite en 1883 par F. Gaillard, mais c’est entre 1928 et 1930 que Marthe et Saint-Just Péquart — le même couple d’archéologues qui mettra au jour, en 1940, le propulseur du « faon aux oiseaux » au Mas d’Azil — fouillent méthodiquement le site sur une surface de 320 m². Ils y recensent vingt et un individus, inhumés au sein d’un amas coquillier, datés entre le milieu du septième et le milieu du sixième millénaire avant notre ère.
Un peu plus au sud, l’îlot d’Hoëdic livre un ensemble comparable : ses sépultures, repérées en 1934, sont exhumées par les mêmes Péquart entre 1934 et 1954, et datées du début du huitième au début du sixième millénaire avant notre ère. Ensemble, Téviec et Hoëdic constituent la plus vaste collection anthropologique associée au Mésolithique français, et demeurent une source essentielle pour comprendre les pratiques funéraires des derniers chasseurs-cueilleurs, à la veille de l’arrivée de l’agriculture sur le territoire.
La première vague migratoire emprunte la voie méditerranéenne. La culture dite Cardiale — du nom des coquillages Cardium utilisés pour décorer la céramique par impression — atteint les côtes du Languedoc et de la Provence depuis l’Italie. Le site de Peiro Signado, à Portiragnes, dans l’Hérault, découvert au milieu des années 1970, en offre l’un des témoignages les plus anciens : daté entre 5700 et 5600 av. J.-C., il figure parmi les tout premiers établissements néolithiques du sud de la France. Sa céramique a permis à l’archéologue J.-L. Roudil de définir un faciès culturel inédit, qu’il rattache à celui de la grotte ligure d’Arene Candide, en Italie, confirmant l’origine transalpine de cette première vague de peuplement. Des fouilles reprises en 1996 et 1997 y ont mis au jour les vestiges d’un bâtiment de plan ovale, marqué par des trous de poteaux et un torchis partiellement brûlé, entouré de fosses d’extraction d’argile reconverties en dépotoirs.
La seconde vague suit un tout autre chemin, continental celui-là. La culture Rubanée, ou Linéaire danubien, se développe en Europe centrale — Hongrie, Bohême, Allemagne rhénane — entre 5500 et 5000 av. J.-C., avant que les premiers agriculteurs ne pénètrent le Bassin parisien aux alentours de -5000. Le village de Cuiry-lès-Chaudardes, dans l’Aisne, fouillé de 1972 à 1994 par une équipe conjointe du CNRS et de l’université Paris 1, en constitue l’exemple le plus complet : rarissime site entièrement fouillé pour cette période, il révèle de longues maisons rectangulaires ou trapézoïdales, à ossature de bois et parois de torchis, installées sur des parcelles fraîchement défrichées.
Ces deux vagues migratoires, bien que d’origine distincte, introduisent un même ensemble technique cohérent : la poterie, permettant de stocker grains et liquides ; la meule, pour transformer les céréales en farine ; et la pierre polie, plus résistante que la pierre taillée, indispensable pour défricher les forêts et façonner des outils agricoles durables. En quelques siècles, ce « paquet néolithique » transforme radicalement le rapport des populations françaises à leur territoire, substituant à la mobilité permanente des chasseurs-cueilleurs un ancrage durable au sol.
Le site de Bercy, à Paris, fouillé en 1991-1992 au sud-est de l’actuel complexe sportif, sur un ancien bras de la Seine, illustre concrètement cette nouvelle relation au territoire. Trois occupations néolithiques s’y succèdent : deux relevant du Néolithique moyen — le groupe de Cerny, vers 4500-4200 av. J.-C., puis la culture Chasséenne, entre 4200 et 3400 av. J.-C. —, et une troisième du Néolithique final, vers 3000-2600 av. J.-C.. Les fouilleurs y mettent au jour dix pirogues en chêne, entièrement creusées au feu puis à la hache de pierre, ainsi que les traces de trois bâtiments, d’une palissade et d’un embarcadère — la preuve d’un véritable village organisé sur la berge, où la pêche et la circulation fluviale complètent l’économie agricole. Plusieurs de ces pirogues sont aujourd’hui exposées au musée Carnavalet, à Paris.
Ces communautés agricoles ne vivent cependant pas en vase clos : elles s’insèrent dans des réseaux d’échange à l’échelle du continent, dont le meilleur témoin reste le commerce du jade alpin. En 1865, le minéralogiste Alexis Damour définit le minéral « jadéite » à partir de haches polies découvertes dans le Morbihan ; il en imagine d’abord une origine extrême-orientale, avant de pointer, dès 1881, une provenance alpine, du côté du mont Viso, au sud-ouest de Turin. Il faudra toutefois attendre le Projet JADE, mené de 2006 à 2010, pour que Pierre et Anne-Marie Pétrequin localisent précisément, en juin 2003, les carrières elles-mêmes : celles du massif du Mont Viso, exploitées entre 1500 et 2400 mètres d’altitude, et plus marginalement celles du massif du Beigua, au nord de Gênes.
Les grandes haches taillées dans cette pierre précieuse ont circulé sur des distances considérables durant les ve et ive millénaires avant notre ère : jusqu’à 3300 kilomètres d’ouest en est, de l’Irlande à la Bulgarie, et plus de 2000 kilomètres du nord au sud, du Danemark à la Sicile. Loin d’être de simples outils, ces objets rares et précieux relevaient d’une économie du don contrôlée par les élites, mêlant compétition sociale, ostentation et rituel religieux — une preuve supplémentaire que les sociétés néolithiques, à peine sorties du nomadisme, s’organisaient déjà selon des hiérarchies bien établies.
La compétition pour les terres fertiles laisse des traces sanglantes. En 2012, le site de Bergheim, en Alsace, au nord de Strasbourg, fouillé par la société Antea-Archéologie sous la direction de Bertrand Perrin, révèle une fosse d’environ un mètre cinquante de diamètre et deux mètres de profondeur, remplie de restes humains. Le dépôt le plus ancien, daté entre 4300 et 4150 av. J.-C., contient au moins sept membres supérieurs sectionnés — mains, doigts et bras — tous portant des traces de découpe ou d’amputation à l’arme blanche ou à la hache. Fait troublant, ces membres proviennent systématiquement du côté gauche, une particularité également relevée sur le site voisin d’Achenheim. Les chercheurs y voient des trophées prélevés sur des ennemis tombés au combat, rapportés au village pour y être exposés publiquement ; des analyses isotopiques récentes suggèrent en outre que les squelettes complets et les membres sectionnés retrouvés sur le site n’ont pas la même origine géographique.
Cette violence s’accompagne d’une hiérarchisation croissante des sociétés, perceptible dans l’architecture funéraire dès environ 4700 av. J.-C. À Lattes, dans l’Hérault, la sépulture dite de Rauze-Basse livre un mobilier funéraire prestigieux : flèches, haches ornementales finement polies dans une roche verte d’origine alpine, et sphéroïdes perforés taillés dans des pierres rares — autant d’objets sans fonction utilitaire, réservés à l’affichage du statut social. Ailleurs, ce sont l’or, l’ivoire, le corail, l’ambre ou le cuivre qui distinguent certaines sépultures des autres. À partir de 4000 av. J.-C., ces témoignages se multiplient, en particulier dans le sud de la France, où près de quatre cents sépultures ou dépôts de corps ont été recensés, dessinant une société où l’accès à la richesse, au prestige et peut-être au pouvoir n’est déjà plus également partagé.
Le Néolithique voit aussi l’érection des premières grandes architectures de pierre : les mégalithes (du grec mega, grand, et lithos, pierre). Le plus ancien exemple connu se trouve en Bretagne, au cairn de Barnenez, sur la commune de Plouezoc’h, dans le Finistère. Long de 75 mètres et large de 28, cet imposant tumulus de pierres sèches, formé de deux cairns accolés abritant onze dolmens à couloir, est daté du ve millénaire av. J.-C., sa partie la plus ancienne remontant entre 4850 et 4450 av. J.-C. — ce qui en fait la plus ancienne construction mégalithique continentale connue à ce jour. Le monument a bien failli disparaître : au printemps 1955, un entrepreneur y ouvre une carrière et commence à éventrer plusieurs de ses chambres funéraires, avant que le journaliste Francis Gourvil n’alerte le préhistorien Pierre-Roland Giot, qui obtient l’arrêt des travaux.
Légende : Cairn de Barnenez, Plouezoc’h — Florent Ls, CC BY-SA 3.0
Les mégalithes ne se limitent pas aux tombes collectives : la Bretagne conserve aussi le plus grand menhir jamais dressé en Europe. À Locmariaquer, dans le Morbihan, le Grand Menhir Brisé d’Er Grah mesurait, une fois dressé vers 4500 av. J.-C. en même temps qu’une vingtaine d’autres blocs, environ 20 mètres de haut pour un poids estimé entre 280 et 330 tonnes. Il est délibérément renversé et brisé en plusieurs morceaux aux alentours de 4400 av. J.-C., pour des raisons qui restent débattues. Associé au tumulus d’Er Grah et au dolmen de la Table des Marchands, il a fait l’objet d’un vaste programme de recherche archéologique entre 1986 et 1992.
Légende : Grand Menhir Brisé d’Er Grah, Locmariaquer — Karsten Wentink, CC BY-SA 4.0
C’est cependant à Carnac, toujours dans le Morbihan, que ce phénomène mégalithique atteint son expression la plus spectaculaire, avec plusieurs milliers de menhirs alignés sur plusieurs kilomètres, érigés eux aussi entre environ 4500 et 3000 av. J.-C.
🔍 Zoom – Les alignements de Carnac
Qu’il s’agisse de tombes collectives, de menhirs isolés ou d’alignements démesurés, ces monuments attestent d’une capacité nouvelle à mobiliser, sur plusieurs générations, une main-d’œuvre considérable au service d’un projet commun — signe d’une société bien plus organisée, et déjà bien plus hiérarchisée, que ne le laissait supposer le simple récit de l’invention de l’agriculture.