
1322 à 1328
L’avènement de Charles IV, dit le Bel, en 1322, ouvre la dernière phase de la dynastie capétienne directe. Troisième fils de Philippe IV le Bel, il accède au trône après les règnes brefs et sans héritier mâle durable de ses deux frères aînés, Louis X le Hutin et Philippe V le Long. Son accession confirme une nouvelle fois le principe selon lequel la couronne de France se transmet par les hommes, mais elle souligne aussi la fragilité croissante de la succession dynastique.
Couronnement de Charles IV le Bel: Unknown 14th-c. French artist, Public domain, via Wikimedia Commons
Charles hérite d’un royaume puissamment organisé, dont les institutions ont été renforcées par les règnes précédents. L’administration royale, le Parlement, la fiscalité et le gouvernement central continuent de s’affirmer, tandis que la monarchie doit encore faire face à plusieurs tensions : relations avec l’Angleterre, question flamande, rapports avec la papauté d’Avignon, et mécontentements internes hérités des dernières décennies.
Surnommé « le Bel » comme son père, Charles IV est souvent apparu, dans l’historiographie, comme un souverain moins marquant que Philippe le Bel, moins réformateur que Philippe V, et moins conflictuel que ses prédécesseurs immédiats. Son règne n’en est pas moins important, car il clôt la lignée masculine directe issue de Hugues Capet. Sous son gouvernement, la monarchie continue de fonctionner avec efficacité, mais l’absence d’héritier mâle prépare une rupture majeure dans l’histoire dynastique du royaume.
Le règne de Charles IV se caractérise ainsi par une certaine continuité institutionnelle, mais aussi par une montée progressive des enjeux successoraux. À sa mort, en 1328, aucun fils ne survit pour lui succéder. Cette disparition met fin à plus de trois siècles de succession directe des Capétiens et ouvre la voie à l’avènement des Valois, dans un contexte où les prétentions concurrentes au trône de France prennent une importance décisive.
Le règne de Charles le Bel apparaît donc comme un moment charnière : moins spectaculaire que d’autres, il n’en constitue pas moins la conclusion d’un long cycle capétien et le prélude à une recomposition politique majeure, bientôt dominée par la question de la succession au trône de France.
Charles IV le Bel est sacré à Reims le 21 février 1322. Il devient alors roi de France et de Navarre, dans la continuité des règnes brefs de ses deux frères aînés, Louis X le Hutin et Philippe V le Long. Son avènement confirme une nouvelle fois l’exclusion des femmes de la succession au trône de France, tout en soulignant la fragilité croissante de la lignée capétienne directe.
Les débuts du règne sont marqués par plusieurs décisions d’ordre dynastique et politique. Le 19 mai 1322, le pape Jean XXII annule le mariage de Charles IV avec Blanche de Bourgogne, compromise depuis l’affaire de la tour de Nesle. Le roi peut ainsi contracter une nouvelle union, célébrée à Provins le 21 septembre 1322, avec Marie de Luxembourg, fille de l’empereur Henri VII. Ce remariage renforce les liens entre la couronne de France et la maison de Luxembourg.
Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg. Enluminure provenant d’un manuscrit des Grandes Chroniques de France : artiste français du XIVe siècle, Bibliothèque nationale de France, domaine public, via Wikimedia Commons.
La même année, Charles IV reprend une politique d’exclusion à l’égard des Juifs. Le 24 juin 1322, il ordonne une nouvelle expulsion, dans la continuité de celle décidée en 1306 sous Philippe le Bel. Cette mesure s’inscrit dans un climat de méfiance religieuse, de recherche de ressources et de contrôle monarchique, déjà renforcé par les accusations portées contre les Juifs dans les années précédentes.
En 1323, le règne de Charles IV s’oriente vers une nouvelle crise avec l’Angleterre, née des ambiguïtés féodales qui entourent la possession de la Guyenne. Depuis plusieurs décennies, le roi d’Angleterre y exerce son autorité en tant que duc d’Aquitaine, mais il demeure, pour ces terres, le vassal du roi de France. Cette situation entretient des tensions récurrentes : la monarchie capétienne cherche à y faire reconnaître plus concrètement ses droits de suzeraineté, tandis que les Plantagenêts défendent leur autonomie politique et judiciaire.
L’affaire éclate autour de la petite bastide de Saint-Sardos, située dans l’Agenais. Le lieu dépend en partie d’un prieuré relevant de l’abbaye de Sarlat, extérieure au duché d’Aquitaine. Un litige est porté devant le Parlement de Paris, qui tranche en faveur de l’abbé et autorise la fondation d’une bastide placée sous protection royale. En décembre 1322, cette décision est acquise, et le 15 octobre 1323, un sergent du roi vient sur place pour matérialiser la prise de possession au nom de Charles IV.
Dans la nuit qui suit, Raymond-Bernard de Montpezat, seigneur gascon hostile à cette avancée capétienne, attaque le site, fait incendier la bastide et pendre le sergent royal au poteau même qui portait les armes du roi de France. L’événement dépasse aussitôt le simple cadre local : il est interprété à la cour comme une atteinte directe à l’autorité royale. Le sénéchal de Guyenne, Ralph Basset, est en outre soupçonné d’avoir, sinon ordonné l’opération, du moins encouragé ou couvert ses auteurs.
Le roi d’Angleterre Édouard II, confronté à de sérieuses difficultés politiques dans son propre royaume, tente d’abord d’éviter l’escalade par des excuses et des promesses de réparation. Mais la cour de France exige la comparution des responsables devant le roi. Devant les lenteurs anglaises et le refus de Ralph Basset de répondre pleinement aux convocations, Charles IV fait prononcer la confiscation du duché de Guyenne le 1er juillet 1324. Cette décision transforme l’incident en guerre ouverte.
Dès le mois d’août 1324, les troupes royales françaises, commandées notamment par Charles de Valois, entrent en campagne et occupent rapidement une partie du terrain sans rencontrer de résistance majeure. La guerre de Saint-Sardos, relativement brève sur le plan militaire, révèle néanmoins l’ampleur des rivalités féodales entre les deux couronnes. Elle fragilise encore la position d’Édouard II en Angleterre et laisse subsister, après les accords qui y mettent fin, de profondes frustrations territoriales et politiques. À plus long terme, elle apparaît comme l’un des précédents immédiats des grands affrontements franco-anglais du XIVe siècle.
À côté de ces tensions politiques et militaires, les années 1323–1324 voient aussi un événement important dans l’histoire culturelle du Midi. Le 8 novembre 1323, à Toulouse, est fondée la Compagnie du Gai Savoir, destinée à entretenir la tradition poétique en langue d’oc et à prolonger l’héritage des troubadours. Cette institution est tenue pour l’ancêtre de la future Académie des Jeux floraux.
Le premier concours de poésie organisé par cette institution a lieu du 1er au 3 mai 1324. Il marque le début d’une tradition littéraire durable, associée à la promotion du lyrisme courtois et à la défense de la langue d’oc dans un royaume désormais fortement intégré à l’espace capétien. Par son prestige ultérieur, cette fondation est souvent considérée comme l’un des plus anciens cénacles littéraires d’Europe occidentale.
Les dernières années du règne de Charles IV le Bel sont marquées par la poursuite des tensions avec l’Angleterre, par des ajustements diplomatiques en Europe occidentale et par la permanence d’une activité institutionnelle et culturelle dans le royaume. Dans le prolongement de la guerre de Saint-Sardos, la monarchie capétienne reste engagée dans une confrontation indirecte avec Édouard II, dont l’autorité se fragilise rapidement outre-Manche.
L’année 1325 ne se distingue pas par un seul événement majeur comparable à la crise de Saint-Sardos, mais elle révèle plusieurs aspects importants du règne de Charles IV le Bel : l’évolution des débats intellectuels dans le royaume, la permanence des rivalités princières dans l’espace rhodanien, ainsi que la fragilité des équilibres économiques à la fin des années 1320.
Sur le plan intellectuel, l’Université de Paris lève en 1325 l’interdiction qui pesait sur le thomisme. Cette évolution témoigne d’un apaisement relatif des controverses doctrinales nées au siècle précédent autour de la réception d’Aristote et de l’œuvre de Thomas d’Aquin. Longtemps suspectées dans certains milieux universitaires, plusieurs thèses associées au thomisme retrouvent alors une place plus légitime dans l’enseignement parisien. Ce changement s’inscrit dans un mouvement plus large de réorganisation de la pensée scolastique, dans laquelle l’Université de Paris continue de jouer un rôle central à l’échelle de la chrétienté latine.
La même année est également marquée par une forte sécheresse en France. Les chroniques signalent une faible récolte de céréales, signe de la vulnérabilité persistante de l’économie agraire après les crises du début du XIVe siècle, mais mentionnent aussi des vendanges exceptionnellement bonnes. Ce contraste rappelle que les aléas climatiques n’affectent pas uniformément les productions agricoles et qu’ils peuvent accentuer les tensions sociales en frappant plus durement les denrées de base que les cultures de rente ou de prestige. Cette conjoncture s’inscrit dans un contexte européen plus large encore marqué par les séquelles de la grande famine ouverte en 1315.
Dans le même temps, les rivalités princières se poursuivent dans les marges orientales du royaume. Le conflit opposant le dauphin de Viennois, Guigues VIII, à la maison de Savoie débouche sur la bataille de Varey, remportée le 7 août 1325 par les troupes dauphinoises contre celles du comte Édouard de Savoie. L’affrontement se déroule dans le cadre des luttes anciennes entre Dauphiné et Savoie pour le contrôle de places stratégiques dans la région alpine et rhodanienne. La victoire de Guigues VIII ne met pas fin durablement au conflit, mais elle renforce momentanément le prestige du dauphin et illustre la persistance des compétitions territoriales entre principautés voisines, à la frontière du royaume de France et de l’Empire.
En 1326, la situation internationale de Charles IV le Bel est dominée par la crise anglaise. Dans le prolongement de la guerre de Saint-Sardos et des tensions persistantes autour de la Guyenne, la monarchie française cherche à maintenir la pression sur l’Angleterre, notamment par le jeu des alliances. C’est dans ce cadre qu’est conclu, en avril 1326, le traité de Corbeil entre la France et l’Écosse, qui renouvelle l’alliance traditionnelle des deux royaumes contre la couronne anglaise, dans la continuité de la vieille Auld Alliance. Pour Charles IV, cet accord permet de contenir l’Angleterre sur deux fronts à la fois : au sud-ouest par la question de l’Aquitaine, et au nord par l’appui donné au royaume écossais.
Isabelle de France rencontre son frère Charles IV à Paris: Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette pression diplomatique intervient au moment où la monarchie anglaise traverse une crise profonde. Le règne d’Édouard II est déjà affaibli par les défaites militaires, par l’impopularité de ses favoris et par les divisions de la noblesse. Sa femme, Isabelle de France, sœur de Charles IV, a été envoyée sur le continent dans le cadre des négociations entre les deux couronnes. Mais, au lieu de rentrer durablement en Angleterre, elle s’éloigne progressivement du roi et se rapproche de Roger Mortimer, grand seigneur anglais entré en rébellion contre le régime et réfugié en France après son évasion. Leur alliance, à la fois politique et personnelle, devient en quelques mois le centre de l’opposition au gouvernement d’Édouard II.
La situation bascule à l’automne 1326. Privés d’un véritable appui français direct, Isabelle et Mortimer trouvent des soutiens dans les Pays-Bas, en particulier dans le Hainaut, où ils obtiennent des moyens financiers et militaires en échange d’un projet d’alliance matrimoniale entre le prince héritier anglais et Philippa de Hainaut. Ils débarquent en Angleterre le 24 septembre 1326 avec une force relativement réduite, mais le pouvoir royal se désagrège très vite : de nombreux nobles, évêques et officiers abandonnent le camp du roi et rallient les envahisseurs. L’opération, plus politique que militaire à l’origine, se transforme en effondrement général du régime.
Edmond FitzAlan et Hugues le Despenser le Jeune sont amenés prisonniers devant la reine Isabelle de France: AnonymousUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons
Les premiers visés sont les deux favoris du roi, symboles honnis de son gouvernement. Hugues le Despenser l’Ancien est capturé à Bristol et exécuté le 27 octobre 1326. Son fils, Hugues le Despenser le Jeune, principal conseiller et favori d’Édouard II, est arrêté à son tour puis exécuté le 24 novembre dans des conditions particulièrement brutales. Entre-temps, le roi lui-même a été capturé à l’automne et se trouve désormais à la merci de ses adversaires. La destruction du parti des Despenser enlève au souverain ses derniers soutiens solides et ouvre la voie à sa déposition.
En janvier 1327, Édouard II est officiellement déposé, et son fils est proclamé roi sous le nom d’Édouard III. Le nouveau souverain, encore mineur, règne d’abord sous la tutelle de sa mère Isabelle et de Roger Mortimer, qui contrôlent en réalité le pouvoir anglais. Pour la France, cette révolution de palais a des conséquences importantes. Elle met fin au règne du prince avec lequel Charles IV était entré en conflit en Guyenne, mais elle ne règle pas pour autant la question de fond : la place du roi d’Angleterre comme vassal du roi de France pour ses possessions continentales. Au contraire, la crise dynastique anglaise de 1326-1327 prépare un nouvel équilibre politique, bientôt dominé par la montée en puissance d’Édouard III, futur adversaire des Valois.
L’épisode montre enfin combien la politique extérieure du règne de Charles IV reste étroitement liée aux affaires dynastiques européennes. Par sa sœur Isabelle, le roi de France se trouve indirectement mêlé à l’effondrement du régime d’Édouard II. Cette proximité familiale ne débouche pas sur un rapprochement durable entre les deux monarchies, mais elle souligne au contraire l’enchevêtrement croissant des liens de parenté, de vassalité et de rivalité qui structurent les relations franco-anglaises à la veille de la grande crise successorale de 1328.
Dans le royaume de France, les mêmes années voient se poursuivre plusieurs évolutions internes. Le Bourbonnais est érigé en duché à la fin de 1327, ce qui illustre l’importance croissante de certaines grandes maisons princières dans l’équilibre du royaume. Malgré une apparente continuité institutionnelle, les dernières années de Charles IV restent donc traversées par des tensions diplomatiques majeures et par la préparation involontaire d’une crise de succession de grande ampleur.
La mort de Charles IV le Bel, le 1er février 1328, ouvre une crise successorale décisive dans l’histoire de la monarchie française. Comme ses frères Louis X et Philippe V, le roi meurt sans fils survivant. Son épouse, Jeanne d’Évreux, est toutefois enceinte, ce qui conduit à la mise en place d’une régence confiée à Philippe de Valois, fils de Charles de Valois et cousin germain du roi défunt.
La situation de 1328 diffère cependant de celle de 1316. Les précédents établis lors des accessions de Philippe V puis de Charles IV avaient déjà écarté les femmes de la succession au trône. Mais cette fois, l’extinction imminente de la ligne masculine directe issue de Philippe IV le Bel fait surgir plusieurs prétendants possibles. Philippe de Valois apparaît comme le plus proche parent mâle dans la branche aînée collatérale des Capétiens ; Philippe d’Évreux, autre cousin du roi, peut également faire valoir sa proximité dynastique ; enfin, Édouard III d’Angleterre, petit-fils de Philippe IV par sa mère Isabelle de France, fait connaître ses prétentions à la couronne.
La question de fond est alors de savoir si une femme, exclue elle-même de la succession, peut néanmoins transmettre un droit à la couronne. Pour les grands du royaume et les juristes proches de la cour, reconnaître un tel principe reviendrait à remettre en cause les successions de 1316 et de 1322, ainsi qu’à ouvrir la possibilité d’un souverain étranger, en l’occurrence le roi d’Angleterre, sur le trône de France. Dans ce contexte, la solution la plus acceptable politiquement consiste à choisir le plus proche parent mâle par les hommes, à savoir Philippe de Valois. Cette interprétation sera plus tard rattachée à la loi salique, même si son invocation explicite reste postérieure.
Quelques semaines après la mort du roi, Jeanne d’Évreux met au monde une fille, Blanche, le 1er avril 1328. Cette naissance écarte définitivement l’hypothèse d’un héritier mâle posthume et permet la confirmation de Philippe de Valois comme roi de France sous le nom de Philippe VI. Avec cette succession s’achève la lignée directe des Capétiens, ouverte en 987 avec Hugues Capet. La disparition de Charles IV marque ainsi non seulement la fin d’un règne, mais aussi celle du « miracle capétien » de la transmission directe de père en fils, et elle ouvre une période nouvelle de l’histoire du royaume, bientôt dominée par la rivalité dynastique entre Valois et Plantagenêts. :contentReference[oaicite:8]{index=8}