
1328 à 1350
L’avènement de Philippe VI, en 1328, ouvre une phase nouvelle de l’histoire de France. Avec lui s’achève la succession directe des Capétiens, commencée en 987 avec Hugues Capet, et s’ouvre le règne de la branche des Valois, issue de Charles de Valois, frère de Philippe IV le Bel. Son accession au trône marque donc à la fois une continuité dynastique et une rupture majeure dans l’histoire de la monarchie française.
Choisi après la mort de Charles IV le Bel, alors que la lignée directe capétienne ne compte plus d’héritier mâle, Philippe de Valois apparaît aux yeux des grands du royaume comme le plus proche parent du roi défunt par les hommes. Son avènement confirme le principe selon lequel la couronne de France ne peut être transmise ni aux femmes ni par elles. Ce choix écarte notamment les prétentions d’Édouard III d’Angleterre, petit-fils de Philippe IV par sa mère Isabelle de France, et pose les bases d’un conflit dynastique appelé à bouleverser durablement l’Occident.
Carte de France en 1328: Cyberprout, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons
Le nouveau roi hérite d’un royaume puissant, solidement structuré par l’œuvre administrative des derniers Capétiens, mais confronté à de fortes tensions. La question flamande reste sensible, les rapports avec l’Angleterre demeurent fragiles, la fiscalité suscite des résistances, et l’équilibre entre monarchie, princes et bonnes villes exige une attention constante. À cela s’ajoute l’enjeu majeur de la légitimité : Philippe VI doit non seulement gouverner, mais aussi imposer l’autorité d’une dynastie nouvelle.
Le début de son règne est encore celui d’un roi de continuité, soucieux de s’inscrire dans l’héritage capétien. Mais les rivalités féodales, les ambitions anglaises et les transformations de la guerre conduisent rapidement son gouvernement vers une crise de plus grande ampleur. Sous Philippe VI, la monarchie française entre dans une période d’affrontements prolongés avec l’Angleterre, qui prendront bientôt le nom de guerre de Cent Ans.
Le règne de Philippe VI occupe ainsi une place charnière. Il inaugure la dynastie des Valois, affirme les principes successoraux forgés à la fin de l’époque capétienne, et ouvre l’un des plus longs conflits de l’histoire médiévale européenne. À travers lui, le royaume de France entre dans une ère nouvelle, marquée par la guerre, par la redéfinition de la souveraineté et par l’épreuve de la continuité dynastique.
L’accession de Philippe VI de Valois au trône, au printemps 1328, ouvre une nouvelle phase de l’histoire monarchique française. Après la mort de Charles IV le Bel et la naissance, quelques semaines plus tard, d’une fille posthume, les grands du royaume confirment l’exclusion des femmes de la succession et remettent la couronne au régent, Philippe de Valois, cousin du roi défunt. Son avènement, retenu au 1er avril 1328, marque la fin de la lignée directe des Capétiens et l’ouverture de la dynastie des Valois.
Couronnement du roi de France Philippe VI de Valois et de la reine Jeanne de Bourgogne par l’archevêque de Reims Guillaume de Trie (Reims, 29 mai 1328): Enluminure du 3e quart du 14e siècle tirée d’un manuscrit des Grandes Chroniques de France (Paris, Bibliothèque nationale de France, MSS Français 10135, folio 412v), Public domain, via Wikimedia Commons
Le nouveau roi est sacré à Reims le 29 mai 1328 par l’archevêque Guillaume de Trie. Son couronnement donne une pleine légitimité à la nouvelle dynastie, mais il se déroule dans un contexte encore délicat. Édouard III d’Angleterre, duc d’Aquitaine et pair de France, n’assiste pas à la cérémonie, signe d’une distance politique qui ne cesse de croître. Dans le même mouvement, le Valois, l’Anjou et le Maine sont réunis à la couronne, tandis que le roi abandonne la Navarre à Jeanne, fille de Louis X, et à son époux Philippe d’Évreux, afin de consolider son propre établissement sur le trône de France.
Les premiers mois du règne sont aussi marqués par une volonté d’affermissement intérieur. L’exécution, le 25 avril 1328, de Pierre de Rémi, ancien trésorier de Charles IV, accusé de concussion, manifeste la volonté du nouveau pouvoir de se distinguer des désordres de la fin du règne précédent. Quelques mois plus tard, le 23 août 1328, Philippe VI remporte au Mont Cassel une victoire décisive contre les Flamands insurgés contre leur comte, Louis de Nevers. Cette intervention rétablit l’influence française en Flandre et donne au nouveau roi un premier succès militaire de grande portée symbolique. En septembre 1328, il ordonne également un vaste recensement des feux et des paroisses du royaume, document exceptionnel pour la période médiévale, qui témoigne d’une monarchie soucieuse de mieux connaître et administrer son territoire.
Hommage d’Édouard III à Philippe VI de Valois en 1329: BnF, Département des manuscrits, Levan Ramishvili from Tbilisi, Georgia, Public domain, via Wikimedia Commons
L’année 1329 prolonge cette phase de stabilisation relative. Le 5 mars, Jeanne II et Philippe III de Navarre sont couronnés à Pampelune, ce qui fixe durablement la séparation entre la couronne de France et celle de Navarre. Surtout, le 6 juin 1329, Édouard III prête à Amiens hommage à Philippe VI pour la Guyenne et le Ponthieu, en présence notamment de Jean de Luxembourg, roi de Bohême. Cet hommage semble alors confirmer l’ordre féodal existant, mais il ne dissipe pas les ambiguïtés profondes de la relation entre les deux souverains. À l’automne de la même année, le jeune roi d’Angleterre renverse la tutelle de sa mère Isabelle et de Roger Mortimer ; Mortimer est exécuté en novembre 1330, tandis qu’Isabelle est écartée du pouvoir. Cette prise en main personnelle du gouvernement anglais modifie durablement l’équilibre politique entre les deux royaumes.
Mortimer saisi par le roi: James William Edmund Doyle, Public domain, via Wikimedia Commons
Les années suivantes voient la consolidation dynastique du règne. En 1332, Philippe VI émancipe son fils Jean, héritier du trône, et l’investit de l’Anjou, du Maine et du duché de Normandie, préparant ainsi la succession au sein de la nouvelle maison régnante. La même année, Jean, futur Jean II le Bon, épouse Bonne de Luxembourg, ce qui renforce encore les liens entre les Valois et la maison de Luxembourg.
Dans le même temps, le roi doit arbitrer un important conflit nobiliaire : l’affaire Robert III d’Artois. Depuis la mort de son grand-père Robert II d’Artois en 1302, Robert conteste l’attribution du comté d’Artois à sa tante Mahaut d’Artois, puis, après la mort de celle-ci, à sa cousine Jeanne II de Bourgogne. Déjà débouté à plusieurs reprises par la justice royale, il tente de relancer sa revendication en produisant des documents qui se révèlent être des faux. La découverte de cette fraude ruine définitivement sa cause : Robert est condamné au bannissement en 1332 et tombe en disgrâce. Réfugié hors du royaume, puis bientôt accueilli en Angleterre, il devient l’un des ennemis les plus acharnés de Philippe VI et joue un rôle important dans la détérioration des rapports entre les couronnes française et anglaise.
Robert d’Artois essaye d’envouter le roi: Jean-Michel Moreau, Public domain, via Wikimedia Commons
Sur le plan intellectuel et religieux, le début du règne n’est pas exempt de tensions. Une controverse oppose alors le pape Jean XXII à une partie des théologiens parisiens au sujet de la vision béatifique. À partir de 1331, le pontife soutient dans plusieurs sermons que les âmes des justes ne contemplent pas immédiatement Dieu après la mort, mais seulement après le Jugement dernier. Cette position suscite de vives réserves à l’Université de Paris, en particulier au sein de la Faculté de théologie, attachée à la doctrine plus communément admise de la béatitude immédiate des élus. Soutenue par le roi de France, l’Université devient ainsi l’un des principaux foyers de résistance doctrinale à la thèse pontificale. Le conflit illustre à la fois le poids intellectuel de Paris dans la chrétienté latine et la persistance des tensions entre autorité pontificale, savoir théologique et pouvoir royal.
Parallèlement, l’environnement international se tend avec la reprise de la guerre en Écosse. Le 19 juillet 1333, Édouard III remporte la bataille de Halidon Hill contre les partisans de David II Bruce, renforçant sa position au nord de son royaume et se libérant partiellement d’une menace qui avait longtemps servi de point d’appui à la diplomatie française.
En 1334, la situation se dégrade plus nettement encore. La rupture entre les deux couronnes n’est pas encore consommée, mais plusieurs évolutions convergentes rendent le conflit de plus en plus probable. L’une des plus importantes est le rôle pris par Robert III d’Artois. Ancien proche de Philippe VI, qu’il avait soutenu lors de son avènement, Robert est tombé en disgrâce après l’échec de sa revendication sur le comté d’Artois et la découverte des faux produits pour appuyer sa cause. Condamné au bannissement, il se réfugie finalement en Angleterre, où il est accueilli par Édouard III.
Ce refuge a une portée politique considérable. Robert d’Artois n’est pas seulement un exilé de haut rang : il connaît intimement la cour de France, ses hommes, ses équilibres et ses faiblesses. Devenu l’un des conseillers écoutés du roi d’Angleterre, il nourrit chez ce dernier une hostilité croissante à l’égard de Philippe VI et l’encourage à adopter une ligne plus dure dans le contentieux franco-anglais. Son ressentiment personnel rejoint ainsi les tensions déjà existantes autour de la Guyenne, de la Flandre et de la question de l’hommage féodal.
Dans le même temps, l’Angleterre accroît ses moyens d’action. Le gouvernement d’Édouard III lève d’importants subsides, signe d’un effort financier plus ambitieux. Cette montée en puissance fiscale et militaire ne débouche pas encore immédiatement sur la guerre, mais elle révèle que la monarchie anglaise se prépare à soutenir une politique extérieure plus offensive.
Ainsi, en 1334, les rapports entre Philippe VI et Édouard III cessent d’être une simple relation féodale tendue pour entrer dans une logique de confrontation plus large. L’accueil réservé à Robert d’Artois, l’aggravation des griefs réciproques et le renforcement des moyens anglais préparent déjà le cadre diplomatique et politique de la future guerre de Cent Ans.
Au milieu des années 1330, les tensions accumulées entre les couronnes de France et d’Angleterre débouchent sur une rupture ouverte. Les questions de suzeraineté en Guyenne, les rivalités d’influence en Flandre, les enjeux économiques liés au commerce de la laine anglaise, ainsi que la revendication dynastique d’Édouard III finissent par converger. Entre 1336 et 1337, le conflit change ainsi de nature : d’un contentieux féodal et diplomatique, il devient une guerre de souveraineté appelée à durer plus d’un siècle.
En 1336, Philippe VI envisage encore une grande entreprise de croisade et fait réunir à Marseille une flotte destinée à gagner la Terre sainte. Ce projet, qui s’inscrit dans une tradition encore vive chez les souverains français, est rapidement éclipsé par la dégradation de la situation occidentale. La même année, la création du collège de l’Ave Maria à Paris par le conseiller royal Jean de Hubant témoigne toutefois du dynamisme institutionnel du royaume à la veille de la guerre. Dans le même temps, Édouard III cherche à fragiliser la position française dans les Pays-Bas. Le 5 octobre 1336, il interdit l’exportation de la laine anglaise vers la Flandre. Cette mesure frappe directement les villes drapières flamandes, très dépendantes de cette matière première, et contribue à déclencher un mouvement de contestation mené notamment par Jacob van Artevelde.
Jacob van Artevelde mène une révolte à Gand contre les comtes de Flandre: AnonymousUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons
La Flandre devient alors un enjeu stratégique majeur. Pour la monarchie anglaise, il s’agit de conserver un levier économique et politique dans une région essentielle au commerce textile européen. Pour la couronne française, il importe au contraire d’empêcher les villes flamandes de basculer durablement dans l’orbite anglaise. La crise flamande transforme ainsi un conflit féodal en affrontement économique et diplomatique de grande ampleur. À la fin de 1337, la révolution urbaine menée par Jacob van Artevelde à Gand renforce encore cette dynamique, en donnant à l’Angleterre un partenaire précieux dans les anciens Pays-Bas.
La rupture décisive intervient en 1337. Le 24 mai, Philippe VI prononce la confiscation de la Guyenne — ou plus exactement du duché de Guyenne/Aquitaine tenu par le roi d’Angleterre — au motif qu’Édouard III a manqué à ses obligations de vassal. Cet acte est traditionnellement considéré comme le point de départ de la guerre de Cent Ans. Il ne s’agit pas seulement d’un geste juridique : la monarchie capétienne entend rappeler que le duc d’Aquitaine reste, pour ses possessions continentales, soumis à la justice et à l’autorité du roi de France.
En réponse, Édouard III rompt avec l’ordre féodal existant. À l’automne 1337, il dénonce l’hommage prêté à Philippe VI et revendique la couronne de France en tant que petit-fils de Philippe IV le Bel par sa mère Isabelle de France. Même si cette prétention ne sera pleinement formalisée dans ses titulatures qu’un peu plus tard, elle devient dès lors le fondement politique de son opposition aux Valois. Les lettres de défi reçues par Philippe VI au début de novembre 1337 donnent à la rupture une dimension solennelle : la querelle de Guyenne devient une lutte ouverte entre deux souverains qui se disputent désormais la légitimité royale elle-même.
Carte de France en 1330: Aliesin, CC BY-SA 3.0 http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/, via Wikimedia Commons
Les causes profondes de la guerre apparaissent ainsi multiples. Édouard III veut préserver, voire affranchir entièrement de la suzeraineté française, ses possessions continentales ; il cherche aussi à protéger les intérêts anglais dans les villes drapières de Flandre ; enfin, la revendication dynastique lui offre un principe de légitimation supérieur au simple contentieux féodal. De son côté, Philippe VI ne peut accepter qu’un prince étranger transforme l’Aquitaine en possession pleinement souveraine, pas plus qu’il ne peut tolérer une remise en cause de la légitimité des Valois sur le trône de France.
À la fin de 1337, tous les éléments sont donc réunis : crise de vassalité, affrontement économique, jeu des alliances dans les Pays-Bas, et revendication concurrente à la couronne. La guerre de Cent Ans commence ainsi non par une grande bataille, mais par une série de décisions politiques, juridiques et diplomatiques qui transforment une rivalité ancienne en conflit durable entre les monarchies française et anglaise.
À partir de 1338, la guerre engagée entre Philippe VI et Édouard III change d’échelle. Le conflit n’oppose plus seulement deux souverains autour de la Guyenne et de la légitimité dynastique : il devient une lutte de coalitions, dans laquelle la Flandre, l’Empire et bientôt la Bretagne occupent une place déterminante. La monarchie française doit désormais faire face à une diplomatie anglaise particulièrement active, fondée sur les alliances économiques, les liens féodaux et l’exploitation des divisions politiques du continent.
En Flandre, la montée en puissance de Jacob van Artevelde modifie profondément les rapports de force. Élu capitaine des Gantois le 3 janvier 1338, il s’impose progressivement comme le chef politique des villes flamandes insurgées, dans un contexte dominé par la crise de l’industrie drapière et par la dépendance des ateliers flamands à l’égard de la laine anglaise. Son mouvement s’affirme au printemps : l’avant-garde française se présente devant Gand en avril, mais la dynamique urbaine ne se brise pas. Le 23 avril, Artevelde l’emporte devant Biervliet face aux forces du comte Louis de Nevers, puis, le 29 avril, une alliance offensive et défensive unit Gand, Bruges et Ypres. À l’été, le comte doit quitter une grande partie de la Flandre, désormais largement contrôlée par les insurgés.
Dans le même temps, Édouard III cherche des appuis dans l’Empire. Cette politique trouve un terrain favorable dans la contestation grandissante de l’autorité pontificale par l’empereur Louis IV de Bavière. Le manifeste Fidem catholicam, proclamé en mai 1338, puis la décision des électeurs réunis à Rhense en juillet, affirment que le pouvoir impérial procède de l’élection et non de la confirmation pontificale. Cette évolution facilite le rapprochement entre l’Angleterre et l’Empire. Le 22 juillet 1338, Édouard débarque à Anvers, puis rencontre Louis IV à Coblence à la fin du mois d’août ; il reçoit peu après le titre de vicaire d’Empire. Cette dignité renforce sa position dans les anciens Pays-Bas et lui donne une base politique plus large contre la France.
L’année 1339 prolonge cette recomposition diplomatique. Tandis qu’est fondée l’université de Grenoble le 12 mai, événement révélateur de la vitalité institutionnelle du royaume, le front septentrional se durcit encore. Le 3 décembre 1339, un traité est conclu entre Édouard III et les insurgés flamands ; quelques semaines plus tard, les villes flamandes admettent plus explicitement sa qualité de roi de France, ce qui donne à la coalition anti-valoisienne une portée nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un appui économique contre Philippe VI, mais d’une reconnaissance politique de sa prétention dynastique.
bataille de l’Écluse: Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
Le tournant décisif intervient en 1340. Le 23 janvier, à Gand, Édouard III prend officiellement le titre de roi de France, donnant une forme solennelle à une revendication déjà présente depuis 1337. Dans le même temps, le pape Benoît XII apporte son soutien à Philippe VI, mais cette caution pontificale ne suffit pas à enrayer la montée du conflit. Sur mer, la France tente de profiter de sa flotte pour empêcher le débarquement anglais sur le continent. Cette stratégie échoue lors de la bataille de l’Écluse du 24 juin 1340, où la marine anglaise anéantit l’essentiel de la flotte française dans l’avant-port de Sluys. Cette défaite est capitale : elle donne à l’Angleterre la maîtrise de la Manche, sécurise ses communications avec les Pays-Bas et permet à Édouard de débarquer ses troupes plus librement.
Fort de ce succès, Édouard III, aidé de contingents flamands, met le 22 juillet 1340 le siège devant Tournai. L’opération ne débouche pas sur une victoire décisive, mais elle montre combien le nord du royaume est devenu un théâtre central de la guerre. Dans ce contexte, Robert III d’Artois, réfugié en Angleterre et l’un des plus ardents conseillers anti-français d’Édouard, subit une défaite devant Saint-Omer le 26 juillet. Malgré cet échec ponctuel, la présence de Robert d’Artois dans le camp anglais continue d’alimenter la radicalisation du conflit.
Entrée de Jean de Montfort à Nantes: Maître du Hannibal de Harvard (13…-14…), Public domain, via Wikimedia Commons
La même année, un nouveau foyer de guerre s’ouvre à l’ouest du royaume avec la mort, le 30 avril 1340, de Jean III, duc de Bretagne, sans héritier direct. Sa disparition provoque immédiatement une crise successorale. Deux prétendants principaux se font face : d’un côté Jeanne de Penthièvre, nièce du duc, qui fait valoir les droits de la branche aînée par représentation et dont le mari, Charles de Blois, est proche de la maison royale française ; de l’autre Jean de Montfort, demi-frère du défunt, qui revendique le duché en tant que plus proche parent mâle. Le conflit oppose donc non seulement deux personnes, mais aussi deux conceptions de la succession princière.
La question prend d’emblée une portée politique considérable. La Bretagne est un grand fief du royaume, mais elle possède une forte identité princière et une position stratégique essentielle entre Manche et Atlantique. Dans le contexte de la guerre entre Valois et Plantagenêts, aucun des deux camps ne peut laisser le duché basculer durablement dans l’orbite adverse. Charles de Blois, soutenu par Philippe VI, apparaît comme le candidat du parti français ; Jean de Montfort, qui comprend vite qu’il a peu à attendre de la justice royale française, se tourne progressivement vers l’Angleterre et vers Édouard III.
Avant même la décision royale, Jean de Montfort agit avec rapidité. Au printemps 1341, il prend possession d’un grand nombre de places du duché et se fait reconnaître à Nantes, cherchant à transformer sa revendication en réalité politique. Cette stratégie du fait accompli vise à empêcher que le règlement du litige ne lui échappe complètement. Mais, en se plaçant dans une logique de conquête personnelle, il pousse aussi le roi de France à intervenir comme suzerain.
Saisi du différend, Philippe VI tranche finalement en faveur de Charles de Blois lors de l’entrevue de Paris à la fin de l’été 1341. L’arrêt de Conflans, rendu le 7 septembre, reconnaît les droits du couple formé par Jeanne de Penthièvre et Charles de Blois. En contrepartie, Jean de Montfort voit ses fiefs français menacés de confiscation. Cette décision, loin d’éteindre le conflit, le radicalise : Montfort refuse de s’incliner, quitte la cour et bascule plus nettement dans le camp anglais. L’arrêt de Conflans marque ainsi l’ouverture effective de la guerre de Succession de Bretagne.
À l’automne, la monarchie française choisit donc l’intervention militaire. Le duc de Normandie, futur Jean II le Bon, est placé à la tête d’une armée importante et entre en Bretagne. Après plusieurs opérations, Nantes est assiégée ; Jean de Montfort finit par se rendre au début de novembre 1341 et est bientôt arrêté. Les Français pensent alors avoir réglé l’affaire. Mais cette victoire reste incomplète, car la résistance se réorganise autour de l’épouse du prétendant, Jeanne de Flandre, qui maintient le parti montfortiste et appelle à l’aide les Anglais. Dès lors, la succession bretonne ne relève plus d’un simple litige féodal : elle devient un champ d’affrontement durable entre les deux grandes monarchies rivales.
La guerre de Succession de Bretagne, qui se prolonge jusqu’en 1364, constitue ainsi l’un des grands conflits parallèles de la guerre de Cent Ans. Par sa durée, par l’implication croissante de l’Angleterre et par le rôle joué ensuite par Jeanne de Flandre, Charles de Blois, puis Jean IV de Montfort, elle dépasse largement le cadre breton et devient un enjeu majeur de l’équilibre politique du royaume au XIVe siècle.
Ainsi, entre 1338 et 1340, la guerre entre la France et l’Angleterre prend pleinement sa dimension européenne. La coalition anglo-flamande, l’appui impérial recherché par Édouard III, la défaite navale française de l’Écluse et l’ouverture du conflit breton montrent que l’affrontement ne se limite plus à la seule Guyenne. Il devient une lutte beaucoup plus vaste pour l’équilibre politique du nord-ouest de l’Europe, au sein de laquelle la monarchie des Valois doit désormais défendre à la fois sa légitimité dynastique, son autorité féodale et sa position stratégique.
Au printemps 1342, Charles de Blois poursuit son offensive en Bretagne. Il s’empare de Rennes vers la mi-mai, consolidant temporairement l’avantage du parti franco-blois dans l’est du duché. C’est dans ce contexte que la tradition fait commencer la carrière militaire de Bertrand du Guesclin, encore très jeune, au service du camp de Charles de Blois. Dans le même temps, le 7 mai 1342, Pierre Roger est élu pape sous le nom de Clément VI. Son pontificat s’inscrit dans la continuité de la papauté d’Avignon et se caractérise par un gouvernement pontifical fortement centralisé et fiscalisé.
BERTRAND DU GUESCLIN: Artist Alphonse De Neuville, Public domain, via Wikimedia Commons
L’intervention anglaise prend corps presque aussitôt. Le 20 mai 1342, une première expédition anglaise débarque à Brest, conduite par Wauthier de Masny. En juin, cette force porte secours à Jeanne de Flandre, épouse de Jean de Montfort, assiégée à Hennebont par Charles de Blois. Le siège, commencé à la fin de mai, échoue finalement après l’arrivée de renforts anglais par mer et la résistance énergique du camp montfortiste. Cet épisode donne à la guerre bretonne une portée plus nettement anglo-française.
Siège d’Hennebont en 1342: Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
La Bretagne devient alors un objectif direct pour Édouard III. À l’été 1342, Robert III d’Artois, réfugié en Angleterre et devenu l’un des conseillers les plus hostiles à Philippe VI, rejoint à son tour la Bretagne avec des troupes anglaises. Puis, du 17 au 23 octobre 1342, Édouard III débarque lui-même à Brest et entreprend le siège de Vannes. L’ouest du royaume s’impose dès lors comme un front majeur de la guerre, où se rencontrent les intérêts bretons, français et anglais.
Premier siége de Vannes (1342): Jean de Wavrin, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette montée des périls favorise finalement une médiation pontificale. Le pape Clément VI intervient pour obtenir une suspension des hostilités, et la trêve de Malestroit est conclue le 19 janvier 1343 entre Philippe VI et Édouard III. Elle vise à interrompre les combats dans le cadre plus large de la guerre de Cent Ans, mais elle concerne d’abord très directement la Bretagne, où aucune des deux parties n’a obtenu d’avantage décisif. L’accord ne règle pas la succession bretonne ; il ne fait que geler provisoirement le conflit.
L’année 1343 est aussi marquée par un renforcement de l’action monarchique à l’intérieur du royaume. Le 20 mars, une ordonnance royale établit plus solidement le monopole du sel et un impôt sur le sel, mesure importante pour les finances de la monarchie. Quelques semaines plus tard, le 23 avril, Philippe VI acquiert à Vincennes les droits sur le Dauphiné ; même si la province n’entre effectivement dans l’orbite directe de la couronne qu’en 1349, cette opération constitue une étape majeure de l’expansion capétienne vers le sud-est. Enfin, le 1er septembre 1343, Jean de Montfort est libéré par le roi de France, ce qui montre que, malgré la guerre, la question bretonne demeure encore partiellement ouverte à la négociation.
Ainsi, entre 1342 et 1343, la guerre change de physionomie. La Bretagne devient un champ d’affrontement durable entre Valois et Plantagenêts, tandis que la papauté d’Avignon tente d’imposer une trêve sans pouvoir résoudre les causes profondes du conflit. Dans le même temps, Philippe VI poursuit le renforcement financier et territorial de la monarchie, signe que la guerre et la construction de l’État avancent désormais de concert.
Après la trêve de Malestroit, les hostilités reprennent progressivement dans les différents théâtres de la guerre. Entre 1344 et 1346, la monarchie de Philippe VI doit faire face à une aggravation simultanée des conflits en Bretagne, en Flandre et dans le nord du royaume, tandis que l’Angleterre d’Édouard III passe à une stratégie d’offensive directe sur le sol français. Cette période marque un tournant décisif : la guerre, jusque-là surtout diplomatique et régionale, devient un affrontement militaire de grande ampleur.
_Carte de l’itinéraire de la chevauchée d’Édouard III de 1346: https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a8/Map_of_the_route_of_Edward_III’s_chevauchée_of_1346.svg_
En 1344, la guerre de Succession de Bretagne demeure l’un des principaux foyers du conflit. Le 1er mai, Charles de Blois, soutenu par la couronne de France, s’empare de Quimper, consolidant momentanément sa position dans l’ouest du duché. La lutte bretonne reste alors étroitement liée à la guerre franco-anglaise : le parti de Charles de Blois représente l’option française, tandis que celui de Jean de Montfort et de Jeanne de Flandre s’appuie de plus en plus sur l’Angleterre. La même année, une ordonnance royale reconnaît plus explicitement au Parlement de Paris le droit de présenter des remontrances, signe de l’importance croissante prise par cette institution dans le fonctionnement du gouvernement monarchique.
En 1345, la guerre bretonne connaît une nouvelle intensification. Jean de Montfort, qui s’est échappé et réfugié en Angleterre, prête hommage à Édouard III en mars, scellant plus clairement encore l’alliance entre le parti montfortiste et la monarchie anglaise. Peu après, les opérations reprennent en Bretagne. Le 17 juin 1345, Thomas Dagworth, capitaine anglais, remporte à Cadoret, près de Josselin, une victoire sur Charles de Blois. Cette défaite n’anéantit pas le parti français en Bretagne, mais elle montre l’efficacité des contingents anglais engagés dans le duché. Dans le même temps, la Flandre reste agitée : des troubles sociaux éclatent à Gand et à Bruges, et Jacob van Artevelde, figure essentielle du rapprochement flamando-anglais, est assassiné en juillet 1345. La disparition d’Artevelde n’efface pas immédiatement l’orientation pro-anglaise des grandes villes flamandes, mais elle prive Édouard III d’un allié politique de premier plan. En septembre, Jean de Montfort meurt à son tour après un échec devant Quimper, laissant la cause montfortiste à son jeune fils, bientôt défendue par ses partisans anglais et bretons.
L’année 1346 ouvre une phase bien plus large du conflit. Alors que la guerre continue en Bretagne et que plusieurs places y subissent raids et sièges, Édouard III décide de porter la guerre directement dans le royaume de France. Le 12 juillet 1346, il débarque en Normandie à Saint-Vaast-la-Hougue avec une importante armée. Il mène ensuite une vaste chevauchée à travers la Normandie puis vers le nord, combinant pillage, intimidation et recherche d’une bataille favorable. Des villes et villages sont ravagés sur son passage ; l’objectif est à la fois militaire, économique et psychologique, puisqu’il s’agit de montrer l’impuissance du roi de France à défendre son propre territoire.
Bataille de Crécy: Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette campagne débouche sur la bataille de Crécy, le 26 août 1346, l’un des affrontements les plus célèbres du Moyen Âge. Philippe VI, à la tête de la chevalerie française, y subit une lourde défaite face aux forces d’Édouard III et du Prince Noir. L’armée anglaise tire un avantage décisif de sa discipline, de son choix du terrain et surtout de l’emploi massif des archers, dont les tirs brisent les charges françaises. Certaines sources évoquent aussi l’usage de bombardes, parfois présenté comme une des premières utilisations d’artillerie sur un champ de bataille occidental, même si ce point demeure discuté. La défaite de Crécy porte un coup sévère au prestige militaire de la monarchie française.
Siège de Calais: H. W. Koch: Illustrierte Geschichte der Kriegszüge im Mittelalter, S. 127, Bechtermünz Verlag See, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans la foulée, Édouard III entreprend le siège de Calais à partir du 4 septembre 1346. Le choix de cette place n’est pas fortuit : Calais offre un point d’appui idéal sur la Manche, capable d’assurer des communications régulières entre l’Angleterre et le continent. Le siège, appelé à durer jusqu’en 1347, devient dès lors un enjeu stratégique majeur. Pendant ce temps, la guerre s’étend aussi aux îles Britanniques : le 17 octobre 1346, David II Bruce, allié traditionnel de la France, envahit l’Angleterre mais est battu et capturé à Neville’s Cross. Ainsi, au même moment, la France perd à la fois une grande bataille sur son propre sol et l’appui militaire immédiat de son allié écossais.
La période est enfin aggravée par des difficultés économiques et agricoles. Les années 1346–1347 sont marquées par de mauvaises récoltes dans plusieurs régions d’Europe occidentale, notamment en France, en Angleterre et en Italie. Dans ce contexte de guerre, ces difficultés renforcent encore la vulnérabilité des populations et des finances royales. Parallèlement, la cour d’Angleterre développe un imaginaire chevaleresque puissant, symbolisé par les fêtes organisées autour d’Édouard III et, bientôt, par la fondation de l’ordre de la Jarretière, généralement datée entre 1346 et 1348. La guerre s’accompagne donc aussi d’une mise en scène idéologique et aristocratique de la royauté anglaise.
Ainsi, entre 1344 et 1346, la guerre change profondément de dimension. La Bretagne demeure un front actif, la Flandre reste une zone d’équilibre fragile, mais c’est surtout l’invasion de la Normandie et la défaite de Crécy qui révèlent la gravité nouvelle de l’affrontement. Avec le siège de Calais, le conflit s’installe désormais dans la durée et entre dans une phase décisive de la guerre de Cent Ans.
L’année 1348 marque un tournant majeur du règne de Philippe VI. Alors que la guerre contre l’Angleterre se poursuit, elle est soudain éclipsée par l’irruption de la Peste noire, pandémie venue d’Orient et déjà signalée dans les ports méditerranéens depuis 1347. Transportée par les routes maritimes et commerciales, elle atteint la Provence à la fin de 1347, puis ravage l’essentiel du royaume en 1348, avant de poursuivre ses effets dans les années suivantes. À l’échelle de l’Europe, la mortalité est immense : les estimations traditionnelles évoquent environ 25 millions de morts entre 1347 et 1351, même si les évaluations modernes varient.
Diffusion de la peste noire 1347: FlyingPC, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons
La progression de l’épidémie en France suit d’abord les grands axes de circulation. Partie des ports méditerranéens, elle remonte la vallée du Rhône, touche Avignon, puis gagne le centre et le nord du royaume. Les sources de synthèse s’accordent à dire qu’elle ravage la majeure partie de la France en 1348. Les premières mentions parisiennes apparaissent à la fin de l’été, et la maladie atteint ensuite d’autres régions de l’Ouest, notamment Angers à l’automne. Dans un royaume déjà fragilisé par la guerre, la désorganisation est brutale : mortalité de masse, effondrement de certaines activités, désarroi religieux et incapacité des autorités à enrayer le fléau.
Comme ailleurs en Europe, la diffusion de la peste provoque une vague de paniques et de recherches de boucs émissaires. En Provence, au printemps 1348, des émeutes antijuives éclatent dans plusieurs villes. À Toulon, un massacre de Juifs est signalé le 13 avril. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée ; ailleurs, des communautés juives sont attaquées, emprisonnées ou expulsées. Dans les régions alpines et rhodaniennes, des Juifs sont torturés ou exécutés, notamment à Serres et à Chillon, tandis que les accusations se répandent en Navarre, en Castille et dans l’espace germanique. Ces violences s’inscrivent dans un mouvement européen plus large qui frappe particulièrement les régions orientales et méridionales du royaume.
L’accusation la plus fréquente porte sur l’empoisonnement des puits. À Chillon, le 15 septembre 1348, des Juifs sont torturés jusqu’à avouer sous la contrainte qu’ils auraient propagé la maladie par ce moyen. De telles “confessions”, obtenues dans un climat de terreur, nourrissent ensuite de nouvelles persécutions. La logique est bien connue : face à une catastrophe incompréhensible, les sociétés médiévales cherchent une cause humaine et volontaire à un mal qui frappe indistinctement villes et campagnes. L’épidémie devient ainsi un révélateur des peurs collectives, des préjugés religieux et des fragilités de l’ordre social.
Le pape Clément VI, installé à Avignon, intervient pourtant pour tenter de freiner ces violences. Par une bulle de l’été 1348, puis par une seconde fulminée le 26 septembre, il rappelle que les Juifs ne peuvent être tenus pour responsables d’un fléau qui atteint aussi des régions où ils ne vivent pas. Ces textes pontificaux constituent l’une des prises de position les plus nettes de l’époque contre les massacres antijuifs liés à la peste. Leur efficacité reste cependant limitée, tant la peur et la rumeur dominent alors de larges secteurs de la population.
La peste ne se limite pas au royaume de France. En Italie, elle est déjà attestée à Pise au début de 1348 ; elle gagne ensuite l’Autriche, les pays germaniques et l’ensemble de l’Europe occidentale. À Vienne, la mortalité est considérable. Dans plusieurs régions, la crise sanitaire s’accompagne aussi de séismes, de famines locales ou de désordres sociaux, ce qui renforce l’impression d’un châtiment généralisé. L’épidémie touche également l’Espagne, où certaines régions, notamment en Aragon, subissent de très lourdes pertes humaines et de nouvelles vagues dans les décennies suivantes.
Pour la France, les conséquences sont immenses. La mortalité exacte demeure difficile à établir, mais les synthèses historiques soulignent que le royaume est frappé à une échelle exceptionnelle. La Peste noire bouleverse durablement la démographie, l’économie rurale, les structures seigneuriales et l’équilibre des communautés urbaines. Elle réduit la main-d’œuvre, désorganise les prélèvements seigneuriaux, fragilise l’encadrement religieux et administratif, et contribue à faire passer au second plan, pour un temps, les enjeux strictement militaires du règne. En 1348, la France n’est donc pas seulement un royaume en guerre : elle devient aussi l’un des grands espaces de la catastrophe démographique qui transforme l’Europe de la fin du Moyen Âge.
Les années 1349 et 1350 prolongent les effets de la grande crise ouverte par la Peste noire, tout en marquant un important renforcement territorial de la monarchie française. Au moment même où les sociétés urbaines et rurales restent déstabilisées par la mortalité, les violences collectives et les désordres économiques, Philippe VI réalise une acquisition majeure avec le Dauphiné et achève son règne dans un contexte de fortes tensions sociales et fiscales.
En Flandre, la situation demeure agitée. Le 13 janvier 1349, lors du Goede Maandag, les conflits sociaux opposant tisserands et foulons dégénèrent à nouveau, notamment à Gand, Bruges et Ypres. Ces violences s’inscrivent dans un contexte urbain déjà fragilisé par la crise économique, par les séquelles de la guerre et par les recompositions politiques amorcées depuis la chute de Jacob van Artevelde.
La Peste noire continue parallèlement de provoquer des persécutions antijuives dans une grande partie de l’Europe. Le 14 février 1349, un pogrom à Strasbourg entraîne la mort de centaines de Juifs accusés d’avoir propagé l’épidémie ; quelques semaines plus tard, le 21 mars, la communauté juive d’Erfurt est à son tour massacrée. Ces violences s’inscrivent dans la vague plus large de persécutions déclenchées par les accusations d’empoisonnement des puits et par la recherche de boucs émissaires face à l’épidémie. Le pape Clément VI avait pourtant déjà publié en 1348 des bulles de protection et d’innocentation des Juifs, sans parvenir à enrayer ces massacres.
Pour la monarchie française, l’événement le plus important de 1349 est toutefois la cession du Dauphiné. Le 30 mars, par le traité de Romans, Humbert II de Viennois, en difficulté financière et politique, cède sa principauté au roi de France. L’accord prévoit que l’héritier du trône portera désormais le titre de dauphin, ce qui donne au prince Charles, petit-fils de Philippe VI et futur Charles V, une dignité nouvelle appelée à devenir permanente dans la monarchie française. Le traité maintient en outre au Dauphiné un statut particulier, avec plusieurs privilèges fiscaux et institutionnels.
Quelques semaines plus tard, le 18 avril 1349, Jacques III de Majorque, privé d’une grande partie de ses États et engagé dans sa lutte contre Pierre IV d’Aragon, vend Montpellier au roi de France pour 120 000 écus d’or. Le 19 mai, le chancelier Firmin de Coquerel prend officiellement possession de la ville au nom de Philippe VI. Cette acquisition renforce la présence capétienne dans le Midi et marque une nouvelle étape de l’extension territoriale du royaume.
Dans le même temps, l’épidémie continue de ravager l’Europe du Nord et de l’Est. En Norvège, la peste atteint Bergen à l’été 1349 et contribue à un très fort affaiblissement du royaume ; en Pologne et dans les régions baltiques, elle progresse à partir de la fin de l’été et de l’automne. Ces développements rappellent que la crise démographique ouverte en 1348 n’est nullement achevée et continue d’affecter les équilibres politiques, sociaux et économiques du continent.
L’année 1349 voit également un changement dynastique en Navarre. Le 6 octobre, Charles II, dit plus tard Charles le Mauvais, devient roi. Son règne, appelé à durer jusqu’en 1387, pèsera lourdement sur les relations entre la Navarre, la France et l’Angleterre dans la seconde moitié du XIVe siècle.
En 1350, le pouvoir royal tente de répondre aux désordres sociaux aggravés par les conséquences de la peste et de la guerre. Le 30 janvier, une ordonnance réprime plus sévèrement le vagabondage et la mendicité, signe de l’inquiétude croissante des autorités face à la mobilité des populations et à la désorganisation du marché du travail. Dans le même temps, la dynastie continue de préparer sa succession : le 9 février, Jean de Normandie, futur Jean II le Bon, épouse Jeanne d’Auvergne, et le 8 avril, son fils aîné, le futur Charles V, épouse Jeanne de Bourbon.
Le règne de Philippe VI s’achève quelques mois plus tard. Le 22 août 1350, le roi meurt et son fils lui succède sous le nom de Jean II le Bon. Ainsi se clôt le premier règne de la dynastie des Valois, marqué à la fois par l’ouverture de la guerre de Cent Ans, par de graves revers militaires, par la catastrophe de la Peste noire, mais aussi par des acquisitions territoriales majeures comme le Dauphiné et Montpellier.