
1422 à 1461
L’avènement de Charles VII, en 1422, se fait dans des conditions d’extrême fragilité. À la mort de Charles VI, le royaume de France n’est pas unifié autour d’un seul souverain : en vertu du traité de Troyes de 1420, le jeune Henri VI d’Angleterre est reconnu à Paris comme héritier de la couronne, tandis que le dauphin, réfugié à Bourges, se proclame roi sous le nom de Charles VII. Le nouveau règne s’ouvre donc sur une question fondamentale : qui est le véritable roi de France ?
Cette crise n’est pas seulement dynastique. Elle est aussi territoriale, politique et militaire. Le nord du royaume, Paris et une grande partie de la Normandie échappent au contrôle du nouveau souverain. Le parti bourguignon, allié des Anglais depuis l’assassinat de Jean sans Peur en 1419, soutient encore l’ordre issu de Troyes. La monarchie valoisienne semble réduite à un espace resserré autour de la Loire, au point que les contemporains parleront plus tard, parfois, du « roi de Bourges ».
Pourtant, ce règne commence aussi par une possibilité de redressement. Malgré l’isolement politique, la faiblesse financière et la pression anglaise, Charles VII conserve l’appui d’une partie importante des élites du centre et du sud du royaume. Autour de lui se maintient une légitimité capétienne-valoisienne que ni le traité de Troyes ni les succès militaires anglais ne parviennent à effacer complètement. Cette fidélité au dauphin devenu roi constitue le socle sur lequel pourra se construire la reconquête.
C’est dans ce contexte qu’apparaît Jeanne d’Arc, figure majeure du règne. Par son intervention, la levée du siège d’Orléans en 1429, puis le sacre de Reims, elle donne au roi une légitimité nouvelle, à la fois politique, religieuse et symbolique. Si Charles VII ne doit pas son relèvement à Jeanne seule, son action marque néanmoins un tournant décisif : elle transforme un roi contesté en souverain sacré, et rend possible la reconquête du royaume.
Le règne de Charles VII est ainsi l’un des plus décisifs de l’histoire de France médiévale. Il commence dans le doute, presque dans l’effacement, mais il s’achève par le rétablissement spectaculaire de l’autorité royale. Entre ces deux moments se déploient plusieurs étapes majeures : l’alliance avec Jeanne d’Arc, la réconciliation avec la Bourgogne, la réforme de l’armée et de la fiscalité, puis l’expulsion progressive des Anglais hors du royaume.
Ainsi, le chapitre de Charles VII est celui d’une transformation profonde. Il ne s’agit pas seulement d’une reconquête militaire, mais d’une refondation politique de la monarchie. Sous son règne, la couronne sort lentement de la guerre civile et de la tutelle anglaise, tandis que se mettent en place des instruments de gouvernement plus durables. Avec Charles VII, la France passe de la survie dynastique à la reconstruction du pouvoir royal.
L’année 1423 s’ouvre dans une situation très défavorable pour Charles VII. Proclamé roi à Bourges après la mort de Charles VI, il ne contrôle réellement qu’une partie du centre et du sud du royaume, tandis que le nord de la France, Paris et une grande partie de la Normandie restent sous domination anglo-bourguignonne. Le nouveau règne commence donc sous le signe de l’isolement politique et militaire.
Cet isolement s’aggrave avec le traité d’Amiens, signé le 13 avril 1423. Par cet accord, le régent anglais Jean de Lancastre, duc de Bedford, le duc Philippe le Bon et la maison de Bretagne resserrent leur alliance contre le roi valois. Le traité reconnaît Henri VI comme roi de France et engage ses signataires à agir ensemble contre Charles VII. La participation bretonne est particulièrement importante : elle signifie que le duc Jean V de Bretagne, pourtant longtemps soucieux de préserver une certaine marge d’autonomie, accepte alors de s’inscrire dans le dispositif diplomatique anglo-bourguignon.
Ce rapprochement est consolidé peu après par le mariage de Bedford avec Anne de Bourgogne, célébré le 13 mai 1423. Cette union renforce les liens entre les intérêts anglais et bourguignons au moment même où le parti de Charles VII cherche encore à asseoir sa légitimité. Le camp adverse apparaît alors politiquement plus structuré, mieux relié par les alliances princières et plus solidement installé dans l’espace septentrional du royaume.
Bataille de Cravant: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans ce contexte, la situation militaire du roi de Bourges reste fragile. Le moment le plus grave de l’année est la bataille de Cravant, le 31 juillet 1423. Les forces franco-écossaises engagées pour reprendre l’initiative dans le nord du royaume sont battues près de Cravant, en Bourgogne, par une armée anglo-bourguignonne. Cette défaite ferme de fait à Charles VII l’accès du nord de la France et confirme sa marginalisation territoriale. Elle contribue aussi à fixer, dans les années suivantes, l’image d’un souverain réduit à ses terres ligériennes et berrichonnes, que ses adversaires désignent volontiers comme le « roi de Bourges ».
Cette année difficile n’est cependant pas entièrement dénuée de motifs d’espoir pour le camp valois. Le 3 juillet 1423 naît à Bourges le futur Louis XI, fils de Charles VII. Cette naissance renforce la continuité dynastique de la maison de Valois au moment où le traité de Troyes cherche précisément à la disqualifier. Dans un royaume disputé, où la question de la légitimité royale demeure centrale, l’existence d’un héritier direct constitue un élément politique important.
Bataille de La Brossinière: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
Surtout, la fin de l’année montre que la résistance française n’est pas brisée. Le 26 septembre 1423, les troupes françaises remportent une victoire à la bataille de La Brossinière, également appelée bataille de la Gravelle. Une armée anglaise qui ravageait le Maine et l’Anjou est interceptée puis sévèrement battue. Ce succès, limité à l’échelle du royaume, a néanmoins une portée symbolique forte : il prouve que les Anglais ne sont pas invincibles, que leur domination ne va pas sans résistance, et que le camp de Charles VII reste capable d’obtenir des victoires locales malgré les revers subis plus au nord.
L’année 1423 est aussi marquée par d’autres signes de recomposition politique et culturelle dans l’espace bourguignon. La fondation de l’université de Dole, engagée par Philippe le Bon, montre la volonté du duc de doter ses États d’institutions propres et prestigieuses. Cet élément, bien qu’indirect par rapport à la guerre, rappelle que le conflit entre Valois, Bourguignons et Lancastre se déroule aussi dans un espace de construction princière et d’affirmation institutionnelle.
Les années 1424 et 1425 confirment l’extrême fragilité de la position de Charles VII au début de son règne. Après les difficultés de 1423, le roi doit faire face à une nouvelle grande défaite militaire, tandis que les Anglais poursuivent leur progression en Normandie et dans l’Ouest. Pourtant, dans ce contexte très défavorable, quelques signes de résistance apparaissent déjà, notamment autour du Mont-Saint-Michel et par la nomination d’Arthur de Richemont à la tête de l’armée royale.
bataille de Verneuil: Attributed to Philippe de Mazerolles, Public domain, via Wikimedia Commons
Le principal désastre de cette séquence est la bataille de Verneuil, livrée le 17 août 1424. Les forces de Charles VII, appuyées notamment par des contingents écossais, y sont battues par l’armée anglaise du duc de Bedford. La défaite est très lourde et rappelle, par son ampleur symbolique, les grands revers subis par la France au XIVe siècle. Elle ruine les espoirs d’une reconquête rapide du nord du royaume et renforce au contraire la domination anglo-bourguignonne sur les régions septentrionales. Pour le parti valois, Verneuil apparaît comme l’un des derniers grands échecs avant le redressement ultérieur du règne.
Dans la foulée, les Anglais accentuent leur pression sur les positions encore tenues par les fidèles de Charles VII. Le 28 septembre 1424, ils mettent le siège devant le Mont-Saint-Michel, l’un des rares points d’appui français encore debout sur la façade normande. La portée de ce siège est autant stratégique que symbolique : le Mont est une forteresse difficile à réduire, mais aussi un haut lieu religieux dont la résistance entretient l’idée que toute la Normandie n’est pas soumise. Le siège se prolonge jusqu’au 24 juin 1425, sans succès décisif pour les Anglais.
Arthur III de Richemont En statue: Fab5669, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
L’année 1425 commence cependant par une décision importante pour la monarchie valoisienne. Le 7 mars, Arthur III de Richemont, frère du duc de Bretagne, devient connétable de France. Cette nomination marque une tentative de réorganisation militaire et politique autour d’un prince breton de haut rang, capable de rapprocher la couronne de certains milieux bretons et de donner une direction plus ferme à la résistance. Richemont ne transforme pas immédiatement la situation, mais son entrée au premier plan constitue une étape importante dans la reconstruction progressive du camp de Charles VII.
La résistance au Mont-Saint-Michel fournit, la même année, un rare motif de confiance. Le 16 juin 1425, des marins de Saint-Malo s’emparent de la flotte anglaise et parviennent à débloquer la place assiégée. Cet épisode, auquel participe notamment Briand III de Châteaubriant-Beaufort, montre que la guerre ne se réduit pas aux grandes batailles perdues par le roi : elle est aussi faite d’actions locales, de fidélités régionales et de coups de main qui empêchent l’ennemi d’achever sa domination. Le Mont-Saint-Michel, grâce à cette résistance, demeure un symbole de survie de la cause française en Normandie.
Dans le même temps, le royaume reste profondément exposé à l’insécurité. En juillet 1425, une bande armée s’empare du bétail de Domrémy et de Greux, rappelant que les populations rurales vivent au contact direct de la guerre, des pillages et des compagnies. Ce type d’épisode, banal à l’échelle du conflit, éclaire le climat d’insécurité quotidienne qui règne alors dans les marges orientales du royaume. Il donne aussi un aperçu du monde dans lequel grandit celle qui deviendra bientôt Jeanne d’Arc.
Enfin, malgré quelques résistances, la progression anglaise continue. Le 2 août 1425, Le Mans se rend aux Anglais, ce qui confirme l’affaiblissement du dispositif valois dans l’Ouest. La ville, importante pour le contrôle du Maine, renforce ainsi la continuité territoriale des positions anglaises entre Normandie et zones d’influence du nord-ouest. À ce stade du règne, Charles VII paraît toujours loin de pouvoir reprendre l’initiative.
En 1426, le contexte général demeure défavorable au roi de Bourges. À l’extérieur du royaume, la victoire bourguignonne de Brouwershaven, le 13 janvier, renforce encore la position des princes alliés du camp anglo-bourguignon dans l’espace des anciens Pays-Bas. Dans le même temps, le gouvernement de Charles VII continue de s’appuyer fortement sur l’entourage angevin, notamment sur Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, qui conserve une influence déterminante dans les affaires du royaume et dans les équilibres de cour.
Le principal enjeu de 1427 est toutefois intérieur. Le 8 février, Pierre II de Giac, favori de Charles VII, est arrêté à Issoudun sur ordre du connétable Arthur de Richemont et avec l’appui de Yolande d’Aragon. Accusé d’abuser de sa proximité avec le roi et de détourner les affaires du gouvernement à son profit, il est rapidement jugé puis exécuté par noyade. L’épisode montre combien la cour de Charles VII est alors dominée par les rivalités personnelles et par la lutte pour le contrôle de l’accès au souverain.
La disparition de Giac ne met pas fin à ces tensions ; elle ouvre au contraire une nouvelle phase d’instabilité. Au cours de l’année, un autre proche du roi, Le Camus de Beaulieu, est assassiné, tandis que Georges de La Trémoille s’impose progressivement comme le nouveau favori royal et comme l’un des personnages les plus influents du gouvernement. Cette montée en puissance accentue les frictions avec Arthur de Richemont, dont l’autorité militaire et politique paraît menacée. Une tentative de rapprochement entre Richemont, le duc de Bretagne et d’autres princes échoue à l’automne 1427, ce qui confirme la division persistante du camp de Charles VII au moment même où il aurait le plus besoin d’unité.
Le siège de Montargis: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
Sur le terrain militaire, pourtant, l’année n’est pas entièrement défavorable au roi. Le 5 septembre 1427, le siège de Montargis est levé grâce à l’intervention de Jean de Dunois, dit le Bâtard d’Orléans, de La Hire et d’autres capitaines fidèles au roi. Les Anglais, qui assiégeaient la ville, subissent un échec net. Ce succès est important, moins par son ampleur territoriale que par sa portée morale : il constitue l’un des premiers grands revers anglais de cette phase de la guerre et montre que le camp de Charles VII conserve une réelle capacité de résistance. L’épisode annonce aussi la montée en puissance de chefs de guerre appelés à jouer un rôle essentiel dans les années suivantes.
Ce sursaut ne suffit toutefois pas à inverser immédiatement la dynamique générale. Le 2 août 1425, Le Mans s’était déjà rendu aux Anglais, et l’espace fidèle à Charles VII reste très réduit. Même dans les régions restées hors de la domination anglaise directe, l’insécurité demeure forte : les violences des bandes armées touchent les campagnes, comme le montre en juillet 1425 le pillage du bétail de Domrémy et de Greux, épisode modeste à l’échelle du royaume mais révélateur du climat général de guerre et de précarité. :
L’année 1428 constitue un moment décisif dans les débuts du règne de Charles VII. Militairement, la situation du roi reste très fragile : les Anglais conservent l’initiative et cherchent à briser les derniers points d’appui du camp valois sur la Loire. Pourtant, c’est aussi cette année-là qu’apparaît, encore obscurément, la figure de Jeanne d’Arc, au moment même où commence le siège d’Orléans, épisode appelé à devenir le tournant symbolique et politique du règne.
Le 13 mai 1428, Jeanne d’Arc, jeune fille originaire de Domrémy, se présente à Vaucouleurs devant Robert de Baudricourt. Elle affirme être envoyée pour secourir le roi de France et réclame un sauf-conduit afin de rejoindre la cour de Charles VII. Cette première démarche n’aboutit pas encore, mais elle marque l’entrée de Jeanne dans l’histoire politique du royaume. À ce stade, sa parole paraît exceptionnelle mais reste accueillie avec scepticisme ; rien ne permet encore de mesurer le rôle qu’elle jouera quelques mois plus tard.
Dans le même temps, la guerre continue de remodeler les équilibres princiers. Le 3 juillet 1428, la paix de Delft met fin au conflit entre Philippe le Bon et Jacqueline de Bavière. Sans concerner directement le camp de Charles VII, cet accord renforce la stabilisation de l’espace bourguignon et consolide la position du duc de Bourgogne, toujours allié essentiel des Anglais. Il confirme donc, indirectement, l’isolement diplomatique et territorial du roi valois.
siège d’Orléans: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
Le fait militaire capital de l’année est cependant l’ouverture du siège d’Orléans. Après avoir pris, durant l’été et l’automne, plusieurs positions contrôlant les accès de la Loire, les Anglais arrivent devant la ville le 12 octobre 1428. Orléans occupe une place stratégique majeure : elle commande le passage entre le nord du royaume, largement dominé par les Anglais et leurs alliés bourguignons, et les terres du centre et du sud restées fidèles à Charles VII. Sa chute ouvrirait aux Anglais la route du Berry et menacerait directement le cœur du royaume valois.
Remparts d’Orléans pendant le siège: Unknown author in 19th century, Public domain, via Wikimedia Commons
Le siège se précise rapidement. Les 23 et 24 octobre, les Anglais s’emparent du boulevard puis du fort des Tourelles, qui commandent l’accès sud du pont d’Orléans. La ville se trouve dès lors étroitement menacée. Mais un événement inattendu vient momentanément ralentir l’offensive : le 27 octobre, le comte de Salisbury, principal chef anglais de l’opération, est mortellement blessé ; il meurt quelques jours plus tard, le 3 novembre. Son successeur, William de la Pole, reprend toutefois le siège, et les habitants d’Orléans profitent du répit pour renforcer leurs défenses.
À la fin de l’année, la pression anglaise s’accentue de nouveau. Le 30 décembre 1428, de nouveaux renforts arrivent devant Orléans, et le siège reprend avec vigueur. À ce moment, la situation paraît extrêmement dangereuse pour Charles VII. Si la ville tombe, l’équilibre stratégique du royaume peut basculer définitivement en faveur des Anglais. C’est donc dans un contexte d’urgence militaire extrême que la démarche entreprise quelques mois plus tôt par Jeanne d’Arc prend soudain tout son sens.
L’année 1429 constitue le grand tournant des débuts du règne de Charles VII. Alors que la situation militaire du roi semblait presque désespérée à la fin de 1428, la levée du siège d’Orléans, la campagne victorieuse de la Loire puis le sacre de Reims renversent profondément la dynamique politique et symbolique du conflit. Au cœur de ce basculement s’impose désormais la figure de Jeanne d’Arc.
Journée des Harengs: Attributed to Philippe de Mazerolles, Public domain, via Wikimedia Commons
L’année commence pourtant sous de mauvais auspices pour le camp valois. Le 12 février 1429, à la bataille de Rouvray, dite aussi journée des Harengs, une tentative française pour intercepter un convoi anglais destiné au siège d’Orléans se solde par un échec. De nombreux défenseurs de la ville y trouvent la mort, et cet affrontement renforce encore la pression exercée sur Orléans, dont le ravitaillement devient plus difficile. Le siège, commencé en octobre 1428, paraît alors devoir conduire à la chute de la ville et ouvrir aux Anglais la route du centre du royaume.
C’est dans ce contexte qu’intervient Jeanne d’Arc. Après une première tentative l’année précédente, elle parvient finalement à rejoindre Chinon, où elle rencontre Charles VII le 6 mars 1429. Elle est ensuite examinée par des théologiens à Poitiers ; l’avis rendu étant favorable, le roi accepte de lui confier un rôle dans l’expédition destinée à secourir Orléans. Jeanne quitte alors la cour, rejoint l’armée royale et gagne la Loire. Elle entre dans Orléans le 29 avril 1429, où sa présence ravive puissamment l’espoir des assiégés et de toute la cause valoisienne.
Les jours suivants voient une série d’actions décisives contre les positions anglaises autour de la ville. Après plusieurs assauts, les Français reprennent progressivement l’avantage. Le 8 mai 1429, les Anglais lèvent finalement le siège d’Orléans. Cet événement a une portée considérable : il s’agit non seulement d’un succès militaire majeur, mais aussi d’un choc psychologique. Pour la première fois depuis longtemps, le camp français obtient une victoire nette face aux Anglais dans une opération de première importance. La levée du siège apparaît dès lors comme le point de départ du redressement du règne de Charles VII.
La bataille de Patay: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans la foulée, l’armée royale reprend l’initiative sur la Loire. En juin 1429, elle s’empare successivement de Jargeau, de Meung et de Beaugency, avant de remporter le 18 juin la bataille de Patay, où les forces anglaises sont battues et où Talbot est fait prisonnier. Ces succès rapides libèrent les pays de Loire et achèvent de transformer le climat militaire du royaume. Là où la défaite paraissait inévitable quelques mois plus tôt, la victoire devient désormais possible.
Forte de cette dynamique, Jeanne d’Arc pousse le roi à se rendre à Reims pour y recevoir le sacre, condition essentielle de la pleine légitimité capétienne. Le départ a lieu à Gien le 29 juin 1429. Malgré les risques, la marche à travers des régions encore incertaines réussit : Troyes ouvre ses portes, puis Reims accueille le cortège royal. Le 17 juillet 1429, Charles VII est sacré roi de France dans la cathédrale de Reims. Ce sacre constitue l’aboutissement politique et symbolique de l’action de Jeanne : il donne au souverain une consécration que ni le traité de Troyes ni les succès anglais n’avaient pu effacer. Il transforme un roi contesté en roi sacré.
La carte de France en 1429: Democ-soc, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
La seconde moitié de l’année révèle toutefois les limites immédiates de ce redressement. Après une action à Montépilloy en août, Jeanne rejoint Saint-Denis, tandis que Charles VII conclut le 28 août 1429 une trêve de quatre mois avec le duc de Bourgogne. Cette décision freine l’élan offensif. Lorsque les Français tentent ensuite de reprendre Paris, Jeanne d’Arc est blessée le 8 septembre devant la porte Saint-Honoré. Le roi interdit de renouveler l’assaut et ordonne finalement la retraite. Cet échec montre que la reconquête du royaume ne peut être immédiate, malgré l’enthousiasme suscité par Orléans et Reims.
La fin de l’année est plus contrastée encore. Jeanne remporte un nouveau succès en novembre à Saint-Pierre-le-Moûtier, mais elle échoue ensuite devant La Charité-sur-Loire, place tenue pour les Anglo-Bourguignons par Perrinet Gressart. Ce siège, mené de la fin de novembre jusqu’en décembre 1429, s’achève sans résultat décisif pour le camp royal. Dans le même temps, le 6 novembre 1429, Henri VI est couronné à Londres roi d’Angleterre, preuve que la guerre de légitimité entre les deux couronnes reste entière.
Ainsi, 1429 est à la fois une année de victoire et une année de fondation politique. Par l’action de Jeanne d’Arc, Charles VII sort de la marginalité dans laquelle l’avaient relégué le traité de Troyes et les succès anglais. La levée du siège d’Orléans, la campagne de la Loire et le sacre de Reims redonnent à la monarchie valoisienne une légitimité active et visible. Mais les échecs de Paris et de La Charité rappellent aussi que ce redressement reste inachevé : le royaume n’est pas encore reconquis, et la guerre entre les deux prétentions royales se poursuit.
L’année 1430 marque un net ralentissement de l’élan né des victoires de 1429. Tandis que le camp de Charles VII poursuit la guerre sur plusieurs fronts, l’équilibre politique se modifie au profit du duc de Bourgogne, dont l’autorité princière se renforce encore. Surtout, la capture de Jeanne d’Arc devant Compiègne prive le roi de la figure qui avait incarné le redressement du royaume depuis Orléans et le sacre de Reims.
Le 10 janvier 1430, Philippe le Bon fonde l’ordre de la Toison d’or à l’occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal. Cet ordre de chevalerie, conçu pour exalter le prestige du duc et cimenter la fidélité de sa noblesse, symbolise la montée en puissance de l’État bourguignon au sein de l’espace français et européen. Par cet acte, Philippe le Bon affirme qu’il n’est pas seulement un grand vassal du royaume, mais le chef d’une principauté appelée à jouer un rôle de premier plan dans les affaires occidentales.
Dans le camp de Charles VII, l’année est également marquée par la poursuite de la guerre dans les provinces méridionales et orientales. En Dauphiné, Raoul de Gaucourt, gouverneur de la province, réunit les États du Dauphiné afin d’obtenir les subsides nécessaires pour combattre Louis de Chalon et les forces qui menacent la région. Cette mobilisation aboutit, le 11 juin 1430, à la bataille d’Anthon, où les troupes dauphinoises remportent une victoire importante contre les forces orangistes. Ce succès, moins célèbre que ceux de la Loire, montre que la résistance au camp anglo-bourguignon ne se limite pas au seul théâtre ligérien.
La capture de Jeanne d’Arc par les Bourguignons lors du siège de Compiègne: A. Burgun (engraver), Public domain, via Wikimedia Commons
L’événement majeur de l’année reste toutefois lié à Compiègne. Le 20 mai 1430, à l’expiration d’une trêve, Philippe le Bon met le siège devant la ville, position stratégique sur l’Oise, située à la charnière entre les espaces bourguignon, anglais et dauphinois. Jeanne d’Arc, qui a quitté Sully-sur-Loire sans avoir reçu une mission claire du roi, rejoint alors la place et tente d’y soutenir la défense. Le 23 mai 1430, au cours d’une sortie contre les forces bourguignonnes, elle est capturée aux abords de la ville. Cette prise a une portée immense : elle met fin à la carrière militaire de celle qui avait, en quelques mois, transformé la situation morale et politique du camp valois.
La capture de Jeanne n’est pas immédiatement suivie de son transfert aux Anglais, mais sa situation devient vite un enjeu politique majeur. L’Université de Paris, fidèle au camp anglo-bourguignon, réclame son jugement. Finalement, les Bourguignons la cèdent aux Anglais contre une forte somme, et elle est conduite à Rouen à la fin de l’année. Par cet enchaînement, l’affaire de Jeanne quitte le champ militaire pour entrer dans le champ politico-religieux, où ses adversaires entendent détruire la légitimité qu’elle avait contribué à donner à Charles VII.
Malgré ce coup très dur, la guerre continue. Le siège de Compiègne se prolonge plusieurs mois, mais la ville résiste, et les Bourguignons doivent finalement lever le siège à l’automne. Ce maintien de la place entre les mains du parti dauphinois atténue partiellement l’effet de la capture de Jeanne et montre que le camp de Charles VII conserve encore des points d’appui solides au nord de la Loire.
Le Procès de Jeanne d’Arc: Louis-Maurice Boutet de Monvel, CC0, via Wikimedia Commons
Le 21 février 1431, Jeanne d’Arc comparaît à Rouen devant ses juges pour l’ouverture de son procès. Capturée l’année précédente à Compiègne, puis livrée aux Anglais par les Bourguignons, elle est désormais entre les mains d’un tribunal dominé par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, fidèle au camp anglo-bourguignon. Le procès, qui se déroule dans un cadre ecclésiastique, vise moins seulement à condamner une personne qu’à délégitimer l’œuvre politique et religieuse qu’elle avait accomplie au service de Charles VII. En frappant Jeanne comme hérétique, ses adversaires entendent frapper, à travers elle, la validité même du sacre de Reims et la prétention du roi valois à tenir sa couronne de Dieu.
Jeanne d’Arc au bûcher: Jules-Eugène Lenepveu, Public domain, via Wikimedia Commons
Après plusieurs semaines d’interrogatoires, la procédure s’achève au printemps. Le 29 mai 1431, Jeanne est condamnée comme hérétique relapse ; le lendemain, 30 mai, elle est brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen. Son exécution constitue l’un des épisodes les plus célèbres et les plus lourds de signification de la guerre de Cent Ans. À court terme, le camp anglo-bourguignon croit ruiner la figure qui avait redonné au parti valois son élan de 1429. Mais, à plus long terme, la mort de Jeanne nourrit au contraire la mémoire d’une cause sacrifiée, appelée à renforcer encore la légitimité spirituelle de Charles VII.
Dans le même temps, le pouvoir de Charles VII cherche à se consolider dans les espaces qui lui restent fidèles. Une bulle du pape Eugène IV autorise ainsi la création de l’université de Poitiers, voulue par le roi pour récompenser la fidélité du Poitou. Ce geste montre que le camp valois, bien que militairement affaibli, ne cesse pas d’organiser ses propres institutions dans les régions qui lui demeurent acquises. La guerre de légitimité passe aussi par l’ancrage universitaire, judiciaire et administratif du pouvoir royal.
Sur le plan militaire, l’année n’est pas entièrement figée. Le 2 juillet 1431, à la bataille de Bulgnéville, René d’Anjou est fait prisonnier par les Bourguignons. Cet épisode rappelle l’imbrication constante entre la guerre franco-anglaise, les intérêts dynastiques des princes et les conflits lorrains ou bourguignons. Dans le même temps, la présence anglaise continue de se renforcer dans l’espace normand : le 25 octobre, Louviers tombe aux mains des Anglais, confirmant la solidité de leur implantation au nord de la Loire.
Sacre de l’enfant Henri comme roi de France à Notre-Dame de Paris le 16 décembre 1431: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
L’autre grand événement de l’année est l’offensive symbolique menée par le camp adverse. Le 2 décembre 1431, Henri VI d’Angleterre fait son entrée solennelle à Paris. Le 16 décembre, il est sacré roi de France à Notre-Dame de Paris par le cardinal Henri Beaufort. Ce sacre répond clairement à celui de Charles VII à Reims en 1429 : il s’agit de doter le jeune roi anglais de la légitimité sacrale qui lui manque encore en France et de donner un prolongement cérémoniel au traité de Troyes. Toutefois, la portée de cet acte reste limitée : contrairement au sacre traditionnel des rois de France à Reims, celui de Paris n’emporte pas la même force symbolique dans l’imaginaire capétien.
L’année 1431 s’inscrit enfin dans le cadre plus large du règlement du Grand Schisme d’Occident. Le concile de Bâle, réuni depuis l’année précédente, affirme à nouveau sa supériorité sur le pape et confirme l’esprit du décret Frequens issu de Constance. Eugène IV, qui tente de dissoudre l’assemblée, se heurte à sa résistance. Cette tension rappelle que l’unité retrouvée de l’Église romaine n’a pas mis fin aux grands débats conciliaires sur l’autorité pontificale. Pour le royaume de France, ces discussions ne sont pas secondaires : elles s’insèrent dans un moment où la légitimité des pouvoirs, religieux comme politiques, est plus contestée que jamais.
Ainsi, 1431 apparaît comme une année de confrontation symbolique extrême. Le camp anglo-bourguignon fait mourir Jeanne d’Arc et fait sacrer Henri VI à Paris ; le camp de Charles VII, lui, maintient sa continuité politique et institutionnelle dans le centre du royaume. La guerre de Cent Ans ne se joue donc pas seulement sur les champs de bataille : elle se joue aussi dans les tribunaux, dans les cathédrales, dans les universités et dans la mémoire que chaque camp cherche à imposer au royaume.
En 1432, le pouvoir de Charles VII reste encore affaibli par les divisions de sa cour, mais certains rapprochements se dessinent. Le traité de Rennes du 5 mars 1432 rétablit un accord entre Arthur de Richemont, son frère le duc de Bretagne, et le roi, malgré l’influence persistante de Georges de La Trémoille auprès du souverain. Cet accord ne supprime pas les tensions, mais il montre que la monarchie cherche à se réconcilier avec des forces princières indispensables à la poursuite de la guerre. La même année, la crise religieuse européenne se poursuit : le concile de Bâle met en demeure le pape de revenir sur sa bulle de dissolution et ouvre bientôt une procédure contre lui, signe que la question conciliaire reste un arrière-plan important de la politique européenne.
Le tournant politique intervient en 1433 avec la chute de Georges de La Trémoille. Le 3 juin, le favori et principal ministre de Charles VII est renversé ; l’influence de Yolande d’Aragon, de Charles du Maine et surtout du connétable Arthur de Richemont s’en trouve renforcée. Cet épisode est capital, car il met fin à une domination de cour longtemps jugée néfaste à la cohésion du parti royal. Le gouvernement de Charles VII devient dès lors plus apte à rechercher une ligne politique et militaire cohérente, même si les rééquilibrages restent progressifs. Pendant ce temps, le concile de Bâle accentue encore sa confrontation avec la papauté, retirant au pape certaines prérogatives sur les hautes dignités ecclésiastiques.
En 1434, les signes d’une usure du pouvoir anglais deviennent plus visibles en Normandie. Des travaux récents soulignent qu’à partir de cette année, les autorités anglaises se sentent dépassées à la fois par la guérilla des partisans de Charles VII et par l’agitation de milices locales. Dans certaines zones de Basse-Normandie, des villageois prennent les armes contre l’occupant, ce qui témoigne d’un affaiblissement progressif de l’autorité anglaise dans le duché. Cette évolution n’aboutit pas encore à une reconquête générale, mais elle indique que la domination anglaise, solide en apparence, commence à être minée de l’intérieur.
Bataille de Gerberoy: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
L’année 1435 est celle du grand basculement diplomatique. D’abord, les armes françaises reprennent de la vigueur : le 9 mai 1435, à la bataille de Gerberoy, les capitaines de Charles VII, notamment La Hire et Jean Poton de Xaintrailles, remportent une victoire importante sur les Anglais. Mais c’est surtout la conférence d’Arras, tenue de l’été jusqu’au 21 septembre 1435, qui change la donne. Par le traité d’Arras, Philippe le Bon se réconcilie avec Charles VII et abandonne l’alliance anglaise conclue après l’assassinat de Jean sans Peur. En échange, le roi reconnaît ses torts dans le meurtre du duc de Bourgogne, dispense Philippe d’hommage personnel pour ses terres françaises et lui accorde d’importantes compensations territoriales, notamment les villes de la Somme, ainsi que l’Auxerrois et le Mâconnais. Le traité met fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons et isole diplomatiquement l’Angleterre.
La rupture anglo-bourguignonne a des conséquences immédiates. À l’automne 1435, Dieppe est reprise par surprise par les Français, ce qui déclenche un soulèvement plus large dans le pays de Caux. Des milliers de paysans s’arment alors contre les Anglais ; même si la répression qui suit est sévère, cet épisode montre que la reconquête française ne repose plus seulement sur les princes et les capitaines, mais aussi sur une hostilité populaire croissante envers l’occupation. Ainsi, entre 1432 et 1435, le règne de Charles VII sort progressivement de la simple survie : le roi réorganise son gouvernement, l’occupation anglaise commence à se fissurer, et le traité d’Arras lui offre enfin la possibilité d’affronter l’Angleterre sans avoir à combattre en même temps la Bourgogne.
Entrée de l’armée française dans Paris en 1436: Jean-Simon Berthélémy, Public domain, via Wikimedia Commons
Au début de 1436, les autorités anglaises sentent déjà leur position fragilisée dans la capitale. Le 15 mars, elles exigent des Parisiens une nouvelle prestation de serment d’observer le traité de Troyes, signe que leur domination ne va plus de soi. Quelques semaines plus tard, le connétable Arthur de Richemont, chargé par Charles VII de reprendre la ville, s’établit à Saint-Denis. Le 13 avril 1436, les troupes françaises entrent dans Paris grâce à l’appui d’habitants hostiles à l’occupation anglaise. Cette reprise met fin à la présence anglaise dans la capitale, qui durait depuis 1420, et constitue l’un des plus grands succès politiques de Charles VII depuis son sacre. La reconquête de Paris ne se fait pas par une grande bataille rangée, mais par un siège, un blocus et une ouverture intérieure des portes, ce qui illustre bien la nouvelle méthode de guerre française, plus patiente et plus politique.
La récupération de Paris a une portée symbolique immense. Le roi ne peut encore s’y installer durablement, mais l’ancienne capitale des Valois, longtemps dominée par les Bourguignons puis par les Anglais, redevient un centre du parti royal. Ce succès montre aussi les effets concrets du traité d’Arras : privés de l’appui bourguignon, les Anglais ne peuvent plus tenir aussi solidement leurs positions dans l’Île-de-France. La reprise de Paris ne signifie toutefois pas la fin de la guerre ; elle en modifie surtout le centre de gravité au profit du roi.
L’année 1436 reste par ailleurs marquée par de fortes tensions sociales. À Lyon, la Rebeyne, révolte populaire dirigée contre la gabelle, éclate au printemps. Ce mouvement rappelle que la reconstruction du pouvoir royal s’accompagne partout d’une forte pression fiscale, ressentie durement par les villes et les populations. Même dans un contexte de reconquête, les besoins de guerre continuent donc de nourrir le mécontentement social.
En 1437, la monarchie cherche à rétablir plus complètement ses institutions dans la capitale. Le 12 novembre 1437, Charles VII fait enfin son entrée solennelle à Paris, accompagné du dauphin, le futur Louis XI. Peu après, le Parlement de Poitiers, créé durant les années de division pour servir de cour souveraine au camp valois, revient s’installer à Paris. Ce transfert est fondamental : il signifie que la ville est désormais redevenue, non seulement militairement, mais aussi institutionnellement, l’un des centres du gouvernement royal.
Cependant, cette reprise en main reste fragile. Dès le 12 février 1437, les Anglais ont repris Pontoise, et ils conservent encore plusieurs positions fortes autour de la capitale et en Normandie. En août-octobre 1437, Montereau est assiégée puis reprise par les troupes royales, mais les combats montrent que la reconquête demeure lente et disputée. La présence anglaise reste capable de menacer directement les abords de Paris, tandis que les routes et les campagnes souffrent encore des compagnies armées et des destructions accumulées.
À ces difficultés militaires s’ajoute une crise économique et démographique. En 1437, la pénurie monétaire est telle que le gouvernement doit remettre en circulation, après les avoir dévaluées, des monnaies frappées au coin d’Henri V. Cette mesure illustre la fragilité persistante des finances royales. Dans le même temps, une famine générale frappe le nord de la France entre 1437 et 1439, tandis que la peste et les bandes d’Écorcheurs aggravent encore la situation dans plusieurs régions. La reconquête du royaume ne signifie donc pas encore le retour de la prospérité ; elle se déroule dans un pays affaibli par des décennies de guerre, de fiscalité et de désordre.
Ainsi, entre 1436 et 1437, le règne de Charles VII franchit une étape essentielle avec la reprise de Paris et le retour des grandes institutions royales dans la capitale. Mais cette victoire reste précaire : l’ennemi n’est pas chassé du royaume, la guerre continue autour de l’Île-de-France et de la Normandie, et la reconstruction monarchique s’effectue dans un climat de forte tension sociale et économique. Le redressement est engagé, mais il est encore loin d’être achevé.
L’année 1438 est d’abord marquée par une conjoncture difficile. Les récoltes sont mauvaises, l’été est médiocre, les vendanges sont tardives dans le nord du royaume, et le prix du blé augmente fortement. Dans plusieurs villes, notamment à Rouen, la famine se fait sentir. Cette fragilité économique rappelle que la reconquête militaire s’effectue dans un pays encore profondément éprouvé par des décennies de guerre, de destructions et d’instabilité monétaire.
Dans le même temps, la crise religieuse européenne demeure ouverte. Le 8 janvier 1438 s’ouvre le concile de Ferrare-Florence, soutenu par le pape Eugène IV et concurrent du concile de Bâle. Les deux assemblées s’opposent violemment sur la question de l’autorité suprême dans l’Église : le pape entend reprendre l’initiative, tandis que les conciliaristes de Bâle continuent de défendre la supériorité du concile sur le pontife. Cette division ne concerne pas seulement la théologie : elle engage aussi les rapports entre les monarchies et la papauté, notamment dans un royaume de France très attaché à défendre l’autonomie de son Église.
C’est dans ce contexte qu’intervient l’un des grands actes du règne : la Pragmatique Sanction de Bourges, promulguée par Charles VII le 7 juillet 1438. Ce texte reconnaît plusieurs principes issus du conciliarisme, notamment la supériorité du concile général sur le pape, limite certaines interventions pontificales dans l’Église de France et encadre plus strictement la collation des bénéfices ecclésiastiques. Sans rompre avec Rome, le roi affirme ainsi plus nettement l’autonomie du royaume dans le domaine religieux. La Pragmatique Sanction est souvent considérée comme un acte fondateur du gallicanisme, en ce qu’elle affirme la capacité de la monarchie française à défendre les libertés de l’Église du royaume face aux prétentions pontificales.
L’année 1439 prolonge et approfondit cette réorientation. Elle s’ouvre dans un climat particulièrement rude : l’hiver 1438-1439 est si sévère que la Seine gèle et que les chroniqueurs signalent la présence de loups jusque dans Paris. À la dureté climatique s’ajoutent encore les difficultés de ravitaillement et les tensions sociales. Sur le plan militaire, pourtant, le roi continue de progresser : entre le 20 juillet et le 10 août 1439, Arthur de Richemont reprend Meaux, consolidant encore le contrôle royal autour de l’Île-de-France.
Sur le plan religieux, les oppositions entre Bâle et Ferrare-Florence atteignent leur paroxysme. Le 25 juin 1439, le concile de Bâle déclare Eugène IV hérétique et le dépose. Quelques jours plus tard, le 6 juillet, au concile de Ferrare-Florence, la bulle Laetentur Coeli proclame l’union des Églises de Rome et de Constantinople. Cette union reste fragile et largement théorique, mais elle manifeste l’ambition pontificale de restaurer l’unité chrétienne face aux menaces orientales. En novembre 1439, les pères schismatiques de Bâle élisent même Amédée de Savoie comme antipape sous le nom de Félix V, preuve que le schisme, bien que différent de celui du siècle précédent, reste une réalité politique majeure.
Mais l’événement capital de 1439, pour l’histoire du royaume, se joue aux États généraux d’Orléans, réunis à l’automne. Le 2 novembre 1439, les États acceptent le principe de l’entretien d’une armée permanente au service du roi. Pour financer cet effort, ils autorisent la levée régulière de la taille, impôt direct désormais perçu chaque année. La décision est fondamentale : jusque-là, l’impôt direct demeurait en principe exceptionnel ; désormais, il devient durable et structurel. Par cette réforme, Charles VII dote la monarchie de ressources stables, qui permettent de sortir progressivement de la dépendance à l’égard des levées féodales, des compagnies de mercenaires incontrôlées et des aides ponctuelles.
Cette évolution constitue un tournant majeur dans l’histoire de la monarchie française. En liant armée permanente et impôt permanent, le règne de Charles VII jette les bases de ce qu’on peut appeler un État fiscal-militaire. Le roi n’est plus seulement le chef féodal d’une coalition de princes et de seigneurs : il devient le centre d’un appareil de guerre et de gouvernement plus continu, plus administratif et plus centralisé. Cette transformation ne va pas sans résistance : elle contribue directement à provoquer, dès l’année suivante, la révolte nobiliaire connue sous le nom de Praguerie.
Enfin, la même année, le renforcement de l’appareil monarchique passe aussi par une meilleure organisation financière. Jacques Cœur devient alors grand argentier du royaume, signe que la couronne entend appuyer son redressement militaire sur une administration plus efficace des ressources et des circuits de financement.
L’année 1440 marque une étape décisive dans le règne de Charles VII. Après les réformes engagées en 1438–1439 — en particulier la création d’une armée permanente financée par une taille désormais levée chaque année — le roi se heurte à une violente réaction de la haute noblesse. Cette révolte, connue sous le nom de Praguerie, révèle l’hostilité d’une partie des princes et des grands seigneurs face à la montée d’un pouvoir monarchique plus centralisé, plus fiscalisé et moins dépendant des clientèles féodales.
Le mouvement éclate au début de 1440. Parmi les rebelles figurent des princes de premier rang, comme Jean II d’Alençon, Charles de Bourbon, Georges de La Trémoille, Dunois, et même le dauphin Louis, futur Louis XI. Le nom même de Praguerie fait référence aux révoltes de Prague et traduit la gravité avec laquelle les contemporains perçoivent cette contestation. Ses causes sont claires : les ordonnances royales de 1439 ont accru le pouvoir militaire et fiscal du roi, limité l’autonomie des grands seigneurs et menacé la place traditionnelle de la noblesse dans la conduite de la guerre.
La réaction de Charles VII est rapide et efficace. Le roi refuse de se laisser enfermer dans une guerre longue contre ses propres princes. Au printemps, il conduit une campagne énergique en Poitou, en Auvergne et en Bourbonnais, brisant l’élan des révoltés avant qu’ils n’aient pu se constituer en coalition durable. Dès le 3 avril, il est à Poitiers, et la rapidité de ses déplacements comme l’efficacité de ses forces montrent déjà les effets concrets de la réforme militaire qu’il a précisément voulu imposer. Les rebelles, privés d’appuis solides et incapables de s’unir durablement, se voient progressivement contraints à la soumission.
Le conflit prend fin avec le traité de Cusset, signé le 24 juillet 1440. La monarchie en sort victorieuse. Les princes révoltés doivent faire amende honorable, et le dauphin Louis, compromis dans la rébellion, est écarté du centre du pouvoir et envoyé en Dauphiné. Cette issue est essentielle : elle montre que Charles VII n’est plus un roi seulement défendu par quelques fidélités régionales ou par des capitaines inspirés, mais le chef d’un État capable de mater ses propres grands feudataires. La Praguerie est ainsi souvent considérée comme la dernière grande révolte féodale sérieuse contre la reconstruction monarchique engagée par Charles VII.
La même année, d’autres événements rappellent cependant que le royaume reste traversé de tensions profondes. Le 16 mai 1440, le mariage de Charles le Téméraire avec Catherine de France renforce encore les liens dynastiques entre la maison de Bourgogne et la dynastie royale. Quelques mois plus tard, le 23 juillet, Amédée VIII de Savoie, élu antipape sous le nom de Félix V, est intronisé, preuve que les secousses religieuses nées du conciliarisme et du schisme n’ont pas entièrement disparu du paysage politique européen.
Debout sur le bûcher, Gilles de Rais demanda pardon de ses crimes à la foule des assistants.: Alfred Jean-Marie Paris, Public domain, via Wikimedia Commons
Enfin, l’année 1440 est aussi celle de la chute spectaculaire de Gilles de Rais. Ancien compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, maréchal de France et grand seigneur breton, il est jugé par les autorités du duc de Bretagne et de l’évêché de Nantes, puis exécuté le 26 octobre 1440. Son procès, qui porte notamment sur des accusations de meurtres d’enfants, d’hérésie et de pratiques jugées démoniaques, frappe durablement les imaginations. Par l’ampleur des crimes qui lui sont reprochés et par la notoriété du personnage, l’affaire devient l’un des épisodes judiciaires les plus célèbres du XVe siècle français.
Les années 1441 et 1442 confirment le redressement engagé par Charles VII après l’écrasement de la Praguerie. Le roi poursuit la reconquête du royaume, affermit son autorité en Île-de-France, puis porte la guerre vers le Midi et la Guyenne. Dans le même temps, les grands princes tentent encore de limiter l’extension du pouvoir monarchique, mais sans parvenir à enrayer la dynamique royale.
En 1441, Charles VII s’emploie d’abord à rétablir l’ordre dans le royaume. Le 23 janvier, à Niort, il stigmatise par un acte royal les exactions des gentilshommes écorcheurs, ces bandes armées qui vivent sur le pays et ruinent depuis longtemps les campagnes. Cette condamnation s’inscrit dans une politique plus large : désormais, la monarchie entend non seulement vaincre l’ennemi extérieur, mais aussi imposer la paix du roi à l’intérieur du royaume.
La reconquête de Charles VII à Pontoise: Martial d’Auvergne, Public domain, via Wikimedia Commons
La priorité militaire de l’année est toutefois l’Île-de-France. Le roi met successivement le siège devant Creil puis Pontoise, deux places anglaises essentielles pour le contrôle des abords de Paris. Creil, investie au printemps, capitule le 24 juin 1441. Pontoise, assiégée à partir du 4 juin, tombe à son tour le 19 septembre. Cette double victoire a une portée stratégique majeure : elle achève pratiquement la reconquête de l’Île-de-France et consolide la maîtrise royale autour de la capitale. En reprenant ces places, Charles VII réduit encore la profondeur du dispositif anglais au nord de la Loire et montre que la reconquête ne se limite plus à des succès ponctuels, mais procède désormais d’une progression méthodique.
L’année 1441 est aussi marquée par plusieurs réaménagements institutionnels et ecclésiastiques. Une bulle du pape Eugène IV crée l’université de Bordeaux, signe de l’importance intellectuelle et politique croissante de la grande ville aquitaine dans un espace encore disputé. En Bretagne, le concordat de Redon du 14 août renforce l’autonomie du duché vis-à-vis de l’Église gallicane, tandis qu’en terres bourguignonnes, d’autres accords avec le Saint-Siège confirment l’emprise croissante des ducs sur les bénéfices ecclésiastiques. Ces évolutions rappellent que, malgré la progression du roi de France, les grands ensembles princiers conservent encore de fortes capacités d’organisation autonome.
En 1442, l’opposition des grands du royaume se manifeste encore. Réunis à Nevers le 28 janvier, plusieurs princes tentent de former une nouvelle coalition contre Charles VII : c’est la Duperie de Nevers. Comme lors de la Praguerie, ils cherchent à freiner la concentration du pouvoir monarchique et réclament notamment le recours aux États généraux. Mais cette tentative échoue rapidement. L’épisode montre surtout que la haute noblesse ne parvient plus à transformer ses mécontentements en révolte efficace face à un roi désormais mieux armé, mieux financé et plus solide politiquement.
La même année, l’appareil monarchique continue de se structurer. Le 7 avril 1442, Jacques Cœur apparaît officiellement comme argentier et conseiller du roi. Sa montée en puissance témoigne de l’importance croissante des finances, du crédit et de l’administration dans la conduite de la guerre. Le redressement du royaume repose désormais autant sur la force des armes que sur la capacité de la couronne à mobiliser durablement des ressources.
Mais l’essentiel de l’année 1442 se joue sur le terrain militaire. Au printemps et à l’été, Charles VII mène une vaste campagne dans le Sud-Ouest, parfois appelée Voyage de Tartas. Le roi se montre en personne dans le Midi, passe par Limoges puis Toulouse, et réunit les États de Languedoc. Cette présence royale a une portée symbolique forte : elle manifeste que le roi n’est plus un souverain retranché autour de la Loire, mais un chef de guerre capable de parcourir son royaume et d’imposer son autorité dans les provinces méridionales.
La journée de Tartas, le 24 juin 1442, est l’un des moments forts de cette démonstration de force. Sans nécessairement donner lieu à une grande bataille, elle marque la reprise en main d’une zone essentielle de la Guyenne et confirme l’affaiblissement des positions anglaises dans le Sud-Ouest. La campagne se poursuit ensuite avec une série de succès : Charles VII reprend Saint-Sever, Dax, Condom, Agen, Marmande puis La Réole, qui tombe le 8 décembre 1442. Cette avancée montre que la reconquête royale ne se limite plus à l’Île-de-France et à la vallée de la Loire : elle s’étend désormais de façon plus nette à l’espace aquitain.
Le siège de Dieppe: Martial d’Auvergne, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans le même temps, la guerre reste vive sur d’autres fronts. Les Anglais entreprennent à la fin de l’année le siège de Dieppe, qui s’ouvre le 2 novembre 1442. La ville résiste, et le siège ne sera levé qu’en 1443. Cet épisode rappelle que, malgré les succès du roi, l’Angleterre conserve encore des moyens d’action importants sur le littoral et en Normandie. Par ailleurs, les Écorcheurs continuent de ravager plusieurs régions du centre et du sud-est du royaume, notamment le Lyonnais, le Forez et le Velay, preuve que la pacification intérieure n’est pas encore achevée.
En 1443, Charles VII passe une partie importante de l’année dans le Midi. Après son expédition de Guyenne, il hiverne à Montauban puis séjourne à Toulouse, où il fait une entrée solennelle le 26 février. Ce séjour méridional confirme que le roi n’est plus seulement un souverain de guerre, mais aussi un prince qui gouverne en personne les provinces reconquises ou consolidées. Il y reçoit notamment René d’Anjou et Isabelle de Lorraine, ce qui montre l’importance persistante des liens angevins dans l’entourage royal. C’est aussi dans ce contexte que se renforce l’influence d’Agnès Sorel, future favorite royale, dont la présence à la cour symbolise l’évolution des usages politiques et culturels du règne.
La même année, la monarchie poursuit son œuvre de redressement économique. Charles VII favorise le commerce en développant notamment les foires de Lyon, appelée à devenir l’un des grands centres d’échange du royaume. Surtout, le 25 septembre 1443, la grande ordonnance de Saumur, préparée dans le sillage de Jacques Cœur, vise à mieux encadrer et assainir les finances royales. Cette réforme s’inscrit dans un mouvement plus vaste : depuis les États généraux d’Orléans de 1439, la monarchie travaille à donner à la guerre et au gouvernement des bases fiscales plus régulières, plus administrées et moins dépendantes des expédients anciens.
Cette montée en puissance du pouvoir royal se lit aussi dans la composition du conseil. Autour du roi s’imposent des serviteurs nouveaux, souvent issus de milieux non princiers, tels que Jacques Cœur, Jean Bureau, Étienne Chevalier, Guillaume Cousinot ou encore Juvénal des Ursins. Leur influence croissante accompagne le développement d’un mode de gouvernement plus technique, plus administratif et plus centralisé. La monarchie de Charles VII s’éloigne ainsi progressivement du modèle d’un pouvoir uniquement appuyé sur les grands princes pour se rapprocher d’un État gouverné par des officiers, des financiers et des juristes.
Cette logique de réorganisation s’exprime également dans le domaine judiciaire. Le 11 octobre 1443, le roi signe à Saumur l’édit créant un parlement à Toulouse, premier parlement provincial durablement installé hors de Paris. Son ouverture effective intervient le 4 juin 1444. La création de cette cour souveraine marque une étape capitale dans la structuration territoriale de la justice royale. Elle montre que l’autorité monarchique, loin de se limiter à la cour et à la capitale, entend désormais s’incarner plus solidement dans les provinces, en particulier dans le grand espace méridional.
Dans le même temps, les princes voisins poursuivent leur propre consolidation. En novembre 1443, Philippe le Bon s’empare de Luxembourg, ajoutant une nouvelle pièce à l’ensemble territorial bourguignon. Cette expansion rappelle que, malgré la réconciliation d’Arras, la puissance bourguignonne reste l’un des grands faits politiques du temps. Charles VII doit donc continuer à renforcer son royaume sans perdre de vue le poids considérable de son ancien adversaire devenu allié.
L’année 1444 voit s’affirmer encore davantage cette monarchie en reconstruction. Le 28 mai, la trêve de Tours est conclue avec l’Angleterre pour deux ans ; elle sera ensuite prorogée et durera en pratique jusqu’en 1449. Cet accord offre au roi un répit précieux. Il lui permet de concentrer ses forces non sur une guerre immédiate contre les Anglais, mais sur la pacification intérieure, la réorganisation militaire et les ambitions diplomatiques de la couronne. La trêve ne signifie pas la paix définitive, mais elle donne au royaume le temps nécessaire pour se renforcer.
Dans ce cadre, la monarchie intervient aussi dans l’Est. Le dauphin Louis reçoit le commandement d’une armée envoyée contre les Suisses en Haute-Alsace, dans le cadre des engagements pris avec l’empereur Frédéric III. La campagne débouche sur la bataille de la Birse, le 26 août 1444, puis sur des opérations menées autour de Bâle et de Dambach. Même si ces actions relèvent en partie du jeu impérial plus que du seul intérêt français, elles montrent que la monarchie de Charles VII commence à intervenir de nouveau dans les grands équilibres de l’espace occidental et rhénan. Le rôle confié au dauphin souligne aussi la place croissante qu’il prend dans les affaires du royaume.
Dans le même temps, la couronne poursuit son implantation dans les régions frontières. Les habitants d’Épinal se donnent au roi en septembre 1444, tandis que les troupes royales et angevines interviennent en Lorraine et mettent le siège devant Metz. Même si cette opération ne débouche pas sur une conquête durable, elle révèle l’ambition nouvelle d’un pouvoir royal qui n’est plus uniquement sur la défensive, mais capable de projeter sa force au-delà des zones traditionnellement tenues par les Anglais.
Enfin, les réformes administratives se poursuivent. Après l’ouverture du parlement de Toulouse, la création en novembre 1444 d’une cour des aides dans la même ville complète l’édifice institutionnel voulu par Charles VII. Justice, fiscalité, armée, commerce : tous les grands instruments du pouvoir sont peu à peu réorganisés. Le règne entre ainsi dans une phase de consolidation profonde, où la reconquête militaire s’accompagne d’une véritable reconstruction de l’État.
En 1445, l’ordonnance de Louppy-le-Châtel, promulguée le 26 mai. Ce texte crée les compagnies d’ordonnance, c’est-à-dire les premières troupes permanentes du roi de France. L’objectif est double : disposer d’une force militaire plus disciplinée, plus directement soumise à la couronne, et mettre fin au désordre provoqué par les compagnies de mercenaires et les bandes d’Écorcheurs qui ravagent le royaume depuis des années. Les hommes retenus au service du roi sont organisés en lances, unités de base où se combinent hommes d’armes, archers montés, coutiliers, pages et valets. Cette réforme constitue un tournant majeur : elle donne naissance à une armée de métier royale, distincte des anciennes levées féodales.
Cette réorganisation militaire s’accompagne d’une réforme fiscale décisive. Par l’ordonnance de Sarry-lès-Châlons du 19 juin 1445, la taille est établie comme un impôt permanent destiné à financer l’entretien des nouvelles forces royales. Les nobles en sont exemptés, mais doivent en contrepartie suivre le métier des armes. Le lien entre armée permanente et impôt permanent, amorcé dès 1439, devient ainsi pleinement opérationnel. La monarchie de Charles VII se dote des moyens réguliers d’assurer sa défense sans dépendre exclusivement des convocations féodales ou des expédients financiers. Cette évolution est l’un des fondements les plus solides du renforcement de l’État royal à la fin du Moyen Âge.
L’année 1445 montre aussi que cette reconstruction ne va pas sans tensions. Les troupes d’Écorcheurs revenues de Suisse et de Haute-Alsace, menées dans le cadre des expéditions du dauphin Louis, ravagent encore certaines régions, notamment la Bourgogne. La réforme militaire de Charles VII vise justement à mettre fin à ce type de violence diffuse en sélectionnant les hommes conservés au service du roi et en dispersant ou en écartant les éléments les plus indisciplinés. L’armée permanente apparaît ainsi comme une réponse politique au fléau des bandes armées aussi bien qu’à la menace anglaise.
En 1446, le processus se poursuit avec une nouvelle ordonnance du 26 mai, qui organise plus définitivement encore les compagnies d’ordonnance. Le royaume se dote progressivement d’un appareil militaire plus stable, financé par la levée annuelle d’une taille désormais mieux intégrée au fonctionnement de l’État. Dans le même temps, les tensions entre le roi et le dauphin Louis deviennent plus visibles. Le 27 septembre 1446, la rupture entre le père et le fils éclate ouvertement ; peu après, le futur Louis XI quitte la cour pour le Dauphiné. Cette brouille n’empêche pas la réforme de se poursuivre, mais elle rappelle que la reconstruction monarchique s’effectue aussi dans un climat de rivalités dynastiques.
L’année 1447 confirme la montée en puissance d’un personnel royal plus technique et plus administratif. Jacques Cœur, grand argentier du roi, est associé à une ordonnance monétaire importante prise le 27 juillet 1447, qui rétablit la frappe de pièces d’argent de bon aloi. Cette mesure participe au redressement plus large des finances et de la confiance monétaire du royaume. La guerre, l’impôt et l’armée permanente nécessitent en effet une circulation plus fiable des espèces et une meilleure maîtrise des ressources. Le redressement militaire voulu par Charles VII est donc inséparable d’un effort de stabilisation financière.
Siège du Mans: Le siège du Mans, par Martial d’Auvergne, enluminure issue de l’ouvrage Vigiles de Charles VII, Paris, France, XV°siècle., Public domain, via Wikimedia Commons
En 1448, la réforme royale franchit un seuil nouveau avec l’ordonnance du 28 avril, qui crée le corps des francs-archers. Chaque groupe de cinquante feux doit désormais fournir un archer, exempté de certains impôts en contrepartie de son service. Après la création des compagnies d’ordonnance, essentiellement composées de cavalerie, cette décision dote la monarchie d’un début d’infanterie régulière organisée à l’échelle du royaume. La même année, la reprise du Mans aux Anglais, le 16 mars 1448, montre que cette réorganisation de l’appareil militaire commence à produire des effets concrets sur le terrain.
Ainsi, entre 1445 et 1448, le règne de Charles VII change véritablement de nature. Le roi ne se contente plus de profiter des circonstances favorables de la guerre : il bâtit les instruments durables de la puissance monarchique. Les compagnies d’ordonnance, la taille permanente, puis les francs-archers constituent les piliers d’un État royal plus centralisé, mieux financé et militairement plus efficace. Ces réformes expliquent pour une large part pourquoi la monarchie française peut, dans les années suivantes, reprendre l’avantage de manière décisive sur l’Angleterre.
L’année 1449 marque un tournant décisif dans la reconquête menée par Charles VII. Après plusieurs années de trêve, de réformes militaires et de consolidation du pouvoir royal, la guerre contre l’Angleterre reprend dans des conditions désormais bien plus favorables à la monarchie française. Cette reprise ne procède pas d’une grande bataille isolée, mais d’une offensive méthodique qui inaugure la reconquête de la Normandie.
Sur le plan religieux, l’année s’ouvre sur l’achèvement d’une longue crise. Le 18 janvier 1449, le dernier antipape, Amédée VIII de Savoie, se soumet au pape Nicolas V ; quelques mois plus tard, il reçoit le titre de cardinal et de légat en Savoie. Le 19 avril, le concile de Bâle, transféré à Lausanne, reconnaît à son tour Nicolas V, avant de s’achever définitivement le 25 avril 1449. Ainsi prend fin la dernière survivance du grand mouvement conciliariste qui, depuis le début du siècle, avait contesté durablement l’autorité pontificale. Pour la France, cette stabilisation religieuse intervient au moment même où la monarchie s’apprête à relancer la guerre.
François de Surienne et ses hommes s’emparent de Fougères: par Martial d’Auvergne, enluminure issue de l’ouvrage Vigiles de Charles VII, Paris, France, XV°siècle.Public domain, via Wikimedia Commons
La rupture avec l’Angleterre se produit au printemps. Les 23 et 24 mars 1449, la trêve est rompue à la suite de la prise de Fougères par François de Surienne, aventurier au service des Anglais. L’affaire est grave, car Fougères est une ville relevant de la sphère bretonne, donc d’un allié essentiel de Charles VII. En attaquant cette place en temps de trêve, les Anglais fournissent au roi de France le prétexte politique et juridique attendu pour reprendre officiellement les hostilités. La guerre recommence alors dans un contexte très différent de celui des décennies précédentes : la monarchie française dispose désormais d’une armée mieux organisée, de finances plus stables et d’un commandement plus cohérent.
À l’intérieur du royaume, Charles VII poursuit en parallèle son œuvre de restauration. Le 26 mai 1449, il prend une ordonnance destinée à repeupler Paris, encore affaiblie par les crises démographiques, économiques et politiques du premier XVe siècle : toute personne venant habiter la ville ou ses faubourgs est exemptée de la taille. Cette mesure montre que la reconquête du royaume ne se réduit pas aux opérations militaires ; elle s’accompagne aussi d’une politique de relèvement urbain et fiscal.
À la rupture de la trêve entre Anglais et Français en 1449, les armées françaises attaquent les positions anglaises en haute Normandie, libérant Rouen, pendant que les troupes bretonnes avancent dans le Cotentin.:Martin Leveneur, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
L’offensive française commence véritablement au cœur de l’été. Le 19 juillet 1449, Verneuil est reprise par Pierre de Brézé. Cet événement a une forte portée symbolique, puisque Verneuil avait été le lieu d’une lourde défaite française en 1424. Sa reconquête marque donc à la fois un succès militaire et une sorte de revanche historique pour le camp de Charles VII. Dans cette campagne, le roi s’appuie sur plusieurs de ses meilleurs chefs, notamment Dunois, Richemont et Pierre de Brézé, tandis que Jacques Cœur contribue au financement de l’effort militaire.
La stratégie française est alors claire : couper la Normandie en plusieurs tronçons afin d’isoler les grandes places encore tenues par les Anglais. Le 8 août 1449, Dunois marche d’Évreux vers Pont-Audemer, qui tombe le 12 août. Cette progression vise à séparer Rouen de Caen et à désorganiser l’ensemble du dispositif anglais. Elle illustre la nouvelle manière de faire la guerre sous Charles VII : moins d’affrontements chevaleresques décisifs, plus de manœuvres méthodiques, de sièges, de coordination logistique et d’exploitation des faiblesses ennemies.
La reconquête bénéficie aussi de l’attitude des populations locales. Le 15 septembre 1449, les habitants de Saint-Lô ouvrent les portes de leur ville aux troupes françaises conduites par le connétable Arthur de Richemont. Ce ralliement montre combien l’autorité anglaise s’est affaiblie en Normandie. L’occupation, longtemps supportée par nécessité ou par prudence, rencontre désormais une hostilité plus ouverte, que les succès militaires français encouragent encore.
Pendant ce temps, la question bretonne est réglée à l’ouest. Fougères, dont la prise avait déclenché la reprise de la guerre, est finalement restituée au duc de Bretagne le 4 novembre 1449, après deux mois de siège. Ce succès complète l’offensive générale et confirme la solidité de l’alliance entre la couronne de France et la maison de Bretagne.
Victoire de la France au siège de Rouen: A. Burgun (engraver), Public domain, via Wikimedia Commons
Le grand aboutissement de la campagne est la reprise de Rouen. Le 10 novembre 1449, Charles VII fait son entrée solennelle dans la capitale normande libérée. L’événement est de première importance. Rouen avait été l’un des principaux centres du pouvoir anglais en France ; c’est aussi la ville où Jeanne d’Arc avait été jugée et exécutée en 1431. La reconquête de la ville possède donc une portée à la fois stratégique, politique et mémorielle. Avec la chute de Rouen, la domination anglaise en Normandie se trouve gravement compromise.
Ainsi, 1449 ouvre la phase décisive de la reconquête finale. En quelques mois, Charles VII montre que les réformes engagées depuis une décennie portent désormais pleinement leurs fruits : l’armée permanente, la fiscalité royale, l’autorité retrouvée du commandement et le soutien d’une partie des populations permettent au roi de reprendre l’initiative à grande échelle. La campagne de Normandie n’est pas encore achevée, mais l’année 1449 marque clairement le moment où la monarchie française passe de la reconstruction à la victoire.
L’année 1450 s’ouvre sous le signe de la reconquête normande. Harfleur est reprise dès le 1er janvier, et l’avance française se poursuit au cours des mois suivants. Le 9 février, Agnès Sorel, favorite du roi, meurt alors qu’elle avait rejoint Charles VII en Normandie ; sa disparition frappe vivement l’entourage royal et deviendra plus tard le point de départ de rumeurs de poison utilisées contre Jacques Cœur. En parallèle, l’Angleterre traverse une crise politique croissante : la chute de William de la Pole, accusé de mauvaise conduite du gouvernement, puis la montée du mécontentement qui débouchera sur la révolte de Jack Cade, affaiblissent encore la capacité anglaise à défendre ses positions françaises.
La bataille de Formigny: Rémy-Eugène Julien, Public domain, via Wikimedia Commons
Le moment décisif de la campagne de 1450 est la bataille de Formigny, livrée le 15 avril. Cette victoire française ouvre la voie à l’effondrement du dispositif anglais en Normandie. Dans les semaines qui suivent, Caen capitule le 24 juin, puis Cherbourg, dernier grand bastion anglais du duché, tombe à son tour le 12 août. Avec ces capitulations, la Normandie est définitivement reconquise par la couronne de France. L’année voit aussi la poursuite des opérations en Guyenne, où Bergerac est prise en octobre, signe que la guerre s’étend désormais au dernier grand ensemble encore solidement lié à l’Angleterre.
Après la bataille de Formigny, les troupes françaises et bretonnes conquièrent une à une les dernières places tenues par les Anglais, dont Caen et Cherbourg.:Martin Leveneur, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Dans le même temps, la monarchie accompagne la reconquête militaire par une politique de restauration de l’ordre royal. L’ordonnance du 28 octobre 1450 remet les fidèles sujets du roi en possession des biens dont ils avaient été privés pendant la guerre. Ce type de mesure montre que Charles VII ne se contente plus de reprendre des villes : il travaille à rétablir concrètement l’autorité monarchique dans les territoires reconquis, à y restaurer les droits des fidèles du roi et à effacer progressivement les effets juridiques et sociaux de l’occupation anglaise.
L’année 1451 prolonge cette dynamique de succès. Le 12 juin, un traité de capitulation est conclu pour Bordeaux entre les représentants du roi de France et ceux du roi d’Angleterre ; il est ratifié par Charles VII le 20 juin. Cette reddition est un événement majeur : elle semble signifier la fin de la longue association de la Guyenne avec l’Angleterre. Quelques semaines plus tard, le 20 août 1451, Bayonne tombe à son tour aux mains des Français. Pour beaucoup de contemporains, la guerre paraît alors virtuellement achevée, l’Angleterre ne conservant plus en France que Calais.
Mais cette année de victoire est aussi marquée par une crise intérieure importante. Le 31 juillet 1451, Jacques Cœur, grand argentier et l’un des principaux artisans du redressement financier du règne, est accusé de lèse-majesté et arrêté. L’accusation d’avoir empoisonné Agnès Sorel, fausse selon les sources modernes, est utilisée contre lui dans un contexte de jalousies, de rivalités politiques et de remise en cause de son immense fortune. Son arrestation montre que la reconstruction monarchique, malgré ses succès militaires, reste traversée par des luttes de cour et des tensions profondes autour des hommes nouveaux du gouvernement royal.
Cependant, la conquête de la Guyenne n’est pas encore assurée. Les habitants de Bordeaux, longtemps liés au monde anglais par leurs intérêts commerciaux et politiques, supportent mal la domination française. En octobre 1452, l’appel des Bordelais permet à John Talbot, comte de Shrewsbury, de débarquer avec une petite armée anglaise ; la ville retourne alors rapidement à l’obédience anglaise. Ce retournement prouve que la fidélité à l’Angleterre demeure vivace dans une partie de la société gasconne, et que la victoire française de 1451 n’a pas encore consolidé définitivement la région.
Ainsi, entre 1450 et 1452, le règne de Charles VII atteint un niveau de succès militaire inconnu depuis le début du siècle : la Normandie est reconquise, la Guyenne semble soumise, et l’Angleterre paraît proche d’être entièrement expulsée du royaume. Mais le retour anglais à Bordeaux en 1452 montre que la fin de la guerre n’est pas encore acquise. Cette dernière résistance anglaise va conduire à l’ultime campagne du conflit et à la conclusion militaire de la guerre de Cent Ans.
L’année 1453 est l’une des plus décisives de toute l’histoire du règne de Charles VII. Alors que la reprise anglaise de Bordeaux en 1452 avait montré que la reconquête de la Guyenne n’était pas encore définitivement acquise, la campagne de 1453 se conclut par l’écrasement militaire des Anglais à Castillon puis par la capitulation de Bordeaux. Ces événements marquent la fin effective de la guerre de Cent Ans, commencée en 1337, même si l’Angleterre conserve encore Calais.
Le cadre de l’année dépasse toutefois le seul royaume de France. Le 29 mai 1453, Constantinople tombe aux mains des Ottomans de Mehmed II, mettant fin à l’Empire byzantin. La chute de la ville, après un siège de plusieurs semaines, bouleverse l’équilibre du monde méditerranéen et oriental. Pour les contemporains occidentaux, cet événement a une portée immense : il signifie la disparition de l’Empire romain d’Orient et l’affirmation durable de la puissance ottomane dans les Balkans et en Méditerranée orientale.
Dans le même temps, les affaires françaises s’inscrivent dans un jeu italien plus large. Le 11 avril 1453, un accord est conclu à Tours entre René d’Anjou et la république de Florence au sujet d’une campagne en Lombardie. René part ensuite pour l’Italie, espérant intervenir dans les affaires du nord de la péninsule avec l’appui français et angevin. Cette expédition, malgré des mouvements jusqu’à Asti, Alexandrie, Pavie, Milan et Crémone, ne produit pas de résultat politique durable. Elle montre néanmoins que la monarchie française, désormais plus solide, peut recommencer à s’intéresser aux grands équilibres italiens sans que cela détourne le royaume de son objectif principal : l’achèvement de la reconquête.
bataille de Castillon: Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons
L’événement capital de l’année est la bataille de Castillon, livrée le 17 juillet 1453. Les Anglais, commandés par John Talbot, tentent de secourir la Guyenne, mais ils attaquent une position française solidement retranchée et appuyée par une artillerie nombreuse. La défaite anglaise est écrasante. Castillon est généralement considérée comme la bataille qui met fin à la guerre de Cent Ans ; elle illustre aussi l’importance nouvelle de l’artillerie de campagne dans la guerre de la fin du Moyen Âge. La victoire française ruine les derniers espoirs anglais de conserver durablement la Guyenne.
Après Castillon, la reconquête s’achève rapidement. Bordeaux, cœur de la présence anglaise en Guyenne depuis des siècles, capitule le 9 octobre 1453. Les Français y entrent le 19 octobre. Avec cette reddition, la longue association politique de la ville au monde anglais prend fin. La reconquête de la Guyenne est alors achevée, et l’Angleterre ne conserve plus en France que Calais. La guerre de Cent Ans est militairement terminée.
Cette victoire couronne plusieurs années de réformes menées par Charles VII. Sans les compagnies d’ordonnance, la taille permanente, l’amélioration des finances royales et l’action d’hommes comme Jacques Cœur, Jean Bureau, Dunois ou Xaintrailles, une telle campagne n’aurait pas été possible. La fin de la guerre n’est donc pas seulement le résultat d’un succès militaire ponctuel : elle sanctionne la transformation profonde de la monarchie française en un pouvoir plus stable, plus administratif et plus capable de soutenir un effort de guerre prolongé.
L’année 1453 n’est pourtant pas exempte de tensions intérieures. Jacques Cœur, déjà poursuivi depuis 1451, est condamné à Lusignan ; ses biens sont saisis, et son immense fortune sert de ressource à la couronne. Ce contraste est révélateur du règne : au moment même où la monarchie triomphe à l’extérieur, elle continue de régler durement ses conflits internes et de redistribuer les équilibres de pouvoir à l’intérieur de l’État royal.
Ainsi, 1453 clôt un cycle de plus d’un siècle de guerre entre la France et l’Angleterre. La victoire de Castillon et la reprise de Bordeaux mettent fin à la présence anglaise presque totale en Guyenne et consacrent le succès du redressement entrepris sous Charles VII. Ce qui avait commencé, en 1422, par un règne de survie dans un royaume déchiré s’achève par la restauration presque complète de l’autorité royale sur le territoire français.
Les années 1454 à 1457 appartiennent à l’après-guerre du règne de Charles VII. La reconquête militaire est presque achevée, mais le royaume entre dans une autre phase, faite de réorganisation territoriale, de réformes institutionnelles, d’affaires judiciaires retentissantes et de nouvelles tensions à l’intérieur même de la dynastie. La monarchie victorieuse doit désormais gouverner la paix, tout en surveillant ses grands princes, ses officiers et son propre héritier.
banquet du Vœu du Faisan: L.G. van Hoorn Bequest, Bloemendaal - anonymous, Public domain, via Wikimedia Commons
En 1454, plusieurs signes montrent cette recomposition du royaume. Le comté de Comminges est rattaché au domaine royal après la mort de Mathieu de Foix, qui en conservait la jouissance après le legs de Marguerite de Comminges au roi. La même année, à Lille, le 17 février 1454, Philippe le Bon donne le fameux banquet du Vœu du Faisan, au cours duquel il promet, avec sa cour, de partir délivrer Constantinople, tombée aux mains des Ottomans l’année précédente. Ce projet de croisade, très spectaculaire, ne se réalisera pas, mais il illustre le prestige politique et symbolique atteint par la cour de Bourgogne au milieu du XVe siècle.
L’année 1454 est aussi marquée par l’affaire Jacques Cœur. Arrêté en 1451, dépouillé de ses biens et condamné dans un climat de grande hostilité, l’ancien grand argentier parvient à s’évader en octobre 1454 et rejoint finalement l’Orient pontifical ; il meurt en 1456 à Chios, alors qu’il sert dans une expédition contre les Turcs. Son destin résume à lui seul les ambiguïtés de la reconstruction monarchique : l’État royal s’est renforcé grâce à des hommes nouveaux comme lui, mais il n’hésite pas à les sacrifier lorsque les équilibres de cour ou les rancunes politiques l’exigent.
En 1455, la France reste intégrée à un monde occidental en pleine transformation intellectuelle et culturelle. La Bible de Gutenberg, imprimée vers 1455, s’impose comme l’un des grands jalons de l’histoire du livre en Europe, en montrant la puissance nouvelle de l’imprimerie à caractères mobiles métalliques. La même année s’ouvre, le 7 novembre 1455, à Notre-Dame de Paris, le procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc. Ce procès, conduit à l’initiative du pape et avec l’appui du pouvoir royal, vise à revisiter la condamnation de 1431. Il ne s’agit pas seulement d’un geste religieux ou moral : en réhabilitant Jeanne, on réhabilite aussi indirectement la légitimité du roi qu’elle avait contribué à faire sacrer à Reims.
L’année 1456 voit justement s’achever ce grand travail de révision mémorielle. Le 7 juillet 1456, à Rouen, le procès de réhabilitation conclut à la nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc. Vingt-cinq ans après le bûcher, la justice ecclésiastique annule donc la sentence prononcée sous contrôle anglo-bourguignon. Dans le même temps, la monarchie poursuit son œuvre d’encadrement militaire des villes reconquises : à Bordeaux, la première pierre du château du Hâ est posée en janvier 1456, afin de loger une garnison royale et de mieux tenir une ville longtemps liée au monde anglais.
Le Lit de justice de Vendôme Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes.: attribué à Jean Fouquet, Public domain, via Wikimedia Commons
Mais cette même année révèle aussi les tensions croissantes entre Charles VII et les grands princes du sang. Le duc d’Alençon, déjà compromis dans plusieurs oppositions au roi, est arrêté puis jugé pour trahison ; sa peine capitale est finalement commuée en prison perpétuelle. Surtout, le dauphin Louis, héritier du trône, rompt définitivement avec son père. Après des années de méfiance, il quitte le royaume en 1456 et se réfugie auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Cette fuite est lourde de conséquences : elle montre que, même après la victoire sur l’Angleterre, la monarchie de Charles VII reste travaillée de l’intérieur par de profondes fractures familiales et politiques.
Enfin, en 1457, la réorganisation du royaume se poursuit aussi à l’échelle provinciale. Les États de Languedoc se réunissent désormais régulièrement à Pézenas, qui devient progressivement l’un des centres administratifs majeurs du Midi royal. Ce déplacement illustre l’enracinement croissant du gouvernement monarchique dans les provinces, au moment même où la couronne achève de transformer son autorité militaire en domination administrative et territoriale durable.
Ainsi, entre 1454 et 1457, le règne de Charles VII n’est plus dominé par la seule reconquête. Il entre dans une phase d’institutionnalisation de la victoire : rattachement de terres au domaine royal, contrôle des villes reprises, réhabilitation de Jeanne d’Arc, montée des appareils administratifs, mais aussi crises de cour et affrontement avec le dauphin. La paix revenue fait apparaître d’autres problèmes, et prépare déjà les enjeux du futur règne de Louis XI.
Les dernières années du règne de Charles VII montrent une monarchie désormais victorieuse sur le sol français, mais encore confrontée à des tensions princières, à des ambitions extérieures et à une succession difficile. La guerre contre l’Angleterre est pratiquement achevée en France, mais le royaume reste inséré dans les affaires de l’Italie, dans les rivalités avec la Bourgogne et dans une relation de plus en plus conflictuelle entre le roi et le dauphin Louis, futur Louis XI.
En 1458, la politique française regarde de nouveau vers la Méditerranée. Le 11 mai 1458, René d’Anjou s’empare de Gênes au nom du roi de France, et son fils Jean de Calabre y exerce le gouvernement. Cette intervention prolonge les ambitions angevines et françaises en Italie, où la couronne cherche encore à peser sur les équilibres ligures et napolitains. La même année, le roi poursuit aussi sa politique de fermeté à l’égard des grands princes turbulents : le duc d’Alençon, déjà compromis dans plusieurs intrigues, est jugé à Vendôme en octobre 1458, condamné à mort puis enfermé, tandis que son duché est annexé au domaine royal. Cette sévérité illustre la volonté de Charles VII de ne plus tolérer les trahisons princières après les succès de la reconquête.
Mais la domination française sur Gênes reste fragile. Dès le 9 mars 1461, une révolte éclate dans la ville contre l’autorité française ; la garnison se réfugie dans le Castelletto, avant qu’une armée venue à son secours ne soit battue en juillet. Ces troubles montrent que la France de Charles VII, si elle a triomphé sur son propre territoire, ne dispose pas encore des moyens d’une domination durable dans l’espace italien. Les opérations génoises rappellent ainsi les limites extérieures d’un règne pourtant victorieux à l’intérieur du royaume.
Sur le plan dynastique, la dernière phase du règne est dominée par le conflit entre Charles VII et le dauphin Louis. Dès le 6 octobre 1460, le dauphin, réfugié à Genappe, conclut un accord avec le duc de Milan, Francesco Sforza, contre la Savoie. Ce geste montre qu’il mène déjà une politique étrangère propre, indépendante de celle de son père. Depuis sa fuite du royaume en 1456, Louis se comporte de plus en plus comme un prince autonome, installé dans les marges de l’espace bourguignon et prêt à préparer sa future accession au trône. Cette rupture affaiblit moralement la fin du règne de Charles VII, même si elle ne remet pas en cause l’autorité immédiate du roi dans le royaume.
Le 22 juillet 1461, Charles VII meurt. Son fils lui succède sous le nom de Louis XI. Le nouveau roi est sacré à Reims le 15 août 1461. Son avènement n’est pas un simple changement de personne : il s’accompagne d’une rupture politique nette avec la fin du règne précédent. Dès l’automne, Louis XI renvoie plusieurs conseillers de son père, s’entoure d’hommes nouveaux et cherche à remodeler l’équilibre du pouvoir à son profit. Cette volonté de gouvernement personnel s’inscrit dans le prolongement du renforcement monarchique accompli sous Charles VII, mais elle en modifie profondément le style et les réseaux.
Le changement de règne a aussi une portée religieuse et institutionnelle. Le 30 août 1461, lors d’un office célébré à Saint-Denis à la mémoire de Charles VII, le légat pontifical lève les censures encourues par le défunt roi en raison de la Pragmatique Sanction de Bourges. Puis, le 27 novembre 1461, Louis XI notifie au pape l’abolition de cette Pragmatique Sanction, qu’il avait promis de supprimer lorsqu’il était dauphin. Ce geste marque un changement de ton par rapport à la politique ecclésiastique de son père, même si les effets de cette abolition resteront limités et contestés dans le royaume.
Ainsi, entre 1458 et 1461, le règne de Charles VII s’achève dans une situation contrastée. Le royaume de France est reconquis, la monarchie a retrouvé sa force militaire et fiscale, mais les ambitions italiennes restent incertaines, la question génoise montre les limites de l’expansion française, et la rupture avec le dauphin annonce déjà une nouvelle manière de gouverner. La mort de Charles VII clôt donc un règne de restauration et de victoire, tandis que l’avènement de Louis XI ouvre une ère différente, plus personnelle, plus tendue et plus résolument tournée vers l’affermissement direct de l’autorité royale.