
1060 à 1108
En 1060, Henri Ier meurt : son fils Philippe hérite de la couronne, mais pas d’un pouvoir dominant. Le roi exerce son autorité principalement sur un domaine resserré autour de l’Île-de-France, tandis que les grands princes territoriaux disposent de ressources militaires et fiscales considérables.
Le règne de Philippe Ier apparaît ainsi comme un règne de stabilisation et de continuité : consolider la dynastie, jouer des rivalités entre princes, éviter l’isolement… et maintenir l’idée d’une autorité royale au-dessus des pouvoirs féodaux.
🔍 Zoom – 1060–1067 : régence et rôle clé de Baudouin V
En août 1060, Philippe devient roi alors qu’il n’a qu’environ 7 à 8 ans. Dans un contexte féodal, la minorité royale constitue un moment critique : elle peut favoriser les coalitions aristocratiques et fragiliser l’autorité centrale.
La régence est assurée par Anne de Kiev, sa mère, et surtout par Baudouin V de Flandre, l’un des princes les plus puissants du royaume. Son rôle est déterminant : il garantit la stabilité politique et limite les ambitions des grands seigneurs.
Entre 1063 et 1065, aucune crise majeure ne se produit. Cette relative stabilité constitue en elle-même un succès politique :
Mort de Baudouin V : Guillaume de Tyr, Public domain, via Wikimedia Commons
En 1067, la mort de Baudouin V marque la fin de la régence. Philippe, désormais adolescent, commence à exercer personnellement le pouvoir.
Par ailleurs, les premières années du règne s’inscrivent dans un Occident marqué par des conflits périphériques : en 1064, une expédition menée en Espagne par des princes aquitains aboutit à la prise de Barbastro, illustrant l’extension des guerres chrétiennes contre les musulmans avant même les croisades.
La crise successorale anglaise débute dès janvier 1066, à la mort du roi Édouard le Confesseur, sans héritier direct. Plusieurs prétendants s’opposent :
L’année est marquée par une succession de batailles décisives :
Bataille d’Hastings en 1066: musée des Beaux-Arts de Caen, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 25 décembre 1066, Guillaume est couronné roi d’Angleterre à Westminster.
Cette conquête transforme profondément l’équilibre politique :
En 1066, la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie transforme durablement les équilibres politiques.
Carte territoiriales de Guillaume le Conquérant environ 1087:William Robert Shepherd, Public domain, via Wikimedia Commons
Un phénomène inédit apparaît : un vassal du roi de France devient lui-même roi, à la tête d’un royaume riche et structuré. La Normandie dispose désormais de deux bases territoriales complémentaires.
À court terme, Guillaume ne tire pas immédiatement avantage de la minorité du roi : il est mobilisé par la conquête et l’organisation de son nouveau royaume.
Mais à moyen terme, la situation devient problématique pour la monarchie capétienne. Guillaume apparaît comme un souverain plus puissant que son suzerain.
Face à cette situation, Philippe Ier adopte une stratégie indirecte :
Entre 1071 et 1073, puis dans les années suivantes, le roi intervient diplomatiquement dans les conflits internes de la Normandie et de l’Angleterre.
🔍 Zoom – 1066 : un vassal devient roi d’Angleterre
En 1087, la mort de Guillaume entraîne le partage de ses possessions entre ses fils. Cette division affaiblit temporairement l’ensemble anglo-normand, mais Philippe ne parvient pas à en tirer des gains durables.
Dans les années suivantes (1067–1069), Guillaume doit faire face à de nombreuses révoltes en Angleterre. Il quitte temporairement l’île, laissant le pouvoir à ses représentants, mais revient rapidement pour réprimer les soulèvements.
La répression est particulièrement violente dans le nord du royaume (1069–1070), où il mène une politique de dévastation connue sous le nom de “harrying of the North”, afin de briser toute résistance.
Ces troubles limitent temporairement la capacité d’action de Guillaume face au roi de France, offrant à Philippe Ier un répit stratégique.
🔍 Zoom – 1087 : mort de Guillaume et division anglo-normande
Dans les années 1067–1080, l’action de Philippe Ier reste peu spectaculaire, mais elle est structurante. Le roi ne cherche pas à conquérir, mais à renforcer progressivement sa position dans un royaume dominé par de puissants princes.
Un progrès territorial notable est réalisé avec l’acquisition du Gâtinais (vers 1068), région stratégique entre Paris, Orléans et Sens. Obtenue auprès du comte d’Anjou Foulque Réchin, cette extension renforce la cohérence du domaine royal et consolide l’axe politique capétien.
🔍 Zoom – Le Gâtinais : consolider l’axe Paris–Orléans (vers 1068)
Dans le même temps, les équilibres princiers évoluent rapidement, notamment dans le nord du royaume.
En 1071, Philippe intervient en Flandre pour soutenir le comte Arnoul III. L’expédition se solde par un échec : le 22 février 1071, à la bataille du mont Cassel, l’armée royale est battue par Robert le Frison, qui s’impose comme nouveau comte de Flandre.
Illustration bataille du mont Cassel:Virgil Master (illuminator), Public domain, via Wikimedia Commons
Cet épisode révèle les limites militaires du roi, mais aussi sa capacité d’adaptation. Dès 1072, Philippe opte pour une solution diplomatique : il épouse Berthe de Hollande, belle-fille de Robert le Frison, et reconnaît de fait son pouvoir. Cette politique permet de stabiliser la région malgré la défaite.
Parallèlement, le roi poursuit une stratégie indirecte face à la puissance anglo-normande. Il privilégie les alliances et les interventions ciblées plutôt que l’affrontement direct.
Lorsque Robert Courteheuse, fils de Guillaume le Conquérant, se révolte (vers 1076–1080), Philippe le soutient. Cette politique vise à affaiblir la Normandie de l’intérieur, sans engager les forces royales dans une guerre risquée.
🔍 Zoom – 1076–1080 : Robert Courteheuse et la stratégie capétienne
Enfin, en 1077, un événement territorial important renforce la position capétienne : à la suite du retrait du comte Simon de Vexin, ses terres sont partagées entre le roi et le duc de Normandie. Le Vexin français revient à Philippe, constituant un gain stratégique face à la Normandie.
Ainsi, dans les années 1070, la monarchie capétienne ne domine pas encore le royaume, mais elle s’affirme progressivement par :
Le règne s’inscrit dans une logique d’équilibre maîtrisé, où le roi agit moins par la force que par le jeu des rapports de puissance.
En 1092, Philippe Ier répudie Berthe de Hollande et s’unit à Bertrade de Montfort, déjà mariée. Cette décision provoque immédiatement un scandale politique et religieux.
Foulques IV d’Anjou et Bertrade de Montfort (à droite), Bertrade et le roi Philippe Ier de France (au centre), la reine Berthe dans une tour de château (à gauche). - Source: Chroniques de Saint-Denis (ou de France), British Library, Royal 16 G VI f. 271, Public domain, via Wikimedia Commons
L’affaire éclate dans un contexte marqué par la réforme grégorienne, qui entend renforcer la discipline de l’Église, lutter contre les unions illicites et affirmer l’autorité pontificale face aux princes. Dès 1092, l’évêque Yves de Chartres condamne publiquement cette union. Il est emprisonné, puis libéré sous la pression du pape.
En 1094, Philippe tente encore de maîtriser la situation en convoquant un concile à Reims, mais l’affaire se retourne contre lui. Le 16 octobre 1094, au concile d’Autun, le roi est excommunié au nom du pape Urbain II.
Cette excommunication a des conséquences importantes :
Le Pape Urbain II au concile de Clermont en 1095. Miniature tirée des Passages d’outremer de Sébastien Mamerot - Source: Jean Colombe, Public domain, via Wikimedia Commons
En 1095, le concile de Clermont renouvelle cette condamnation dans un cadre plus large où sont également condamnés la simonie, le nicolaïsme et la bigamie.
Le conflit avec l’Église ne fait pas s’effondrer la monarchie, mais il réduit fortement la marge d’action du roi au moment même où le pape apparaît comme la grande autorité morale de la chrétienté latine.
🔍 Zoom – 1092 : Bertrade de Montfort, excommunication et réforme
Le concile de Clermont (1095) constitue un tournant majeur. Le pape Urbain II, présent depuis plusieurs mois dans le royaume, y prêche la première croisade à la clôture de l’assemblée, le 27 novembre.
Le pape Urbain II prêche la première croisade à Clermont - Source: Fondazione Cariplo via Wikimedia Commons
L’appel rencontre un écho considérable dans les principautés françaises. Les grands seigneurs du royaume occupent une place centrale dans l’expédition :
Larte des routes de la Ière Croisade: Miki Filigranski, Via Wikimedia Commons
Le royaume de France apparaît ainsi comme l’un des principaux foyers de départ de la croisade. Pourtant, le roi reste en retrait. Son excommunication et sa crise matrimoniale l’empêchent de jouer un rôle dirigeant dans un mouvement pourtant lancé sur son propre territoire.
Cette situation est révélatrice : au moment où la chrétienté latine se mobilise, ce sont les princes et non la monarchie qui occupent le devant de la scène.
La prise de Jérusalem (1099): Émile Signol, Public domain, via Wikimedia Commons
Entre 1096 et 1099, la croisade populaire puis la croisade des seigneurs traversent l’Empire byzantin, prennent Nicée, remportent la bataille de Dorylée, assiègent Antioche, puis s’emparent de Jérusalem en 1099. La victoire aboutit à la fondation du royaume de Jérusalem.
Pour la France capétienne, l’événement est important à plusieurs titres :
Ainsi, la première croisade accroît le rayonnement de la noblesse française sans renforcer directement la monarchie. Elle confirme que, sous Philippe Ier, la France féodale est politiquement dominée par ses grands princes plus que par son roi.
🔍 Zoom – 1095–1099 : la première croisade et la France des princes
À partir de 1100, la situation politique de l’Occident se recompose une nouvelle fois. La mort accidentelle de Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, entraîne l’accession au trône de son frère Henri Ier Beauclerc, tandis que Robert Courteheuse conserve la Normandie.
Cette division prolonge les rivalités au sein du monde anglo-normand. En 1101, Robert Courteheuse débarque en Angleterre, mais le conflit se règle rapidement par le traité d’Alton, confirmé à Winchester : Robert reconnaît Henri comme roi d’Angleterre en échange d’une rente annuelle. Cette paix reste toutefois précaire.
Pour Philippe Ier, ces divisions constituent une opportunité limitée. L’ensemble anglo-normand demeure puissant, mais il n’est plus unifié. La monarchie capétienne peut ainsi espérer éviter une pression trop forte sur ses frontières.
Dans le même temps, le roi continue de renforcer ponctuellement son domaine. En 1101, le vicomte de Bourges, Eudes Arpin, vend ses biens à Philippe afin de financer son départ à la croisade. Cette opération permet à la couronne d’étendre son influence dans le Berry.
Philippe Ier achetant le comté de Bourges au comte Eudes Arpin - Source: Numérisation effectuée par France, Toulouse, Bibliothèque de Toulouse, via Wikimedia Commons
À partir du début des années 1100, la figure du prince héritier prend davantage d’importance. Louis, fils du roi, mène déjà des interventions militaires au nom de la monarchie. En 1102, il combat notamment dans la région de Reims contre Ebles de Roucy, accusé de violences et de pillages d’églises. La fin du règne voit ainsi se dessiner une transition progressive vers un exercice plus actif du pouvoir capétien.
L’évolution la plus importante intervient en 1106, lorsque Henri Ier Beauclerc remporte la bataille de Tinchebray contre son frère Robert Courteheuse. La Normandie est alors réunie à la couronne d’Angleterre. Cette victoire reconstitue une puissance anglo-normande forte, qui dominera durablement les rapports de force avec la monarchie française.
Bataille de Tinchebray (1106): Maître de Rohan, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans le même temps, Philippe Ier règle progressivement son conflit avec l’Église. En 1104, au concile de Paris, il obtient l’absolution avec Bertrade de Montfort après pénitence, même si leur union reste politiquement sensible. Puis, en 1106, le concile de Guastalla marque une évolution importante : le roi de France et son fils associé acceptent de laisser l’élection des évêques aux chapitres, à condition de conserver un droit de consentement. Cette position, proche des solutions défendues par Yves de Chartres, permet d’éviter dans le royaume la confrontation brutale que connaît alors l’Empire sur la question des investitures.
En 1107, le pape Pascal II traverse la Francie et rencontre Philippe Ier et Louis à Saint-Denis. Les rapports entre la royauté et la papauté sont alors largement apaisés. La même année, la rupture des fiançailles de Louis VI avec Lucienne de Rochefort, décidée au concile de Troyes, montre que le prince héritier occupe déjà une place politique de premier plan.
Lorsque Philippe meurt le 29 juillet 1108, la succession se déroule sans crise majeure. Le roi laisse une monarchie toujours limitée dans ses moyens, mais stabilisée :
Le règne s’achève donc sans éclat spectaculaire, mais avec un acquis essentiel : la couronne a duré, malgré la puissance des princes, la pression anglo-normande et les crises religieuses.
🔍 Zoom – 1108 : la succession, Louis VI et l’héritage du règne
Phillipe Ier de France: Gillot Saint-Evre, Public domain, via Wikimedia Commons
Mort de Baudouin V : Guillaume de Tyr, Public domain, via Wikimedia Commons
Coup d’État de Kaiserswerth:Anton von Werner, Public domain, via Wikimedia Commons
Bataille d’Hastings en 1066: musée des Beaux-Arts de Caen, Public domain, via Wikimedia Commons
Carte territoiriales de Guillaume le Conquérant environ 1087:William Robert Shepherd, Public domain, via Wikimedia Commons
Illustration bataille du mont Cassel:Virgil Master (illuminator), Public domain, via Wikimedia Commons
Philippe Ier répudie Berthe, et se marie avec Bertrade: Chroniques de Saint-Denis (ou de France), British Library, Royal 16 G VI f. 271, Public domain, via Wikimedia Commons
le concile de Clermont: Jean Colombe, Public domain, via Wikimedia Commons
Le pape Urbain II prêche la première croisade à Clermont: Fondazione Cariplo, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons
La prise de Jérusalem (1099): Émile Signol, Public domain, via Wikimedia Commons
Larte des routes de la Ière Croisade: Miki Filigranski, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Philippe Ier achetant le comté de Bourges au comte Eudes Arpin - Source: Numérisation effectuée par France, Toulouse, Bibliothèque de Toulouse, Ms 512 et leCNRS, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Bataille de Tinchebray (1106): Maître de Rohan, Public domain, via Wikimedia Commons