Aux origines de l’humanité · LA PRÉHISTOIRE
Homo erectus est l’une des premières espèces humaines à se répandre hors du continent africain, colonisant l’Asie sur près de deux millions d’années. Si son nom reste associé, dans le langage courant, aux premiers peuplements de nombreuses régions du monde, la science distingue aujourd’hui plus précisément où cette espèce est réellement attestée — et où son identité reste, au contraire, incertaine.
En Afrique même, l’un des plus anciens crânes attribués à l’espèce, KNM-ER 3733, daté à 1,63 ± 0,15 million d’années, est découvert en 1975 à Koobi Fora (Kenya) par Bernard Ngeneo, lors d’une prospection dirigée par Richard Leakey — un fossile parfois classé sous le nom de Homo ergaster, la forme africaine de l’espèce. Mais c’est en Asie que le tout premier fossile attribué à cette lignée est mis au jour, en 1891-1892 à Java, en Indonésie, par le médecin et anatomiste néerlandais Eugène Dubois. Baptisé Pithecanthropus erectus — littéralement « l’homme-singe dressé » —, ce fossile donne son nom définitif à l’espèce une fois la classification révisée : Homo erectus, « l’homme dressé », en référence à sa capacité à marcher entièrement debout. Parmi les fossiles les plus anciens acceptés par la communauté scientifique figure l’enfant de Mojokerto, également retrouvé à Java et daté à environ 1,45 million d’années.
Ces découvertes asiatiques ont longtemps focalisé l’attention sur la région, avant que d’autres sites ne viennent préciser l’histoire de la diffusion de l’espèce depuis son berceau africain vers le reste de l’Ancien Monde.
Le site de Dmanisi, en Géorgie, livre les plus anciens restes humains connus hors d’Afrique : cinq crânes exceptionnellement bien conservés (Dmanisi 1 à 5), accompagnés d’une centaine de fossiles post-crâniens, scellés sous une coulée de basalte datée avec précision à 1,85 million d’années, ce qui situe l’occupation du site à environ 1,8 million d’années. D’abord rattachés en 2002 à une espèce distincte, Homo georgicus, ces fossiles sont aujourd’hui largement considérés comme des représentants précoces de Homo erectus ayant atteint l’Eurasie.
En Afrique même, le squelette KNM-WT 15000, surnommé Turkana Boy (ou Nariokotome Boy), reste la découverte la plus significative pour comprendre l’anatomie de l’espèce. Mis au jour en août 1984 près du lac Turkana, au Kenya, par le paléoanthropologue kényan Kamoya Kimeu, ce squelette daté de 1,5 à 1,6 million d’années est le plus complet jamais retrouvé pour Homo erectus : celui d’un adolescent mort entre 8 et 9 ans, mesurant déjà 1,6 m pour 48 kg, dont l’étude a permis de préciser les proportions corporelles et le développement de l’espèce avec une précision inégalée.
Anatomiquement, Homo erectus se caractérise par une capacité crânienne de 900 à 1200 cm³, une taille comprise entre 1,50 et 1,65 m, une mâchoire puissante, un prognathisme marqué et un front bas. Selon les régions et les époques, l’espèce utilise aussi bien des outils de type oldowayen que des industries plus élaborées proches de l’Acheuléen. Sa longévité est remarquable : les derniers représentants connus, à Ngandong, à Java, sont datés entre 117 000 et 108 000 ans — une survivance tardive qui signifie que des populations de Homo erectus ont pu coexister, en Asie, avec les premiers représentants de Homo sapiens ailleurs dans le monde.
Cette longévité et cette large diffusion asiatique contrastent avec l’absence, en l’état actuel des connaissances, de toute présence européenne clairement rattachée à Homo erectus au sens strict. Les fossiles européens de la même ancienneté sont généralement attribués à d’autres taxons — comme Homo antecessor en Espagne — ou laissés sans attribution définitive. C’est précisément cette incertitude qui conduit à parler prudemment de « groupes humains archaïques » pour les sites français les plus anciens, comme le Vallonnet, Lézignan-la-Cèbe ou Pont-de-Lavaud, plutôt que de leur attribuer sans preuve le nom de Homo erectus.