
La naissance du monde gaulois · L’ANTIQUITÉ
Au pied de l’oppidum du Mont Lassois, dont la fortification et le contrôle du commerce de l’étain amorcent, dès -600, l’ouverture du monde celtique à la Méditerranée, une tombe princière datée d’environ -480 — donc postérieure de plus d’un siècle à cette bascule — illustre l’aboutissement spectaculaire de ce processus. Découverte près du village de Vix, en Côte-d’Or, elle demeure l’une des sépultures les plus riches jamais mises au jour pour l’ensemble de l’Europe hallstattienne.
En janvier 1953, Maurice Moisson, responsable du chantier pour la société archéologique de Châtillon-sur-Seine, repère un léger monticule et une concentration anormale de pierres dans un champ au pied du Mont Lassois. Le 5 janvier 1953, il met au jour l’anse en forme de gorgone d’un immense vase de bronze. Il alerte aussitôt René Joffroy, archéologue autodidacte alors président de la société archéologique locale, qui prend la direction des fouilles durant tout l’hiver 1953, dans des conditions difficiles, et dresse l’inventaire complet du mobilier. La chambre funéraire, d’environ quatre mètres de côté, était à l’origine recouverte d’un tumulus de 38 mètres de diamètre pour environ un mètre de hauteur de pierres et de terre.
Plus de six décennies plus tard, une nouvelle campagne de fouilles menée par l’Inrap à partir du 20 août 2019 est venue compléter ce travail pionnier : elle a permis de retrouver des fragments manquants du grand vase, notamment des éléments de la frise représentant des guerriers grecs équipés en hoplites, précisant ainsi un décor resté partiellement incomplet depuis 1953.
La pièce la plus spectaculaire de la tombe reste le plus grand vase de bronze connu de l’Antiquité : 1,64 mètre de haut, 208 kilogrammes, un diamètre maximal de 1,27 mètre et une capacité de 1 100 litres. Sa fabrication témoigne d’une maîtrise technique exceptionnelle : le corps ovoïde a d’abord été coulé sous la forme d’un gros œuf à parois épaisses, avant d’être aminci par martelage jusqu’à une épaisseur finale de seulement 1 à 1,3 millimètre, tandis que le pied et les anses, fondus séparément, ont ensuite été soudés et rivetés à l’ensemble. Les analyses stylistiques les plus récentes situent sa fabrication vers 530 av. J.-C., dans un atelier grec de Grande-Grèce — probablement dans la région de Sybaris, au sud de l’Italie — et non à Sparte, comme on l’a longtemps supposé. Le vase est orné d’anses à décor de gorgones et d’une frise représentant hoplites et chars, à la fois œuvre d’art et témoignage direct des réseaux d’échange reliant déjà, à cette date, le monde celte et la Méditerranée grecque.
Légende : Le cratère de Vix, Musée du Pays châtillonnais, Châtillon-sur-Seine — Ismoon, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
La défunte, une femme d’une trentaine d’années selon les études ostéologiques successives (les estimations ont varié entre environ 30 et 40 ans), reposait sur la caisse d’un char cérémoniel à quatre roues et timon, orné d’appliques de bronze — une pratique funéraire caractéristique du Hallstatt. Autour de son cou se trouvait un torque en or pur, pesant 480 grammes, dont les extrémités portent un décor de petits chevaux ailés ; il aurait été fabriqué localement par des artisans inspirés des styles grec et oriental, en recourant à des techniques d’orfèvrerie d’origine ibérique.
Légende : Le torque en or de la tombe de Vix, Musée du Pays châtillonnais — GO69, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
L’identité de genre de la défunte a longtemps fait débat dans l’historiographie. René Joffroy avait attribué le sexe féminin sur la seule foi du mobilier funéraire — l’absence d’armement associée à l’abondance des parures —, mais des chercheurs comme Ludwig Pauli ou Gertrudis Wamser ont ensuite mis en doute cette lecture, faisant de la « dame » de Vix un cas emblématique de l’archéologie du genre : le débat portait sur la difficulté à concilier l’image guerrière associée aux élites celtiques avec l’attestation d’une femme visiblement dotée d’un statut social privilégié. Une étude ostéologique menée en 1980 a confirmé qu’il s’agissait bien d’une femme, confirmation renforcée depuis par des analyses ADN plus récentes.