L'âge d'or des Gaulois · L’ANTIQUITÉ
Le chapitre principal a présenté l’alliance nouée entre Hannibal et plusieurs peuples gaulois lors de la traversée des Alpes en -218, puis leur participation aux grandes victoires carthaginoises de la deuxième guerre punique. Ce zoom éclaire un aspect moins connu de cette relation : une partie du monde gaulois d’Italie du Nord s’était déjà soulevée contre Rome avant même l’arrivée d’Hannibal, l’alliance elle-même reposait sur une méfiance réciproque bien réelle, et ses conséquences se prolongent, deux ans plus tard, jusqu’à l’un des pires désastres militaires jamais subis par Rome.
Dès l’été -218, avant même qu’Hannibal n’ait franchi les Alpes, les Boïens et les Insubres se soulèvent contre Rome à la seule nouvelle de son approche : leur territoire venait d’être amputé par l’installation, cette même année, des colonies latines de Plaisance et de Crémone, aux confins mêmes de leurs terres. Les Boïens capturent trois commissaires romains, dont Gaius Servilius Geminus, envoyés pour superviser la fondation de ces colonies, et assiègent Plaisance.
Le préteur Lucius Manlius Vulso est dépêché à leur secours à la tête d’une légion, mais néglige de reconnaître son itinéraire à travers un pays boisé : son armée est prise en embuscade à deux reprises, perd plus d’un millier d’hommes et six enseignes, avant de devoir se retrancher dans le village fortifié de Tannetum, assiégé à son tour. Un second préteur, Gaius Atilius, doit être envoyé pour le dégager. Cet épisode, entièrement indépendant de la campagne d’Hannibal, montre que les peuples gaulois d’Italie du Nord agissaient déjà de leur propre initiative — une donnée qui nuance l’image d’une alliance entièrement suscitée ou pilotée par le général carthaginois.
Selon Tite-Live, l’enthousiasme initial de certains Gaulois pour la cause carthaginoise — motivé par l’espoir du butin — se mue rapidement en ressentiment, à mesure que leur propre territoire devient le théâtre principal des combats et que leurs terres sont ravagées par le passage des deux armées. Plusieurs chefs gaulois auraient alors comploté contre la vie d’Hannibal lui-même. Le général, informé de ces conjurations par des Gaulois qui se dénonçaient mutuellement — d’après Tite-Live, aussi promptement qu’ils avaient formé leurs complots — aurait alors pris l’habitude de changer fréquemment de vêtements et de perruques pour rendre méconnaissable son apparence et déjouer toute tentative d’attentat.
Cette anecdote, si elle relève pour partie de la construction littéraire propre à l’historiographie romaine — toujours encline à souligner l’inconstance légendaire des Gaulois —, n’en révèle pas moins une réalité de fond déjà perceptible dans le chapitre principal : l’alliance gauloise n’a jamais été une soumission loyale et inconditionnelle à la cause carthaginoise, mais une coopération d’intérêt, fragile et retournable, y compris contre Hannibal lui-même.
Deux ans plus tard, après le désastre romain de Cannes, les Boïens, restés en armes depuis leur révolte de -218, tendent une embuscade méticuleusement préparée à une légion romaine conduite par le consul désigné Lucius Postumius Albinus, qui traverse la forêt de la Silva Litana, à une centaine de kilomètres au nord-ouest d’Ariminum. Les Boïens ont entaillé au préalable les arbres bordant la route sur toute sa longueur, de sorte qu’ils tiennent encore debout mais s’effondrent au moindre choc : au passage de la colonne romaine, ils font basculer les troncs entaillés en bordure du convoi, provoquant un effondrement en chaîne qui écrase et disperse l’armée entière.
Sur environ 25 000 hommes, seule une poignée de survivants parvient à s’échapper ; Postumius lui-même est tué, et les Boïens, selon Tite-Live, font de son crâne une coupe cérémonielle plaquée d’or, utilisée lors de leurs rites religieux. Ce désastre, sans lien direct avec Hannibal lui-même, prolonge pourtant la même dynamique observée depuis -218 : les peuples gaulois d’Italie du Nord mènent, aux côtés ou en marge de la guerre punique, leur propre guerre contre Rome — une initiative locale et autonome, non une simple délégation de la stratégie carthaginoise.