Louis XIV et l'apogée de l'absolutisme (1643-1715) · L’ANCIEN RÉGIME
Le mariage politique de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, conclu en 1660 dans le prolongement du traité des Pyrénées, n’empêcha jamais le roi de nouer, selon une tradition déjà bien établie à la cour de France, une série de liaisons dont l’influence dépassa largement la sphère privée. De la frénésie sentimentale de sa jeunesse à la piété conjugale de sa maturité, cette vie sentimentale suivit une trajectoire qui accompagna, et parfois orienta, l’évolution religieuse et culturelle du règne tout entier.
Épousée le 9 juin 1660 alors qu’elle avait vingt-deux ans comme le roi, l’infante Marie-Thérèse d’Autriche demeura toute sa vie une figure effacée de la cour : pieuse, peu intellectuelle, ne maîtrisant jamais parfaitement le français, elle inspira à Saint-Simon le surnom cruel de « Madame la Tristesse ». De ses six grossesses ne survécut que le Grand Dauphin, né en 1661. Ce mariage sans passion, conforme aux usages dynastiques de l’époque, laissa au roi une liberté sentimentale que la tradition de cour, déjà illustrée par Henri IV, rendait socialement acceptable pour peu que les formes fussent respectées.
Louise de La Vallière, demoiselle d’honneur rencontrée en 1661 à l’âge de dix-sept ans, occupa la première place dans le cœur du roi pendant six années, lui donnant quatre enfants dont deux survécurent et furent légitimés. Timide et peu portée aux intrigues, elle s’effaça progressivement devant l’arrivée d’une rivale plus brillante et finit par entrer au Carmel en 1674, y menant trente-six années de vie religieuse jusqu’à sa mort en 1710. Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, marquise de Montespan, lui succéda à partir de 1667 et domina pendant douze ans la vie sentimentale du roi, lui donnant sept enfants tous légitimés : brillante, ambitieuse et cultivée, elle partageait selon Saint-Simon avec le roi « le goût du faste et de la grandeur », et exerça une influence culturelle réelle en protégeant des artistes comme Lully, Racine et Boileau. Cette relation déclina à partir de 1679, sous l’effet conjugué du scandale de l’affaire des poisons et de l’ascension d’une rivale d’un genre entièrement nouveau ; la marquise se retira définitivement de la cour en 1691. Entre-temps, la jeune duchesse de Fontanges, dernière favorite au sens traditionnel du terme, avait connu une liaison brève avec le roi entre 1679 et 1681, avant de mourir prématurément à vingt ans des suites de complications obstétricales.
Plusieurs facteurs convergents précipitèrent, au tournant de la décennie 1680, une transformation profonde du comportement sentimental du roi. L’affaire des poisons (1679-1682), enquête sur des pratiques d’empoisonnement et de sorcellerie qui éclaboussa jusqu’à l’entourage de Madame de Montespan, jeta une lumière crue sur les mœurs de la cour et contribua à une forme de purification morale forcée. La mort de la duchesse de Fontanges en 1681, puis celle de la reine Marie-Thérèse le 30 juillet 1683 — un abcès mal soigné sous le bras, qui affecta sincèrement le roi malgré la froideur de leur relation —, libérèrent enfin la voie à un remariage que rien, désormais, n’empêchait plus.
Françoise d’Aubigné, veuve du poète burlesque Scarron et issue d’une famille de petite noblesse autrefois protestante, était entrée dans l’entourage royal dès 1669 comme gouvernante des enfants illégitimes du roi et de Madame de Montespan elle-même — ironie de situation qui la rapprocha peu à peu du souverain au fil des années 1670. Devenue sa confidente puis sa conseillère morale, elle épousa Louis XIV en secret à l’automne 1683, quelques mois seulement après la mort de la reine, dans une cérémonie intime dont le caractère morganatique lui interdisait de porter le titre de reine et dont le secret fut soigneusement gardé jusqu’à la mort du roi. Pieuse, intelligente et discrète, Madame de Maintenon exerça sur Louis XIV une influence durable qui renforça sa piété — le confesseur jésuite Père de la Chaize, en poste de 1675 à 1709, accompagna ce même mouvement religieux — et se traduisit concrètement par la fondation de la maison d’éducation de Saint-Cyr pour les jeunes filles nobles désargentées. Madame de Sévigné résuma d’une formule ce basculement de toute une cour : « Le roi est devenu dévot, et la cour avec lui. »