Louis XIV et l'apogée de l'absolutisme (1643-1715) · L’ANCIEN RÉGIME
La volonté de contrôle social qui caractérisait la monarchie absolue de Louis XIV ne s’exerça pas seulement sur la noblesse ou sur les protestants : elle visa aussi, avec une sévérité croissante, les populations les plus démunies et les plus mobiles du royaume — mendiants, vagabonds, et tout particulièrement les communautés bohémiennes, alors désignées sous ce terme qui recouvrait les populations tsiganes. Cette politique, qui trouva son expression la plus dure dans l’ordonnance du 11 juillet 1682, illustre un aspect moins connu, et particulièrement sombre, de l’absolutisme louis-quatorzien.
Le dispositif répressif contre la pauvreté et le vagabondage précéda en réalité le règne personnel de Louis XIV. Le 27 avril 1656, des lettres patentes créèrent à Paris l’Hôpital général, regroupant plusieurs établissements — la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié — dont la mission affichée était de « prévenir la mendicité et l’oisiveté comme sources de tous les désordres ». Il ne s’agissait nullement d’un établissement médical, mais d’un instrument d’enfermement destiné à résoudre par la contrainte le problème des mendiants et des « cours des miracles » parisiennes, dans ce que l’historiographie a nommé le « grand renfermement des pauvres ». Un édit de 1662 généralisa cette pratique à l’ensemble du royaume, et Louis XIV devait l’étendre en 1693 à toutes les villes de France, tandis qu’un premier décret de 1666 visait déjà spécifiquement les Bohémiens de sexe masculin, condamnés à être arrêtés et envoyés aux galères sans procès.
Cette politique connut son durcissement le plus radical avec la déclaration royale du 11 juillet 1682, prise « contre les Bohèmes et ceux qui leur donnent retraite », dont l’objectif affiché était de « purger le royaume » de « cette engeance malfaisante ». Le texte imposait des peines d’une sévérité extrême, différenciées selon l’âge et le sexe : tous les hommes bohémiens, dans toutes les provinces du royaume, devaient être condamnés aux galères à perpétuité — peine équivalant, compte tenu de la mortalité extrême sur les galères royales, à une condamnation à mort différée ; les femmes devaient être tondues publiquement et bannies, sous peine de flagellation si elles persistaient à « mener la vie de bohémiennes » ; les enfants devaient être arrachés à leurs familles et enfermés dans des hospices pour y être élevés dans la religion chrétienne, rupture délibérée avec leur culture d’origine. Les nobles qui leur accordaient protection ou emploi s’exposaient de leur côté à la confiscation de leurs domaines — disposition qui isolait juridiquement les communautés bohémiennes de tout soutien possible au sein de la société d’ordres.
L’application de cette ordonnance se heurta cependant, dans la pratique, aux limites structurelles de l’administration du royaume : l’étendue du territoire, l’inégal zèle des officiers locaux, et une certaine complicité de populations rurales peu disposées à dénoncer des voisins ou des visiteurs de passage en limitèrent sensiblement la portée réelle. Les communautés bohémiennes développèrent des stratégies de survie fondées sur la mobilité et la clandestinité, échappant partiellement à une répression dont l’intensité se relâcha progressivement à partir des années 1690, à mesure que les guerres du règne détournaient l’attention et les ressources de l’administration royale vers d’autres priorités. Cette politique n’en demeura pas moins, sur le plan des principes, l’expression la plus achevée d’un absolutisme qui prétendait régenter jusqu’aux marges les plus mobiles de la société française, en assimilant de force ou en éliminant purement et simplement toute population échappant à son contrôle.