Louis XIV et l'apogée de l'absolutisme (1643-1715) · L’ANCIEN RÉGIME
Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de 1665 à sa mort en 1683, développa depuis son entrée au service de Louis XIV en 1661 une politique économique cohérente connue sous le nom de colbertisme — une forme de mercantilisme à la française selon laquelle la richesse d’un royaume se mesurait à son stock d’or et d’argent, qu’il fallait accroître en favorisant les exportations et en limitant les importations par une intervention systématique de l’État. Fils de marchands drapiers rémois, formé au service de Mazarin avant d’être recommandé par lui à Louis XIV, Colbert travaillait quinze à seize heures par jour et cumula bientôt les fonctions de surintendant des Bâtiments, secrétaire d’État à la Marine et à la Maison du roi — un pouvoir économique concentré sans équivalent dans le royaume.
Au cœur du système colbertiste se trouvaient les manufactures royales, entreprises privilégiées bénéficiant de monopoles, de subventions et d’exemptions fiscales en échange d’une qualité de production strictement réglementée. Aux Gobelins (1662), consacrés aux tapisseries et au mobilier de luxe, et à Saint-Gobain (1665), fabrique de glaces destinée à concurrencer le monopole vénitien, s’ajoutèrent des centaines d’établissements textiles ou d’armement — Van Robais à Abbeville pour les draps fins, Indret pour les canons — soumis à des règlements d’une précision extrême : largeur des tissus standardisée, recettes de teinture imposées, marquage obligatoire des pièces conformes. Cette rigueur assura au « produit français » une réputation de qualité qui facilita les exportations, au prix cependant d’une innovation entravée par l’excès de contrôle.
Cette politique industrielle s’accompagna d’un protectionnisme douanier assumé, dont le tarif de 1667 constitua l’instrument principal : en imposant des droits élevés sur les produits hollandais et anglais, il visait à protéger l’industrie naissante du royaume, au risque d’une véritable guerre commerciale avec les Provinces-Unies qui contribua, quelques années plus tard, au déclenchement de la guerre de Hollande. Colbert tenta également d’unifier le marché intérieur en réduisant la multiplicité des péages internes — les « Cinq Grosses Fermes » du nord du royaume en formèrent le noyau — et fit entreprendre de grands travaux d’infrastructure, au premier rang desquels le canal du Midi (1666-1681), reliant l’Atlantique à la Méditerranée sous la direction de l’ingénieur Pierre-Paul Riquet.
Colbert fit de la puissance maritime un objectif prioritaire : partie d’une vingtaine de vaisseaux seulement en 1661, la marine royale en comptait environ cent vingt en 1677, appuyée sur des arsenaux nouvellement aménagés ou agrandis à Brest, Toulon et Rochefort, tandis que l’inscription maritime de 1668 organisait pour la première fois le recensement systématique des gens de mer. Cette flotte devait soutenir un empire colonial encore modeste mais en expansion : la Nouvelle-France, peuplée d’à peine 3 000 colons en 1663 malgré l’envoi organisé des « filles du roi », les Antilles françaises — Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe — vouées à la culture du sucre, et les comptoirs indiens de Pondichéry (1674) puis Chandernagor, où les compagnies françaises peinaient à rivaliser avec leurs concurrentes hollandaise et anglaise, bien mieux capitalisées.
Cette économie coloniale sucrière reposait sur la traite négrière, organisée par la Compagnie du Sénégal et transportant alors de mille à deux mille esclaves africains par an vers les Antilles. C’est dans ce cadre que Colbert fit rédiger le Code noir, promulgué en 1685 après sa mort : ce texte, qui définissait le statut héréditaire de l’esclavage dans les colonies françaises tout en réglementant certains aspects du traitement des esclaves et en imposant leur baptême catholique, institutionnalisa juridiquement l’esclavage colonial français pour plus d’un siècle et demi.
À son arrivée aux affaires, Colbert trouva un royaume accablé d’une dette évaluée à environ 400 millions de livres, héritée des guerres de Louis XIII et de la Fronde, pour des recettes annuelles limitées à 80 millions. Une commission d’enquête menée entre 1661 et 1664 révéla l’ampleur des fraudes des financiers, et la Chambre de justice créée à cette occasion — dont le procès de Fouquet demeure l’épisode le plus retentissant — permit de réduire la dette reconnue de moitié environ, ramenée à quelque 200 millions de livres en 1683, tandis que les recettes progressaient parallèlement jusqu’à 110 millions. Cette embellie resta cependant fragile : Colbert lui-même mesurait que les guerres coûteuses menées par Louis XIV annulaient méthodiquement ses efforts d’assainissement, conflit que résume assez bien le maréchal de Vauban, critique constant d’une fiscalité « si mal répartie qu’elle écrase les uns et laisse les autres presque sans charge » — la noblesse et le clergé demeurant largement exemptés de la taille, principal impôt direct.
Voltaire devait plus tard reconnaître, dans son Siècle de Louis XIV, que « Colbert rendit le commerce respectable en France », jugement qui résume assez bien le bilan nuancé du colbertisme : une modernisation réelle de l’économie et de l’appareil administratif du royaume, mais une œuvre finalement compromise par les priorités militaires du roi et par les limites structurelles d’une économie encore largement rurale et inégalitaire.