Louis XIV et l'apogée de l'absolutisme (1643-1715) · L’ANCIEN RÉGIME
À partir de son installation définitive à Versailles en 1682, Louis XIV y organisa une vie de cour d’une régularité et d’un formalisme sans précédent, où cinq à dix mille personnes — noblesse, domestiques, gardes et artistes confondus — vivaient sous le regard du roi selon des règles d’étiquette codifiées dans leurs moindres détails. Loin d’être un simple décor, cette existence quotidienne, minutieusement réglée depuis le lever jusqu’au coucher du roi, façonnait au jour le jour les rapports entre le souverain et sa noblesse.
La population de Versailles se répartissait selon une hiérarchie stricte, de la famille royale et des grands officiers de la couronne — grand aumônier, grand chambellan, grand écuyer, grand veneur — jusqu’à la masse des courtisans ordinaires, dont beaucoup ne disposaient que d’un logement précaire dans les combles du château ou devaient se loger, à leurs frais, dans la ville même de Versailles. Cette hiérarchie se lisait dans les moindres privilèges accordés par l’étiquette : le droit de tenir le bougeoir du roi, celui de s’asseoir sur un tabouret en présence de la reine, la longueur autorisée d’un manteau ou la profondeur d’un salut constituaient autant de marqueurs de rang disputés avec le plus grand sérieux par une noblesse qui n’avait, bien souvent, plus d’autre pouvoir réel à exercer. Le duc de Saint-Simon, témoin acerbe de cette vie de cour dans ses Mémoires, y vit la marque d’une « autorité sans bornes, que rien ne pouvait arrêter, pas même les règles qu’il avait établies » — jugement qui résume assez bien l’ambivalence d’un système où le roi lui-même demeurait prisonnier du protocole qu’il avait institué.
Cette existence suivait un rythme quotidien immuable. Le lever, vers huit heures, se déployait en deux temps : un « petit lever » réservé aux intimes, puis un « grand lever » où les courtisans admis selon leur rang assistaient à la toilette et à l’habillage du roi, chaque geste — présentation de la chemise, de l’habit — étant confié à un officier précis de la maison royale ; cette cérémonie, selon la formule consacrée, faisait du roi un astre qui « renaissait chaque jour » sous les yeux de ses sujets. Suivaient la messe à la chapelle royale, où le roi siégeait en tribune tandis que la cour se tenait dans la nef, puis les séances des différents conseils du gouvernement. Les repas eux-mêmes relevaient du spectacle public : le « grand couvert », pris quelques fois par semaine devant la cour assemblée, comptait au moins vingt-quatre plats servis selon un cérémonial complexe, tandis que le « petit couvert » réunissait le roi dans un cercle plus restreint. La journée s’achevait, après les divertissements du soir, par un coucher qui reprenait en sens inverse les gestes du lever, avant que le roi ne se retire, aux alentours de minuit, sous la protection de sa garde.
Entre ces cérémonies obligées, la cour occupait son temps de multiples manières. Le théâtre et l’opéra y tenaient une place de choix, avec les comédies de Molière, les tragédies de Racine et les créations lyriques de Lully, tandis que les grandes fêtes — les Plaisirs de l’Île enchantée de 1664 restant le sommet du genre — rythmaient les temps forts du règne, avant de se raréfier après 1685 sous l’effet conjugué des guerres et d’une dévotion croissante. La chasse, pratiquée plusieurs fois par semaine sous ses formes à courre, au vol ou à tir, demeurait l’exercice royal par excellence, hérité du goût de Louis XIII pour cette activité ; les jeux de cartes, en particulier le lansquenet, complétaient les soirées de la cour, non sans provoquer des dettes de jeu qui contribuèrent, pour nombre de courtisans, à leur ruine personnelle. Madame de Sévigné, dans sa correspondance, décrivait avec un mélange d’admiration et d’ironie ces « dépenses incroyables » consacrées aux « fontaines, cascades, canaux, bosquets, statues » qui formaient le cadre de cette vie mondaine.
Cette existence brillante avait un coût que la plupart des courtisans peinaient à assumer. Tenir son rang exigeait des dépenses considérées comme obligatoires — garde-robe renouvelée, carrosses armoriés, domesticité nombreuse en livrée — financées par des pensions royales souvent irrégulières, par la vente d’offices ou par l’endettement pur et simple. Cette pression financière constante, ajoutée à l’éloignement des terres et des revenus provinciaux qu’imposait la présence permanente à la cour, contribua à l’appauvrissement d’une partie de la noblesse française, phénomène que Louis XIV avait sciemment recherché : « Il fallait fixer la noblesse, l’attacher à sa personne, l’occuper autour de lui », écrivit-il lui-même dans ses Mémoires. Grands seigneurs exceptés — les princes de Condé ou de Conti conservèrent une fortune considérable —, la majorité des courtisans vécut ainsi dans une dépendance croissante à l’égard des faveurs royales, prix concret de la domestication politique de l’aristocratie française.