
1350 à 1364
La mort de Philippe VI, le 22 août 1350, ouvre une nouvelle phase du règne des Valois. Son fils aîné lui succède sous le nom de Jean II, bientôt surnommé le Bon. Il hérite d’un royaume éprouvé par plus d’une décennie de guerre contre l’Angleterre, par les effets durables de la Peste noire, et par une situation financière et politique de plus en plus tendue.
L’avènement de Jean II ne remet pas en cause la légitimité de la dynastie des Valois, désormais installée depuis 1328, mais il intervient dans un contexte de fragilité croissante. La perte de Calais, les destructions causées par les chevauchées anglaises, l’affaiblissement démographique du royaume et la persistance des tensions princières rendent l’exercice du pouvoir plus difficile. Le nouveau roi doit à la fois poursuivre la guerre, restaurer l’autorité monarchique et maintenir la cohésion du royaume.
Jean II apparaît aux chroniqueurs comme un prince profondément marqué par l’idéal chevaleresque. Son règne est souvent associé à une conception noble et guerrière de la royauté, fondée sur l’honneur, la fidélité et le prestige personnel. Mais cet idéal se heurte à une réalité politique plus dure : montée de la fiscalité, rôle croissant des assemblées, poids des grands princes, rivalités de cour, et adaptation encore incomplète de la monarchie aux formes nouvelles de la guerre.
Sous Jean le Bon, la guerre de Cent Ans entre dans une phase décisive. Le royaume doit affronter non seulement les offensives anglaises, mais aussi des difficultés intérieures de plus en plus graves. Le règne est marqué par des épisodes majeurs : l’ascension de Charles de Navarre, la défaite de Poitiers, la captivité du roi, la crise parisienne conduite par Étienne Marcel, la Jacquerie, puis les tentatives de reconstruction monarchique.
Le règne de Jean II apparaît ainsi comme l’un des plus dramatiques du XIVe siècle français. Il prolonge les difficultés ouvertes sous Philippe VI, mais il les porte à un degré de tension inédit. Entre grandeur chevaleresque et affaiblissement du pouvoir, il constitue un moment charnière dans l’histoire de la monarchie française, au seuil des profondes recompositions politiques qui marqueront la seconde moitié du siècle.
Le début du règne de Jean II le Bon s’inscrit dans un contexte de guerre toujours ouverte, de fragilité économique et de profondes tensions politiques. Monté sur le trône à la mort de Philippe VI, le nouveau roi cherche à affirmer rapidement son autorité, à réorganiser le royaume et à reprendre l’initiative face aux menaces extérieures comme aux désordres intérieurs.
Quelques jours après l’avènement du nouveau souverain, la guerre contre l’Angleterre se poursuit sur mer. Le 29 août 1350, à la bataille de L’Espagnols sur Mer, la flotte anglaise commandée par Édouard III remporte une victoire sur une flotte castillane liée au parti français et commandée par Charles de La Cerda. Cet affrontement confirme l’importance croissante de la Manche et des routes maritimes dans le conflit franco-anglais.
Entrée de Jean II le Bon à Paris: Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 26 septembre 1350, Jean II est sacré à Reims, en même temps que son épouse Jeanne de Boulogne. Ce couronnement donne une pleine légitimité au nouveau règne, dans un royaume éprouvé par les défaites militaires, la crise démographique et les difficultés financières des années précédentes.
Le début du gouvernement est aussi marqué par un geste de fermeté spectaculaire. Le 19 novembre 1350, le connétable Raoul II de Brienne, comte d’Eu et de Guînes, est arrêté puis exécuté sur ordre du roi, sous l’accusation de haute trahison. Grand seigneur du nord du royaume, héritier d’une charge militaire essentielle, Raoul venait tout juste de rentrer de captivité anglaise, après avoir été pris lors de la campagne de 1346. Son retour suscite aussitôt la méfiance de la cour.
Les motifs exacts de sa condamnation demeurent mal connus, car l’affaire est traitée dans une grande opacité. Plusieurs rumeurs affirment qu’il aurait négocié sa libération en faisant des concessions excessives aux Anglais, peut-être en promettant la place de Guînes, voire en reconnaissant Édouard III comme roi de France. Quelles que soient les charges précises retenues contre lui, son exécution rapide montre la volonté de Jean II de frapper fortement dès le début de son règne et de signaler qu’aucun rang, pas même celui de connétable, ne protège de la disgrâce.
Cette décision, brutale et longtemps commentée, révèle à la fois la dureté du nouveau pouvoir et le climat de suspicion qui règne alors au sommet de l’État. Dans un royaume affaibli par la guerre et les défaites du règne précédent, la fidélité des grands seigneurs devient une question centrale, et le roi entend manifestement rappeler que la loyauté envers la couronne ne peut souffrir aucune ambiguïté.
Le règne commence en outre dans un contexte de tensions économiques persistantes. Une disette frappe la Flandre entre 1350 et 1351, tandis que la Peste noire continue d’étendre ses effets en Europe du Nord, atteignant alors la Suède, le Groenland et l’Islande. Même lorsque l’épidémie recule temporairement dans certaines régions, ses conséquences démographiques, sociales et économiques restent profondes.
En 1351, Jean II cherche à renforcer l’encadrement du royaume. Le 30 janvier, une ordonnance sur les métiers de Paris réglemente les salaires, la durée du travail et la discipline des ouvriers. Le texte vise notamment à lutter contre l’oisiveté, à limiter la mobilité de la main-d’œuvre et à empêcher les travailleurs de quitter trop librement leur atelier pour obtenir de meilleurs salaires. Cette mesure s’inscrit dans le contexte d’un marché du travail bouleversé par les effets de la peste et par la raréfaction de la population active.
Le 30 avril 1351, le roi crée les commissaires des guerres, chargés de mieux organiser les besoins militaires de la monarchie. Cette décision témoigne d’un effort de rationalisation administrative dans un royaume où la guerre devient plus durable, plus coûteuse et plus exigeante en termes d’encadrement.
Le Combat des Trente: Octave Penguilly L’Haridon, Public domain, via Wikimedia Commons
Sur le terrain militaire, l’année reste marquée par la poursuite des combats, notamment en Bretagne, où la guerre de Succession oppose depuis 1341 les partisans de Charles de Blois, soutenus par la monarchie française, à ceux de Jean de Montfort, appuyés par l’Angleterre.
Le 27 mars 1351, le célèbre combat des Trente se déroule entre les places de Josselin et de Ploërmel. Il s’agit moins d’une bataille décisive que d’un affrontement convenu entre deux groupes de champions choisis dans chaque camp, l’un conduit par Jean de Beaumanoir pour le parti de Blois, l’autre par Robert Bemborough pour le parti montfortiste. La victoire revient aux partisans de Charles de Blois. L’épisode, abondamment célébré par les chroniqueurs, est surtout resté dans la mémoire comme une manifestation exemplaire de l’idéal chevaleresque, plus que comme un tournant militaire de la guerre.
Quelques mois plus tard, le 14 août 1352, la bataille de Mauron montre au contraire le visage beaucoup plus rude et stratégique du conflit breton. Une armée anglo-bretonne, commandée notamment par Walter Bentley, y affronte une armée franco-bretonne favorable à Charles de Blois, dirigée par Guy II de Nesle. La victoire du camp montfortiste confirme que la Bretagne demeure l’un des principaux fronts de la rivalité franco-anglaise et que la guerre de Succession de Bretagne s’inscrit pleinement dans le cadre plus large de la guerre de Cent Ans.
Dans le même temps, la monarchie cherche à combiner guerre et diplomatie. Le 12 février 1351, Charles II de Navarre épouse Jeanne, fille de Jean II. Cette alliance matrimoniale paraît d’abord consolider les liens entre la couronne de France et la maison de Navarre, mais elle n’empêchera pas, par la suite, la montée des tensions entre le roi et son gendre.
À partir de l’été, les hostilités reprennent plus directement entre la France et l’Angleterre. En août 1351, Jean II reprend Saint-Jean-d’Angély, avant qu’une nouvelle trêve ne soit conclue le 11 septembre. Cette alternance d’offensives locales et de suspensions temporaires des combats montre que la guerre reste encore discontinue, sans qu’aucun des deux camps ne soit en mesure d’imposer une solution durable.
Enfin, le 6 novembre 1351, Jean II fonde l’Ordre de l’Étoile, aussi appelé ordre des chevaliers de Notre-Dame de la Noble Maison. Par cette création, le roi cherche à exalter l’idéal chevaleresque autour de sa personne et à renforcer la fidélité de la noblesse à la couronne. L’initiative révèle l’importance que Jean II accorde à la représentation symbolique de la royauté et à la restauration du prestige monarchique après les difficultés du règne précédent.
Ainsi, entre 1350 et 1351, le règne de Jean II le Bon s’ouvre sous le signe d’une double ambition : restaurer l’autorité du pouvoir royal à l’intérieur du royaume et réaffirmer la dignité militaire et politique de la monarchie face à l’Angleterre. Mais cette volonté de redressement s’exerce dans un contexte encore profondément instable, où la guerre, la crise économique et les tensions princières continuent de peser lourdement sur le royaume.
Les années 1354 et 1355 voient le règne de Jean II le Bon entrer dans une phase plus instable. Tandis que la guerre contre l’Angleterre reprend en arrière-plan, le roi doit faire face à une grave crise politique provoquée par Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais, dont les ambitions, les alliances mouvantes et la proximité dynastique avec la maison royale en font un adversaire particulièrement dangereux.
Le point de rupture survient le 8 janvier 1354, avec l’assassinat de Charles de La Cerda, connétable de France et favori du roi, par des hommes du roi de Navarre. Le meurtre a lieu à L’Aigle, en Normandie, dans un contexte de rivalité aiguë entre les deux hommes. Charles de Navarre estime notamment avoir été lésé par la faveur accordée à La Cerda, à qui Jean II avait attribué des terres que le Navarrais considérait comme relevant de ses droits. Loin de nier le crime, Charles assume rapidement son rôle dans l’affaire et cherche aussitôt à utiliser la menace d’une alliance anglaise pour forcer le roi à négocier.
Le roi Jean II le Bon reçoit la soumission de Charles II de Navarre.: Merry-Joseph Blondel, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette stratégie se révèle efficace. Le 22 février 1354, le traité de Mantes réconcilie officiellement Jean II et Charles le Mauvais, très largement à l’avantage de ce dernier. Le roi de Navarre obtient des concessions territoriales importantes et une forme de pardon politique, sans que sa loyauté soit réellement assurée. Cet accord manifeste à la fois la faiblesse momentanée de la monarchie face à un grand prince turbulent et la complexité du jeu politique du temps, où la menace anglaise permet à Charles de Navarre d’arracher des avantages considérables.
Pendant ce temps, d’autres recompositions affectent les marges du royaume. Le 28 août 1354, dix villes d’Alsace forment la Décapole, ligue urbaine destinée à défendre leurs privilèges face aux puissances princières, notamment les Habsbourg. Même si cet événement relève avant tout de l’espace impérial, il témoigne des transformations politiques du monde voisin du royaume de France, où les villes cherchent à préserver leur autonomie dans un contexte de tensions seigneuriales et dynastiques.
L’année 1355 est marquée, elle aussi, par une combinaison de tensions frontalières, de troubles régionaux et de besoins financiers croissants. Le 5 janvier, le traité de Paris conclu avec le comte de Savoie, Amédée VI, précise la limite entre la Savoie et le Dauphiné, récemment entré dans l’orbite française. Ce règlement participe à la stabilisation des frontières alpines du royaume. Dans le Midi, la révolte de Robert de Duras contre la reine Jeanne de Naples et de Provence contribue en outre à raviver les désordres provençaux, avant que l’insurgé ne soit finalement contraint à la capitulation.
Mais c’est surtout sur le plan intérieur que 1355 prépare les grandes crises à venir. Confronté aux exigences de la guerre contre l’Angleterre, Jean II doit obtenir de nouvelles ressources. Le 2 décembre 1355, il réunit à Paris les États généraux de langue d’oïl afin de solliciter des subsides. L’assemblée accorde une aide exceptionnelle, mais cette concession s’accompagne d’exigences politiques de plus en plus marquées de la part des représentants du royaume. Autour de figures comme Étienne Marcel et Robert Le Coq, une opposition bourgeoise et réformatrice commence à s’affirmer face au gouvernement monarchique.
Cette évolution annonce la grande crise politique de 1356–1358. La grande ordonnance, élaborée à la fin de 1355 puis promulguée en mars 1357, vise à limiter plus étroitement l’action du roi, notamment en matière financière et administrative. Inspirée dans son esprit par l’idée d’un contrôle accru du pouvoir royal, elle constitue l’un des signes les plus nets du renforcement des États et du Parlement au cœur de la guerre. Sans encore remettre en cause la monarchie elle-même, elle montre que le royaume entre dans une phase où la faiblesse militaire, la pression fiscale et les ambitions princières se conjuguent pour ébranler l’autorité royale.
Ainsi, entre 1354 et 1355, le règne de Jean II le Bon est dominé par une double fragilisation. À l’extérieur, la guerre contre l’Angleterre reste menaçante ; à l’intérieur, l’activisme de Charles le Mauvais et la montée des revendications politiques des États généraux révèlent les limites du pouvoir royal. Ces tensions annoncent les épreuves beaucoup plus graves encore que le royaume devra affronter dans les années suivantes.
Au début de l’année, le pouvoir royal tente encore de renforcer son contrôle dynastique et territorial. Le 6 janvier 1356, le dauphin Charles devient duc de Normandie, ce qui lui donne une position de premier plan dans l’un des espaces les plus sensibles du royaume, à proximité immédiate des zones d’influence navarraises et anglaises. Dans le même temps, les tensions politiques intérieures restent vives, notamment autour de Charles le Mauvais, roi de Navarre, dont l’ambition et les intrigues inquiètent la cour.
Le point de rupture intervient le 5 avril 1356. À Rouen, Jean II fait arrêter par surprise Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais, prince particulièrement dangereux pour la monarchie : roi de Navarre, comte d’Évreux, puissant seigneur normand, il est aussi un proche parent de la famille royale et peut se prévaloir d’une ascendance capétienne. Depuis l’assassinat du connétable Charles de La Cerda en 1354, dont il est tenu pour responsable, ses rapports avec le roi n’ont cessé de se détériorer malgré des réconciliations de façade.
Au début de 1356, Jean II est averti de nouvelles intrigues navarraises et de contacts suspects avec les Anglais. Profitant d’une réunion de la noblesse normande au château de Rouen, où Charles est présent à l’invitation du dauphin, le roi surgit en armes et ordonne son arrestation. Plusieurs de ses principaux partisans sont saisis et exécutés peu après.
Arrestation de Charles le Mauvais, par le roi Jean, en 1356: Antoine Rivoulon, Public domain, via Wikimedia Commons
L’affaire, spectaculaire, révèle l’extrême tension qui oppose désormais le roi à ce grand prince, à la fois proche parent de la famille royale et chef d’un puissant réseau nobiliaire, surtout en Normandie. L’arrestation de Charles le Mauvais ne pacifie pas le royaume ; elle contribue au contraire à radicaliser une partie de l’aristocratie et à alimenter une contestation durable du gouvernement royal.
Sur le plan institutionnel, la contestation s’étend aussi aux assemblées du royaume. Le 24 mars 1356, les états de langue d’oc, réunis à Toulouse, votent à leur tour, dans le prolongement des assemblées du nord, une grande ordonnance visant à encadrer plus strictement l’action royale. Dans un contexte de guerre coûteuse et d’impôts croissants, ces revendications traduisent le désir des élites du royaume de contrôler davantage la fiscalité, les officiers et le gouvernement. Elles annoncent la crise politique qui s’épanouira pleinement après la capture du roi.
Pendant ce temps, la guerre contre l’Angleterre reprend avec vigueur. En parallèle aux opérations conduites dans l’Ouest par le duc de Lancastre, qui commence en octobre 1356 le siège de Rennes dans le cadre de la guerre de Succession de Bretagne, le principal danger vient du sud-ouest. Édouard de Woodstock, dit le Prince Noir, mène depuis l’Aquitaine une grande chevauchée à travers le royaume. Jean II décide alors de lui barrer la route et de rechercher la bataille décisive.
La rencontre a lieu près de Poitiers, le 19 septembre 1356. La bataille se solde par une catastrophe pour la monarchie française. Comme à Crécy dix ans plus tôt, la chevalerie française se heurte à une armée anglaise mieux organisée, solidement positionnée et appuyée par ses archers. Jean II le Bon combat personnellement avec un grand courage, mais il est finalement capturé avec de nombreux seigneurs et chevaliers. La défaite de Poitiers est aussitôt perçue comme un désastre national ; elle porte un coup immense au prestige militaire des Valois et prive le royaume de son souverain en pleine guerre.
Esquisse pour la bataille de Poitiers: Eugène Delacroix, Public domain, via Wikimedia Commons
La capture du roi ouvre immédiatement une nouvelle phase du conflit. Le dauphin Charles assume la régence et tente de maintenir l’autorité royale dans un royaume désorienté. Dès le 17 octobre 1356, les États généraux sont réunis à Paris. Les délégués profitent de la faiblesse du pouvoir pour exiger des réformes profondes et affirmer davantage leur rôle politique. Autour du prévôt des marchands Étienne Marcel, une opposition urbaine et réformatrice commence à se structurer face au gouvernement princier. Cette dynamique marque le début de la grande crise politique parisienne des années 1356–1358.
L’année est aussi marquée par d’autres évolutions significatives. Le 1er octobre 1356, Robert de Fiennes devient connétable de France, dans un effort de réorganisation militaire après la capture du roi. À l’Université de Paris, une querelle entre la nation picarde et la nation anglaise rappelle enfin combien le conflit franco-anglais pèse désormais jusque dans les milieux savants et étudiants. Ainsi, en 1356, la France entre à la fois dans une crise militaire, une crise dynastique de fait et une crise politique intérieure. Ce triple basculement fait de cette année l’un des moments les plus décisifs du règne de Jean II le Bon.
Dès le début de 1357, le dauphin Charles, chargé du gouvernement en l’absence de son père, doit convoquer les États généraux à Paris. Réunis le 5 février, ils entendent profiter de la faiblesse de la monarchie pour imposer un programme de réformes. Le 3 mars 1357, sous l’impulsion du prévôt des marchands Étienne Marcel, est promulguée la Grande ordonnance, vaste texte de réforme qui prévoit notamment un contrôle plus strict des subsides par les États, l’adjonction d’un conseil au dauphin, et l’éloignement d’une partie des conseillers royaux compromis. Cette tentative ne remet pas encore en cause la monarchie, mais elle tend à transformer profondément son fonctionnement au profit d’un gouvernement plus surveillé par les représentants du royaume.
Charles V le Sage et Étienne Marcel.: UnknownUnknown, Public domain, via Wikimedia Commons
Le même printemps, la guerre marque une pause relative. Le 23 mars 1357, après la capture de Jean II à Poitiers, une nouvelle trêve est conclue à Bordeaux entre le roi prisonnier et le Prince Noir. Jean II part ensuite pour l’Angleterre, où il demeure captif plusieurs années. En Bretagne, en revanche, les combats continuent : le 5 juillet 1357, le siège de Rennes, mené par le duc de Lancastre, échoue, et la résistance de la ville contribue à maintenir le conflit breton dans l’impasse. Les traditions ultérieures associent à cette défense le nom de Bertrand du Guesclin, dont la réputation commence alors à s’affirmer.
Bertrand du Guesclin pendant le siège de Rennes, 1357: Histoire de France en cent tableaux by Paul Lehugeur. A. Lahude, Paris, c. 1883., Public domain, via Wikimedia Commons
La crise politique change de dimension à l’automne. Le 9 novembre 1357, Charles le Mauvais, détenu depuis son arrestation à Rouen en 1356, est libéré par un coup de main de ses partisans. Son retour à Paris, le 29 novembre, est triomphal. Étienne Marcel, qui voit en lui un possible contrepoids à l’autorité du dauphin, favorise son rapprochement avec le mouvement réformateur parisien. Sous cette pression, le dauphin lui accorde le pardon, la restitution de ses biens et une indemnité. Dès lors, la crise cesse d’être seulement institutionnelle : elle devient aussi une lutte ouverte entre factions princières, pouvoir urbain et gouvernement royal.
En janvier 1358, un premier traité de Londres est conclu entre Jean II et Édouard III au sujet de la rançon royale et d’éventuelles concessions territoriales. Ce projet, jugé extrêmement lourd pour le royaume, alimente encore davantage le mécontentement. À Paris, la tension atteint son paroxysme le 22 février 1358. Ce jour-là, les partisans d’Étienne Marcel envahissent le palais où réside le dauphin et assassinent sous ses yeux les maréchaux Jean de Conflans et Robert de Clermont. Le prévôt impose alors la présence de représentants bourgeois au conseil du prince. Cet épisode, d’une violence exceptionnelle, fait du mouvement parisien une véritable révolution urbaine dirigée contre le gouvernement princier. Le dauphin parvient néanmoins à quitter la capitale à la fin de mars et cherche à reconstituer autour de lui un parti de fidélité monarchique.
Confrontation du Prévôt des marchands Étienne Marcel contre le dauphin Charles, les maréchaux royales sont tués: Lucien-Étienne Mélingue, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans ce climat de désagrégation du pouvoir éclate, à la fin du mois de mai 1358, la Grande Jacquerie. Partie du Beauvaisis et de la Brie, la révolte paysanne se propage rapidement dans plusieurs campagnes du nord du royaume. Les insurgés s’en prennent aux châteaux, aux seigneurs et à leurs familles, dans un contexte aggravé par les ravages de la guerre, les destructions des compagnies armées et l’effondrement de l’autorité centrale. Le mouvement, auquel est associé le nom de Guillaume Carle, trouve ponctuellement des soutiens chez certains bourgeois et dans le camp d’Étienne Marcel, sans pour autant déboucher sur une alliance stable entre Paris et les campagnes.
Paysans massacrant un noble: Français : Enluminure. Chroniques de Froissart.English: Illuminated manuscript. Froissart’s Chronicles., Public domain, via Wikimedia CommonsQ
La réaction seigneuriale est rapide et brutale. Au début de juin 1358, alors que la Grande Jacquerie atteint son extension maximale, les insurgés, rejoints par des éléments parisiens favorables à Étienne Marcel, tentent de s’emparer de Meaux, où s’est réfugiée une partie de la famille du dauphin Charles.
Tandis qu’ils tentent de prendre la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du dauphin Charles, les jacques et leurs alliés parisiens sont surpris par une charge de chevalerie de Gaston Phébus et Jean de Grailli (9 juin 1358).: Jean Froissart, Chroniques, Flandre, Bruges, XVe s., folio 226, verso (BNF, ms. Français 2643) - Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 9 juin, ils sont dispersés par une charge de chevalerie menée notamment par Gaston Fébus et Jean de Grailly. Au même moment, d’autres forces aristocratiques, conduites notamment par Charles le Mauvais, écrasent les jacques à la bataille de Mello. Ces deux revers ouvrent la voie à une répression d’une extrême violence, qui fait plusieurs milliers de morts et brise en quelques jours l’insurrection paysanne. La crise du royaume n’en est pas terminée pour autant, car l’agitation parisienne se poursuit encore autour d’Étienne Marcel.
Assassinat d’Étienne Marcel: Loyset Liédet, Public domain, via Wikimedia Commons
Le dénouement intervient durant l’été. Étienne Marcel, de plus en plus compromis par son rapprochement avec Charles le Mauvais, perd progressivement l’appui d’une partie des Parisiens. Le 31 juillet 1358, il est tué par Jean Maillard, partisan du dauphin. Deux jours plus tard, le 2 août, le dauphin Charles entre de nouveau dans Paris et reprend le contrôle de la capitale. La monarchie n’est pas encore restaurée dans toute sa force, mais le moment révolutionnaire est brisé. C’est aussi dans ce contexte que le chroniqueur Richard Lescot remet en avant la loi salique, utilisée pour justifier rétrospectivement l’exclusion des femmes de la succession et, par là même, la légitimité des Valois.
Ainsi, entre 1357 et 1358, le royaume de France traverse une crise d’une ampleur exceptionnelle. À la guerre extérieure s’ajoutent l’emprisonnement du roi, la contestation politique des États généraux, l’insurrection parisienne, la révolte paysanne et le jeu trouble de Charles le Mauvais. Dans cette épreuve, le dauphin Charles fait l’apprentissage du pouvoir ; sa capacité à reprendre Paris et à restaurer progressivement l’autorité monarchique annonce déjà le style de gouvernement qu’il déploiera plus tard sous le nom de Charles V.
L’année 1359 s’ouvre dans un climat de profonde désorganisation. Les chroniques signalent un hiver très rigoureux, assez rude pour faire geler le Rhin pendant plusieurs semaines à Mayence, avant qu’il ne soit suivi de longues pluies et d’inondations. Dans le royaume de France, déjà affaibli par la défaite de Poitiers, la captivité de Jean II et les troubles de 1358, l’autorité monarchique demeure très fragile.
Ravages des Grandes compagnies en France pendant la guerre des Cents Ans: Maître François, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette faiblesse favorise l’action des routiers et des grandes compagnies, ces groupes de combattants souvent issus des anciennes armées françaises ou anglaises, désormais sans emploi stable ni solde régulière, qui vivent sur le pays. Ils multiplient les pillages, les rançons, les incendies et les violences contre les populations. Le 10 mars 1359, Auxerre est ainsi mise à sac par les hommes du capitaine anglais Robert Knolles, l’un des chefs les plus redoutés de ce temps. De la Bretagne à la Bourgogne, Knolles mène des chevauchées dévastatrices, tandis qu’Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre, agit en Berry et en Nivernais avec une brutalité comparable.
Le Grand Ferré: Pouazity3, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Cette insécurité chronique ne se limite pas aux grandes opérations militaires. Dans de nombreuses régions, les communautés rurales et les petites places doivent improviser leur propre défense. C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du Grand Ferré, paysan picard resté célèbre pour sa résistance contre des routiers anglo-navarrais à Longueil-Sainte-Marie en 1359. Son épisode, amplifié par les chroniqueurs puis par la mémoire nationale des siècles suivants, illustre la manière dont la guerre déborde largement le cadre des armées royales pour atteindre directement les villages, les marchés et les populations ordinaires.
Ainsi, au début de 1359, la France n’est pas seulement menacée par les offensives anglaises ou par les négociations diplomatiques en cours : elle est aussi minée de l’intérieur par la circulation de bandes armées qui prospèrent sur l’affaiblissement du pouvoir central. Cette violence diffuse contribue à faire de la guerre de Cent Ans non seulement une guerre de princes, mais aussi une épreuve quotidienne pour les populations du royaume.
Dans le même temps, les négociations de paix engagées autour du roi prisonnier aboutissent à un nouveau projet extrêmement dur pour la France. Le 24 mars 1359, le second traité de Londres, dit aussi l’Endenture, prévoit des concessions territoriales encore plus étendues que celles envisagées auparavant. Mais ce texte est rejeté en France. Le 25 mai 1359, les États généraux refusent d’entériner les conditions acceptées par Jean II, estimant qu’elles compromettraient excessivement l’intégrité du royaume. Ce refus conforte la politique de résistance conduite par le dauphin Charles, qui préfère poursuivre la lutte plutôt que reconnaître des pertes jugées humiliantes.
Au milieu de cette crise, le dauphin cherche également à neutraliser les tensions intérieures. Le traité de Pontoise, conclu en août 1359 avec Charles II de Navarre, vise à rétablir temporairement un accord entre les deux princes. Charles le Mauvais renonce publiquement à certaines de ses prétentions immédiates, tandis que la régence tente de rétablir une forme d’unité politique face à la menace anglaise. Cet accord reste cependant fragile et largement dicté par l’imminence d’une nouvelle campagne ennemie.
En effet, à l’automne 1359, Édouard III décide de reprendre l’offensive pour contraindre les Français à accepter le traité rejeté. Il débarque sur le continent et lance une nouvelle chevauchée, dont l’un des objectifs majeurs est de se faire sacrer roi de France à Reims, ville traditionnelle du couronnement capétien. Le 4 décembre 1359, il met le siège devant Reims, mais la ville résiste et le ravitaillement devient difficile. Le siège est finalement levé en janvier 1360, sans résultat décisif. Cet échec est important : Édouard ne parvient ni à imposer un sacre concurrent, ni à briser la stratégie d’évitement menée par le dauphin, qui refuse obstinément la bataille rangée.
Au début de 1360, la campagne anglaise se poursuit toutefois avec une grande brutalité. Après l’échec devant Reims, l’armée anglaise descend vers la région parisienne. Le 31 mars 1360, Édouard III installe son quartier général près de Saint-Germain-lès-Arpajon et dirige l’investissement de Paris. Plusieurs localités des environs sont occupées, pillées ou ravagées dans la foulée. Mais le dauphin Charles persiste dans une stratégie de terre déserte : éviter la bataille, renforcer les places closes, épuiser l’ennemi et laisser jouer l’usure du temps, du ravitaillement et du climat. Cette politique, prudente mais efficace, finit par affaiblir sérieusement l’armée anglaise.
Le tournant de la campagne intervient lors du fameux Black Monday, le 13 avril 1360. Alors que l’armée anglaise se replie vers la Beauce, une violente tempête de grêle s’abat sur elle, causant de lourdes pertes humaines et matérielles. L’événement frappe profondément les contemporains, qui y voient souvent un signe providentiel. Sans être la seule cause de l’ouverture de nouvelles négociations, cet épisode contribue manifestement à convaincre les Anglais que la campagne ne peut être poursuivie indéfiniment dans des conditions favorables.
1365 : la France après les traités de Brétigny et de Guérande.: L’auteur n’a pas pu être identifié automatiquement. Il est supposé qu’il s’agit de : Aliesin (étant donné la revendication de droit d’auteur)., CC BY-SA 3.0 http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/, via Wikimedia Commons
Les discussions reprennent alors rapidement et aboutissent à la paix de Brétigny, conclue le 8 mai 1360. Ce traité met fin à la première phase de la guerre de Cent Ans. Ses clauses sont très dures pour la France : Édouard III obtient, en pleine souveraineté, une Aquitaine considérablement agrandie — comprenant notamment la Guyenne, la Gascogne, le Poitou, la Saintonge, le Limousin, le Quercy, le Rouergue et d’autres territoires — ainsi que Calais, Guînes et le Ponthieu. En échange, il renonce à la revendication immédiate de la couronne de France. La rançon de Jean II est fixée à trois millions d’écus d’or, et deux de ses fils doivent être livrés comme otages pour garantir l’exécution de l’accord.
Le traité est ratifié à Calais en octobre 1360, et Jean II recouvre la liberté peu après. Le règlement ne rétablit cependant pas la paix intérieure. Les grandes compagnies, que ni la monarchie française ni le Prince Noir ne parviennent réellement à contrôler, continuent de ravager plusieurs provinces. La même année, la monarchie procède aussi à diverses réorganisations : le Parlement tend à s’affirmer davantage comme section spécialisée du Conseil en matière judiciaire, tandis que l’ordonnance de décembre 1360 crée le franc à cheval, nouvelle monnaie d’or frappée dans le contexte du règlement de la rançon royale. Enfin, à la fin de l’année, les compagnies s’emparent de Pont-Saint-Esprit, preuve que la signature de la paix ne met pas fin à l’insécurité.
Ainsi, entre 1359 et 1360, le royaume de France traverse une séquence décisive. Le refus d’un traité jugé inacceptable, la résistance prudente du dauphin, l’échec du sacre anglais à Reims et la catastrophe climatique du Black Monday conduisent finalement à un compromis lourd mais temporaire. La paix de Brétigny clôt la première période de la guerre de Cent Ans, sans résoudre les causes profondes du conflit ni restaurer pleinement l’autorité monarchique sur un royaume épuisé par la guerre, les rançons et les dévastations.
Les dernières années effectives du règne de Jean II le Bon sont marquées par la persistance des crises qui frappent le royaume depuis la défaite de Poitiers. La peste réapparaît au début des années 1360, tandis que les grandes compagnies continuent de ravager plusieurs régions du royaume. Dans le même temps, la monarchie poursuit une politique de réorganisation territoriale, notamment en Bourgogne, alors que la guerre contre l’Angleterre entre dans une nouvelle phase.
En 1361, une nouvelle poussée de peste frappe plusieurs grands centres européens, notamment Paris, Avignon et Londres. Cette résurgence confirme que la catastrophe ouverte en 1348 n’a pas disparu et qu’elle continue de peser lourdement sur la démographie, l’économie et les structures sociales du royaume.
La même année, la question bourguignonne prend une importance nouvelle. À la mort de Philippe de Rouvres, dernier duc capétien de Bourgogne, le duché revient à la couronne. Jean II en reprend possession avant de le transmettre, en 1363, à son fils cadet Philippe le Hardi. Cette décision fonde un nouvel apanage princier appelé à jouer un rôle majeur dans l’histoire de la fin du Moyen Âge.
L’État bourguigon sous le duc Philippe le Hardi entre 1363 et 1404: Marco Zanoli, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
En 1362, la situation militaire intérieure demeure très préoccupante. Le 6 avril, les Tard-Venus, l’une des grandes compagnies les plus redoutées, écrasent l’ost royal commandé par Jacques de Bourbon à la bataille de Brignais, près de Lyon. Cette défaite illustre l’impuissance persistante du pouvoir à contrôler les bandes armées qui vivent sur le pays en marge des trêves et des traités. D’autres capitaines, comme Seguin de Badefol, poursuivent leurs opérations de pillage et d’occupation, montrant que la guerre se prolonge sous la forme d’une violence diffuse et presque autonome.
Bataille de Brignais (1362). L’armée française est vaincue par les Grandes Compagnies, bandes de mercenaires ravageant la France pendant la guerre de Cent Ans.: Jean Froissart, Public domain, via Wikimedia Commons
La même année, le conflit franco-anglais se réorganise sur le plan politique. Le 19 juillet 1362, Édouard III érige la Guyenne en principauté d’Aquitaine et en confie le gouvernement à son fils Édouard de Woodstock, le Prince Noir. Ce choix manifeste la volonté anglaise de structurer durablement ses possessions continentales et de leur donner une cohérence politique plus forte.
Face à ces désordres, la monarchie tente de réagir. Les États généraux d’Amiens, réunis à la fin de 1362, accordent des subsides pour lutter contre les grandes compagnies. Dans le même temps, le dauphin Charles se voit confier un rôle politique plus large dans les pays de langue d’oïl, signe que la succession monarchique se prépare déjà en pratique.
Ainsi, entre 1361 et 1363, le règne de Jean II apparaît marqué par une double difficulté : d’un côté, la reprise des crises démographiques et l’insécurité chronique provoquée par les compagnies ; de l’autre, la nécessité de redéfinir l’équilibre territorial et dynastique du royaume. Ces années préparent directement la transition de 1364, qui ouvre une nouvelle phase de la guerre et de la monarchie.
L’année 1364 constitue un moment de bascule dans l’histoire du royaume. Elle s’ouvre dans un contexte encore marqué par les rigueurs climatiques et les désordres de la guerre. Les chroniques signalent un hiver 1363-1364 particulièrement long et rigoureux, avec le gel prolongé de plusieurs grands fleuves, dont le Rhin, la Seine, la Loire, le Rhône et la Garonne. Cette dureté exceptionnelle des conditions naturelles s’ajoute aux difficultés nées de la guerre, des rançons et de l’action persistante des compagnies armées.
Au printemps, l’activité militaire reprend en Normandie. Bertrand Du Guesclin, déjà en pleine ascension, mène plusieurs opérations contre les places tenues ou menacées par le parti navarrais. Le 7 avril, il assiège Mantes ; le 9 avril, il s’empare de Rolleboise ; puis le 11 avril, il attaque Meulan. Ces actions témoignent d’une stratégie plus méthodique de reconquête et de sécurisation des vallées fluviales, alors que l’influence de Charles le Mauvais demeure encore forte dans plusieurs zones du nord-ouest du royaume.
Mais l’événement majeur de l’année est d’abord la mort de Jean II le Bon. Revenu volontairement à Londres après l’évasion de son fils Louis d’Anjou, retenu comme otage au titre du traité de Brétigny, le roi meurt le 8 avril 1364. Son corps est ramené en France et inhumé à la basilique de Saint-Denis le 7 mai. Cet épisode contribue durablement à fixer l’image d’un souverain attaché à l’honneur chevaleresque, mais dont le règne s’achève dans un royaume profondément éprouvé par la guerre et les crises.
La bataille de Cocherel. En haut à droite, représentation du sacre de Charles V. : Guillaume Fillastre, Toison d’or, Public domain, via Wikimedia Commons
Quelques jours après les funérailles royales survient un succès décisif pour le parti valoisien. Le 16 mai 1364, à la bataille de Cocherel, près d’Évreux, Bertrand Du Guesclin bat les troupes de Charles le Mauvais et de leurs alliés anglais. Cette victoire a une portée politique considérable : elle brise l’influence militaire du roi de Navarre dans le royaume, l’écarte durablement des affaires françaises et consolide l’autorité du nouveau souverain. En récompense, Du Guesclin reçoit le comté de Longueville, ce qui consacre son entrée parmi les grands serviteurs de la monarchie.
Quelques jours plus tard, le 19 mai 1364, le dauphin est sacré à Reims sous le nom de Charles V. Son avènement ouvre une nouvelle phase de la guerre de Cent Ans. Très vite, le nouveau roi s’attache à restaurer l’autorité monarchique et à stabiliser les instruments du gouvernement. Le 3 septembre, la monnaie est réorganisée avec la création du franc à pied, qui remplace le franc à cheval ; cette mesure s’inscrit dans une politique plus large de redressement des finances et d’encadrement plus rigoureux du royaume.
Cependant, la guerre se poursuit sur d’autres fronts. Le 29 septembre 1364, la bataille d’Auray met fin à la grande phase militaire de la guerre de Succession de Bretagne. Charles de Blois y trouve la mort, tandis que Bertrand Du Guesclin, engagé dans son camp, est fait prisonnier. Jean de Montfort l’emporte ainsi et s’impose durablement en Bretagne, même si le règlement définitif du conflit exigera encore des négociations. Charles V obtiendra finalement la libération de Du Guesclin contre rançon, preuve de l’importance désormais accordée à ce capitaine dans le dispositif royal.
La Bataille d’Auray (1364): Pierre Le Baud, Public domain, via Wikimedia Commons
Ainsi, 1364 clôt le règne de Jean II le Bon tout en ouvrant celui de Charles V dans des conditions paradoxales. La monarchie sort affaiblie par la captivité du roi défunt, les pertes territoriales de Brétigny et les désordres des compagnies, mais elle retrouve aussitôt un principe de direction plus ferme grâce à la victoire de Cocherel et à l’avènement d’un souverain appelé à profondément réorganiser le royaume. Cette année-charnière marque donc moins une simple succession qu’un véritable changement de phase dans l’histoire des Valois.