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Charles VI : minorité, folie et guerre civile (1380–1422)

Charles VI : minorité, folie et guerre civile (1380–1422)

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1380 à 1422

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L’avènement de Charles VI, en 1380, ouvre une nouvelle phase de l’histoire des Valois. Fils de Charles V le Sage, il monte sur le trône à l’âge de douze ans, alors que le royaume de France a retrouvé, au terme d’un long effort de reconstruction, une situation militaire et politique bien meilleure que celle héritée de Jean II le Bon. Mais cette amélioration demeure fragile : le nouveau roi est mineur, le pouvoir passe aux mains de ses oncles, et les grands équilibres du règne précédent restent précaires.

Le début du règne se place donc sous le signe d’une régence princière. Les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon exercent l’essentiel du pouvoir pendant la minorité du souverain. Cette situation prolonge l’œuvre monarchique de Charles V, mais elle rouvre aussi des tensions que son gouvernement avait contenues : rivalités entre princes, poids de la fiscalité, agitation urbaine et difficultés dans les marges du royaume, notamment en Flandre et en Bretagne.

Longtemps, Charles VI apparaît pourtant comme un prince d’espérance. Surnommé d’abord « le Bien-Aimé », il bénéficie, dans les premières années de son règne, d’une image favorable liée à l’apaisement intérieur, au prestige retrouvé de la monarchie et à l’héritage du redressement mené par son père. Mais cette promesse se brise à partir de 1392, lorsque le roi est frappé par de graves crises de démence qui bouleversent durablement l’exercice du pouvoir. Dès lors, la faiblesse royale ouvre un nouvel âge de luttes pour le contrôle du gouvernement.

Le règne de Charles VI est ainsi l’un des plus contrastés de l’histoire médiévale française. Il commence dans la continuité du redressement valoisien, mais se transforme peu à peu en une période de désunion croissante. La folie du roi, la concurrence entre les princes, l’opposition entre Armagnacs et Bourguignons, le retour offensif de l’Angleterre et la crise de légitimité culminant avec le traité de Troyes donnent à ce long règne une dimension tragique.


I. 1381 : paix bretonne, tensions anglaises et révolte des paysans

L’année 1381 s’ouvre, pour le royaume de France, sur un relatif apaisement dans l’Ouest. Le 15 janvier, le second traité de Guérande est signé entre la couronne et le duc Jean IV de Bretagne ; il est ratifié le 4 avril. Ce texte confirme Jean IV dans la possession du duché et met fin à la longue crise successorale bretonne. En contrepartie, la Bretagne adopte une position de neutralité dans le conflit entre la France et l’Angleterre. Pour la monarchie française, l’accord présente un intérêt réel : il stabilise un front longtemps disputé et met un terme, au moins provisoire, à l’un des principaux foyers de guerre du règne précédent.

Cette pacification ne signifie cependant pas la fin des tensions dans l’espace franco-breton. Le duc Jean IV, revenu au pouvoir avec l’appui anglais mais soucieux de consolider son autorité propre, cherche désormais à affirmer son indépendance politique. En juillet 1381, il fonde l’Ordre de l’Hermine, institution chevaleresque destinée à renforcer la fidélité de la noblesse bretonne autour de sa personne. Quelques mois plus tard, le 27 septembre, à Compiègne, il rend hommage au roi de France. Ce geste rappelle que le duché demeure un grand fief du royaume, même si son autonomie politique reste forte.

Dans le même temps, l’Angleterre traverse une crise intérieure majeure. Depuis plusieurs années, le coût de la guerre contre la France a entraîné une forte pression fiscale. En mars 1381, le gouvernement anglais lève une troisième poll tax, c’est-à-dire un impôt par tête, qui s’ajoute à deux prélèvements antérieurs et représente un alourdissement considérable de la charge fiscale. Cette décision provoque un profond mécontentement, d’autant qu’elle s’applique dans un contexte de tensions sociales durables depuis la Peste noire, de contestation du servage et de crispations entre seigneurs, agents fiscaux et communautés locales.

Les premières violences éclatent à la fin de mai 1381, notamment à Brentwood, dans l’Essex, où des collecteurs d’impôt sont attaqués. Le mouvement s’étend rapidement à l’Essex et au Kent, où les paysans refusent de payer la taxe et contestent plus largement les contraintes seigneuriales. Une partie des villes apporte son soutien aux insurgés, notamment Rochester, Maidstone, Cantorbéry puis Londres. La révolte prend ainsi une ampleur exceptionnelle, mêlant protestation fiscale, rejet du servage et dénonciation des abus des élites.

Richard II d'Angleterre rencontrant les rebelles de la révolte des paysans de 1381
Richard II d’Angleterre rencontrant les rebelles de la révolte des paysans de 1381: Jean Froissart, Public domain, via Wikimedia Commons

Cette agitation trouve aussi un écho religieux et intellectuel. Des prêtres s’associent au mouvement, notamment John Ball, qui développe un discours hostile aux hiérarchies traditionnelles et à la domination aristocratique. Dans le même climat, les idées des Lollards, disciples de John Wyclif, connaissent une diffusion accrue. Sans se confondre totalement avec la révolte paysanne, ce courant critique l’institution pontificale, valorise l’Écriture comme source suprême de la foi et remet en cause plusieurs aspects de l’ordre ecclésiastique établi. L’ensemble contribue à donner à la crise anglaise une dimension non seulement sociale, mais aussi religieuse et idéologique.

Le mouvement atteint son apogée en juin 1381. Le 13 juin, Wat Tyler entre dans Londres à la tête d’une foule immense. Le palais du duc de Lancastre est incendié, tandis que plusieurs hauts officiers du royaume, dont le chancelier et le trésorier, sont massacrés. Le 14 juin, le jeune roi Richard II rencontre les insurgés à Mile End et leur accorde plusieurs concessions : abolition du servage, limitation de certaines redevances, plus grande liberté dans le travail et dans la circulation des terres. Mais dès le lendemain, le 15 juin, Wat Tyler est tué à Smithfield en présence du roi, lors d’une entrevue avec les autorités de Londres.

Après la mort de Tyler, le mouvement perd son principal chef. La répression s’organise rapidement sous l’autorité royale et avec l’appui de capitaines comme Robert Knolles. Les chartes accordées à Mile End sont annulées, et la révolte est écrasée sans déboucher sur une transformation immédiate de l’ordre politique. Elle laisse néanmoins une impression profonde sur les contemporains. Les classes dirigeantes anglaises prennent conscience de la violence potentielle des tensions sociales, tandis que le pouvoir royal mesure à quel point fiscalité de guerre, servage et agitation religieuse peuvent se combiner en une crise générale.

La bataille de Revel

Bataille de Revel (bataille de Montégut-Lauragais) entre le duc de Berry et le comte de Foix, juillet 1381
Bataille de Revel (bataille de Montégut-Lauragais) entre le duc de Berry et le comte de Foix, juillet 1381: Charles-Nicolas Cochin the Elder, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans le Midi, l’année 1381 est également marquée par des troubles armés qui rappellent la fragilité de l’autorité monarchique dans les provinces méridionales. La bataille de Revel oppose alors le duc de Berry, qui exerce l’autorité royale en Languedoc, au comte de Foix, Gaston Fébus, l’un des princes les plus puissants du sud du royaume. L’affrontement s’inscrit dans un contexte de fortes tensions régionales, où les grands seigneurs entendent préserver leurs marges d’autonomie face à l’emprise croissante des princes du sang et des officiers royaux.


II. 1382 : révoltes fiscales, guerre en Provence et victoire de Roosebeke

L’année 1382 est marquée, dans le royaume de France, par une forte tension entre les nécessités financières de l’État, les ambitions princières et les résistances urbaines. Tandis que le gouvernement des oncles cherche à restaurer les ressources royales, plusieurs villes se soulèvent contre la pression fiscale. Dans le même temps, la monarchie intervient en Flandre et en Provence, montrant que le début du règne de Charles VI se déroule dans un climat de guerre, de troubles sociaux et de rivalités dynastiques.

Le point de départ de la crise intérieure est fiscal. Le 15 janvier 1382, une ordonnance royale rétablit plusieurs aides, c’est-à-dire des impôts indirects sur les marchandises, notamment sur le sel et le vin. Cette décision rompt avec les allègements consentis à la mort de Charles V et suscite immédiatement une violente hostilité populaire, avant même son application effective. Dans un royaume encore marqué par la guerre, les rançons, les mauvaises récoltes et les effets persistants de la peste, ces prélèvements sont perçus comme une charge insupportable.

Les Maillotins Les Maillotins: Besançon, Bibliothèque municipale, Public domain, via Wikimedia Commons

La première grande explosion a lieu à Rouen. Le 24 février 1382 débute la Harelle, révolte urbaine dirigée contre les agents fiscaux et, plus largement, contre les formes de domination royale et seigneuriale ressenties par les habitants. Quelques jours plus tard, le mouvement gagne Paris, où commence le 1er mars la révolte dite des Maillotins, nommée d’après les maillets de fer saisis par les insurgés. Dans les deux cas, l’émeute mêle rejet de l’impôt, hostilité envers les officiers royaux et violences contre certains groupes privilégiés ou assimilés au pouvoir. Charles VI intervient personnellement pour rétablir l’ordre : il fait une entrée solennelle à Rouen le 29 mars, supprime les franchises communales de la ville et engage une répression destinée à rappeler l’autorité de la monarchie.

Révolte du Languedoc en 1382 contre les agents fiscaux Révolte du Languedoc en 1382 contre les agents fiscaux: Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans le même temps, les États généraux réunis à Compiègne le 15 avril 1382 refusent les subsides demandés par le gouvernement. Ce refus souligne la difficulté du pouvoir à faire accepter sa politique fiscale, au moment même où les dépenses militaires et princières restent considérables. La monarchie, encore dominée par les oncles du jeune roi, apparaît alors confrontée à une double contestation : celle des villes et celle des assemblées représentatives.

Le sud du royaume est, lui aussi, troublé. En Provence, Louis Ier d’Anjou, adopté par la reine Jeanne Ire de Naples, cherche à faire reconnaître ses droits. Dès février 1382, il se rend à Avignon pour recevoir l’hommage des seigneurs et des villes, mais la communauté d’Aix refuse de le reconnaître. Cet affrontement ouvre la guerre de l’Union d’Aix, guerre civile provençale qui oppose, au-delà des intérêts angevins et durassiens, des camps liés aussi aux deux obédiences du Grand Schisme. Le 30 mai 1382, Louis d’Anjou reçoit du pape Clément VII l’investiture du royaume de Sicile, puis part pour l’Italie en juin avec une armée importante ; il entre dans le royaume de Naples en septembre, sans toutefois parvenir à s’y imposer durablement.

À l’extérieur du royaume, la conjoncture reste agitée. En Angleterre, Richard II épouse Anne de Bohême le 14 janvier 1382, dans un contexte où la monarchie anglaise sort à peine de la révolte paysanne de 1381. Mais c’est surtout en Flandre que la situation devient décisive pour la France. La révolte urbaine partie de Gand depuis 1379 se poursuit, et son chef, Philippe van Artevelde, représente une menace à la fois pour le comte de Flandre et pour l’équilibre politique du nord du royaume. À la demande du comte Louis de Male, la monarchie française intervient militairement.

La bataille de Roosebeke La bataille de Roosebeke: AnonymousUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

Cette intervention débouche sur la bataille de Roosebeke, le 27 novembre 1382. L’armée royale, conduite sous l’autorité du jeune Charles VI mais commandée en réalité par de grands capitaines comme Olivier de Clisson, affronte les milices flamandes de Philippe van Artevelde près d’Ypres. La victoire française est nette. Elle permet d’écraser momentanément la grande révolte des villes flamandes, de rétablir l’autorité du comte et d’offrir à la monarchie un succès militaire éclatant au début du règne. La mort de Philippe van Artevelde, dont le corps est retrouvé parmi les vaincus, symbolise la défaite du parti gantois. Cette victoire renforce considérablement le prestige de Charles VI, alors même que son gouvernement est contesté à l’intérieur du royaume.

La mort de Philippe van Artevelde La mort de Philippe van Artevelde : Image taken from:Title: "Geïllustreerde geschiedenis van België … Geheel herzien en het hedendaagsche tijdperk bijgewerkt door Eug. Hubert"Author: MOKE, Henri Guillaume.Contributor: HUBERT, Eugène Ernest.Shelfmark: "British Library HMNTS 9414.l.2."Page: 230Place of Publishing: BrusselDate of Publishing: 1885Issuance: monographicIdentifier: 002519118, No restrictions, via Wikimedia Commonsg


III. 1383–1385 : répression intérieure, campagne de Flandre et paix de Tournai

Le Retours Charles VI à Paris en 1383 Le Retours Charles VI à Paris en 1383: Jean Froissart, Public domain, via Wikimedia Commons

Au début de 1383, le jeune roi revient triomphalement à Paris après la campagne de Flandre. Le 11 janvier, cette entrée solennelle sert de cadre à une reprise en main politique de la capitale après la révolte des Maillotins. L’ordonnance du 27 janvier 1383 supprime plusieurs institutions municipales parisiennes, notamment la prévôté des marchands, et affaiblit durablement les privilèges urbains. Cette politique de répression montre que le gouvernement princier entend tirer toutes les conséquences des troubles de 1382 et restaurer sans ambiguïté l’autorité royale.

La même année, la situation flamande demeure instable. Malgré la victoire française de Roosebeke, l’agitation n’est pas complètement éteinte. L’Angleterre tente de reprendre pied dans les Pays-Bas grâce à l’expédition de l’évêque de Norwich, Henri le Despenser, qui débarque en Flandre en 1383. Les Anglais remportent notamment un succès à Dunkerque le 25 mai, mais l’offensive s’enlise ensuite. À l’automne, Charles VI mène une nouvelle campagne ; les positions anglaises sont progressivement réduites, et Bourbourg capitule en septembre après le repli des forces de Despenser. Cette opération confirme que la monarchie française reste capable de projeter sa force dans les anciens Pays-Bas flamands.

L’année 1384 est surtout marquée par des recompositions dynastiques majeures. Le 26 janvier 1384, une trêve est conclue à Leulinghem entre la France et l’Angleterre ; elle inclut aussi leurs alliés respectifs, notamment l’Écosse, la Castille et les Gantois. Cette suspension des hostilités montre l’épuisement relatif des deux camps à ce moment du conflit. Quelques jours plus tard, le 30 janvier, la mort de Louis de Male, comte de Flandre, fait passer l’héritage flamand — Flandre, Artois, Rethel, Nevers, Franche-Comté et d’autres terres — dans l’orbite de Philippe le Hardi, époux de sa fille Marguerite de Male. Cet événement renforce considérablement la puissance de la maison de Bourgogne au sein même de l’ensemble valoisien.

La même année, la politique angevine en Italie connaît un nouveau tournant. Louis Ier d’Anjou, engagé depuis plusieurs années dans la lutte pour le royaume de Naples, meurt le 20 septembre 1384 près de Bari. Son fils Louis II d’Anjou lui succède sous la régence de Marie de Blois, ce qui prolonge les ambitions angevines en Méditerranée. En Provence, ces enjeux continuent d’alimenter les divisions issues de la guerre de l’Union d’Aix.

En 1385, la trêve avec l’Angleterre expire au printemps, mais les opérations restent liées aux difficultés flamandes et aux équilibres princiers. Le 17 juillet 1385, Charles VI épouse Isabeau de Bavière, mariage arrangé dans un contexte où Philippe le Hardi, désormais puissant en Flandre, cherche aussi à consolider ses appuis germaniques. Au même moment, les affaires italiennes et pontificales continuent d’interagir avec la politique française : Louis II d’Anjou reçoit en mai 1385 l’investiture du royaume de Naples de l’antipape Clément VII, dans le cadre du Grand Schisme d’Occident.

Mais l’événement majeur de la fin de l’année est la paix de Tournai, conclue le 18 décembre 1385. Elle met fin à la longue révolte de Gand et rétablit l’autorité de Philippe le Hardi sur la Flandre, tout en accordant une amnistie relativement large aux rebelles. Cette paix est essentielle : elle clôt un cycle de guerre urbaine et renforce encore la position de la branche bourguignonne des Valois dans les anciens Pays-Bas. Elle montre aussi que, désormais, la stabilité du nord du royaume dépend étroitement des intérêts croisés de la couronne de France et de la maison de Bourgogne.


IV. 1386–1388 : trêve fragile, recompositions princières et fin du gouvernement des oncles

Siège du château de Brest Siège du château de Brest: Master of Anthony of Burgundy, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1386, la situation bretonne reste tendue. En juin, Jean IV de Bretagne entreprend le siège de Brest, alors tenue par les Anglais, mais il ne parvient pas à reprendre la ville. Cette difficulté rappelle combien la Bretagne demeure un espace de rivalités complexes, où les intérêts du duc, ceux de l’Angleterre et ceux de la couronne de France restent étroitement imbriqués. La même année, la monarchie renforce aussi ses instruments juridiques : par lettres patentes du 5 septembre 1386, Charles VI attribue plus formellement à la couronne l’exercice du droit d’aubaine et développe le système des lettres de naturalité, qui permettent à des étrangers d’être admis à la jouissance de certains droits dans le royaume.

En 1387, les grands équilibres du Midi et de la Méditerranée évoluent. Le 1er janvier, Charles III le Noble devient roi de Navarre, tandis qu’en Aragon, Jean Ier monte sur le trône quelques jours plus tard et s’inscrit dans l’orbite du pape d’Avignon. Dans le même temps, la longue guerre de l’Union d’Aix touche à son terme. Le 21 octobre 1387, Louis II d’Anjou et sa mère Marie de Blois font leur entrée dans Aix-en-Provence ; d’autres villes provençales se rallient peu à peu au parti angevin. La victoire angevine met fin à une longue guerre civile de Provence, mais laisse entière la question des terres orientales de la province.

L’année 1388 donne justement à cette question provençale une issue durable. À la suite de la guerre de l’Union d’Aix, la Provence orientale, autour de Nice et au-delà du Var, choisit de se placer sous la protection de la maison de Savoie : c’est la dédition de Nice à la Savoie, datée du 28 septembre 1388. Cet événement a une portée majeure, car il donne à la Savoie un accès méditerranéen durable et retranche de l’espace provençal une partie orientale qui suit désormais une autre trajectoire politique.

Dans le même temps, la situation internationale reste mouvante. En Angleterre, le Merciless Parliament ouvert en février 1388 manifeste la violence des luttes politiques autour de Richard II et l’humiliation du jeune roi devant la haute noblesse menée par Thomas de Woodstock. Cette crise du pouvoir anglais contribue à limiter la capacité d’action extérieure du royaume rival, même si la guerre n’est pas formellement close.

Pour la monarchie française, le fait politique décisif de 1388 est toutefois intérieur. Le 3 novembre 1388, à Reims, une grande réunion du Conseil du roi marque la fin effective du gouvernement des oncles. Bien que Charles VI n’ait pas encore vingt ans, il décide de gouverner désormais par lui-même. Les ducs de Bourgogne et de Berry sont écartés du cœur du pouvoir, et le roi rappelle autour de lui les anciens serviteurs de son père, bientôt surnommés les Marmousets. Cette réorientation ouvre une nouvelle phase du règne, dans laquelle la monarchie cherche à retrouver l’esprit de gouvernement méthodique qui avait caractérisé le temps de Charles V.


V. 1389–1392 : gouvernement personnel, voyage méridional et première crise de folie

En Angleterre, l’année 1389 voit aussi un tournant politique. Le 3 mai, Richard II commence à exercer plus directement son autorité personnelle après les humiliations infligées par les grands seigneurs au cours des années précédentes. Cette évolution favorise un apaisement temporaire entre les deux royaumes. Le 18 juin 1389, la trêve de Leulinghem est conclue entre la France et l’Angleterre ; elle doit durer jusqu’au 1er août 1392. Cet accord ne met pas fin à la guerre de Cent Ans, mais il suspend les grandes opérations militaires et crée un climat plus favorable aux négociations.

La reine Isabeau de Bavière fait son entrée à Paris La reine Isabeau de Bavière fait son entrée à Paris: Eduard Schwoiser, Public domain, via Wikimedia Commons

Sur le plan intérieur, la cour de France connaît plusieurs événements dynastiques importants. Le 17 août 1389, Louis d’Orléans, frère du roi, célèbre à Melun ses noces avec Valentine Visconti, alliance prestigieuse avec la puissante maison de Milan. Quelques jours plus tard, le 22 août, la reine Isabeau de Bavière fait son entrée solennelle à Paris, cérémonie destinée à affermir le prestige de la monarchie. Ces fêtes et ces alliances contribuent à donner au début du gouvernement personnel de Charles VI l’image d’un règne jeune, fastueux et plein de promesses.

Le roi entreprend ensuite un long voyage en Languedoc, commencé le 2 septembre 1389 et poursuivi jusqu’au début de 1390. Ce déplacement n’est pas seulement symbolique : il permet à la monarchie de manifester sa présence dans les provinces méridionales, de rappeler son autorité dans des espaces où les princes et les grandes villes disposent encore d’une forte autonomie, et de rencontrer plusieurs grands seigneurs du Midi. Au cours de ce voyage, Charles VI passe notamment par Avignon, où il rencontre le pape d’Avignon, puis par Montpellier, Béziers, Toulouse et enfin Foix, où il est reçu par Gaston Fébus. La présence du roi dans ces villes illustre la volonté de donner au gouvernement personnel un ancrage véritablement territorial.

Ce séjour méridional se déroule dans un contexte international marqué par le Grand Schisme d’Occident. Le 1er novembre 1389, Louis II d’Anjou est couronné roi de Sicile à Avignon par Clément VII, en présence de Charles VI. Cette cérémonie souligne l’alliance étroite entre la monarchie française, la maison d’Anjou et l’obédience avignonnaise. Le lendemain, 2 novembre 1389, commence à Rome le pontificat de Boniface IX, successeur d’Urbain VI, ce qui confirme la division durable de la chrétienté entre deux papes rivaux. La politique française reste alors nettement orientée vers le soutien au pape d’Avignon, dans la continuité de la diplomatie de Charles V.

L’année 1390 prolonge cette ouverture méditerranéenne. Une expédition franco-génoise quitte Marseille le 1er juillet pour mener une opération contre Mahdia, en Tunisie, en réponse à la piraterie barbaresque. Le siège commence en juillet mais échoue à l’automne. Cette entreprise, parfois qualifiée de croisade de Mahdia, montre que le règne de Charles VI ne s’inscrit pas seulement dans le cadre de la guerre contre l’Angleterre : il participe aussi aux projets de croisade et aux ambitions maritimes de la noblesse française et génoise. La même année, Louis II d’Anjou débarque en Italie et entre à Naples le 15 août, dans le cadre de la lutte pour le royaume de Sicile.

Crise de folie de Roi Charles VI Crise de folie de Roi Charles VI : Jean Froissart, Public domain, via Wikimedia Commons

Mais cette phase de relative stabilité prend fin en 1392. Le 14 juin, une tentative d’assassinat menée par Pierre de Craon contre le connétable Olivier de Clisson provoque une vive émotion à la cour. Charles VI décide aussitôt d’entrer en campagne contre le duc de Bretagne, soupçonné d’avoir protégé le coupable. C’est au cours de cette expédition, dans la forêt du Mans, le 5 août 1392, que survient la première grande crise de folie du roi. Pris d’un accès de délire, Charles attaque brutalement son entourage et tue plusieurs hommes avant d’être maîtrisé. L’épisode frappe profondément les contemporains et marque le début d’une maladie appelée à transformer durablement le règne.


VI. 1393–1394 : la fragilité du roi, le Schisme et le durcissement du royaume

Le Bal des ardents Le Bal des ardents: Georges-Antoine Rochegrosse, Public domain, via Wikimedia Commons

Le 28 janvier 1393, la cour est frappée par l’épisode célèbre du bal des Ardents. Lors d’une fête donnée à l’Hôtel Saint-Pol, plusieurs courtisans déguisés en “hommes sauvages” prennent feu au contact d’une torche ; le roi lui-même manque d’y périr. Sauvé in extremis, Charles VI sort profondément marqué de l’événement. Cet accident spectaculaire, dans un climat déjà troublé par ses accès de démence, renforce le sentiment d’un pouvoir royal exposé à la fois au désordre de la cour et à la vulnérabilité personnelle du souverain.

La même année, la trêve de Leulinghem est renouvelée le 28 avril 1393, prolongeant la suspension des grandes opérations entre la France et l’Angleterre. Cette paix provisoire permet aux deux royaumes de faire face à leurs propres difficultés intérieures. En Angleterre, la crise politique du règne de Richard II demeure vive ; en France, c’est désormais la santé du roi qui devient le principal facteur d’incertitude.

En juin 1393, Charles VI connaît une nouvelle crise de folie. Ces accès, désormais répétés, empêchent toute continuité stable dans l’exercice personnel du pouvoir et favorisent le retour des rivalités entre princes. Dans le même temps, le conflit entre Olivier de Clisson et le duc Jean IV de Bretagne, protecteur de Pierre de Craon, se poursuit. Cette guerre bretonne, qui s’étend jusqu’en 1395, montre que les tensions princières restent vives dans les marges du royaume, au moment même où le centre du pouvoir est affaibli par la maladie royale.

L’année 1394 est dominée par la question religieuse. Depuis 1378, le Grand Schisme d’Occident divise la chrétienté entre les obédiences de Rome et d’Avignon. Le 6 juin 1394, l’Université de Paris propose, pour tenter de résoudre la crise, la voie dite de la via cessionis, c’est-à-dire l’abdication volontaire des deux papes rivaux. Cette position montre le rôle majeur joué par l’Université dans les débats politico-religieux du royaume, ainsi que la volonté française de trouver une issue à une division qui affaiblit l’ensemble de la chrétienté latine.

Quelques mois plus tard, le 16 septembre 1394, meurt à Avignon l’antipape Clément VII. Il est remplacé le 28 septembre par Benoît XIII, ce qui assure la continuité de l’obédience avignonnaise au lieu de résoudre le schisme. L’espoir d’une réunification rapide s’éloigne donc, et la fracture religieuse demeure solidement installée dans l’Europe chrétienne.

Dans ce climat de tension religieuse et politique, le royaume connaît aussi un durcissement intérieur. Le 17 septembre 1394, les Juifs sont expulsés du royaume de France sur ordre de Charles VI. Cette mesure s’inscrit dans une longue histoire de restrictions, de persécutions et d’expulsions intermittentes. Elle marque une étape durable, souvent présentée comme l’expulsion définitive des Juifs du domaine royal français à la fin du Moyen Âge.

À l’automne 1394, le pape Boniface IX, à Rome, lance de son côté plusieurs appels à la croisade contre les Turcs. Ces initiatives rappellent que le schisme n’empêche pas la papauté romaine de chercher à exercer une autorité universelle. Mais dans les faits, l’Europe chrétienne reste profondément divisée, et les rivalités d’obédience l’emportent souvent sur les projets de croisade commune.


VII. 1396–1399 : rapprochement franco-anglais, question génoise, schisme et bascule anglaise

En 1396, plusieurs événements traduisent cette phase d’apaisement relatif. Le 19 septembre, le duc Jean V de Bretagne épouse Jeanne de France, rapprochant un peu plus la maison ducale bretonne de la dynastie royale. Surtout, l’entente entre Charles VI et Richard II se renforce : le 27 octobre 1396, les deux souverains se rencontrent à Ardres, et quelques jours plus tard, le 4 novembre, Richard II épouse Isabelle de Valois, fille du roi de France. Ce mariage, bien que conclu entre un roi adulte et une princesse encore enfant, symbolise la volonté des deux cours d’inscrire la trêve dans la durée. Il ne met pas fin juridiquement à la guerre, mais il traduit une véritable recherche de stabilisation diplomatique.

La même année, la France étend aussi son influence en Méditerranée. Par le traité du 25 octobre 1396, la république de Gênes se place sous la protection du roi de France, à condition de conserver ses libertés civiles. Cette première domination française sur Gênes, si elle reste fragile, montre que la monarchie valoisienne ne pense plus seulement en fonction du théâtre franco-anglais, mais aussi à l’échelle des équilibres méditerranéens. Elle s’accompagne d’une présence française en Corse, qui s’inscrit dans la dépendance génoise de l’île.

Exécution de Thomas de Woodstock Exécution de Thomas de Woodstock: Froissart, Chroniques, BnF MS Fr 2646, fol. 289 AnonymousUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1397, la détente extérieure contraste avec la fragilité persistante des royaumes européens. Une ordonnance royale française du 13 février règle désormais plus explicitement le traitement spirituel et funéraire des condamnés à mort, témoignant d’une attention accrue aux formes de la justice et du salut. Le 28 mars, Brest est restituée par les Anglais au duc de Bretagne, ce qui réduit encore un ancien point d’appui anglais dans l’Ouest. Dans le même temps, la peste réapparaît en Provence, tandis qu’en Angleterre, Richard II durcit brutalement son pouvoir personnel : l’arrestation puis l’exécution de Thomas de Woodstock et d’autres anciens opposants signalent une volonté de revanche contre la haute noblesse qui l’avait humilié quelques années plus tôt.

L’année 1398 est dominée par la question du Grand Schisme d’Occident. Depuis 1378, la chrétienté latine est divisée entre les obédiences de Rome et d’Avignon ; or, sous l’impulsion de l’Université de Paris, la monarchie française tente désormais d’imposer une solution. Le 22 mai 1398, une assemblée du clergé réunie à Paris se prononce pour la soustraction d’obédience, c’est-à-dire pour le retrait de l’obéissance au pape d’Avignon, Benoît XIII, afin de le contraindre à négocier la fin du schisme. Cette décision, confirmée par édit royal en juillet, ne résout pas la crise, mais elle montre le rôle intellectuel et politique de la France dans la recherche d’une issue. La même année, un gouverneur français, Colart de Calleville, prend ses fonctions à Gênes, signe que la tutelle française sur la cité ligure se concrétise.

Couronnement d'Henri IV d'Angleterre Couronnement d’Henri IV d’Angleterre: J. Johnson (engraver), Public domain, via Wikimedia Commons

En 1399, la scène européenne est bouleversée par la crise anglaise. Tandis que le maréchal Boucicaut part pour l’Orient avec une expédition qui contribue un temps à desserrer la pression turque sur Constantinople, l’Angleterre entre dans une nouvelle phase dynastique. Profitant de l’absence de Richard II, parti en Irlande, Henri Bolingbroke rentre d’exil, rallie une partie importante de la noblesse et contraint le roi à l’abdication. Le 30 septembre 1399, il devient roi sous le nom d’Henri IV et fonde la maison de Lancastre. Ce changement dynastique ne signifie pas une reprise immédiate de la guerre avec la France, mais il modifie en profondeur le cadre politique anglais et prépare les affrontements du début du XVe siècle.


VIII. 1400–1404 : Méditerranée, Schisme et retour des rivalités princières

En 1400, le pouvoir royal cherche encore à préciser ses instruments de gouvernement. Une ordonnance du 7 janvier mentionne pour la première fois les pays d’élection, signe de l’évolution administrative du royaume et du rôle croissant des cadres fiscaux et judiciaires dans l’organisation monarchique. La même année, la domination française sur Gênes se heurte toutefois à une forte résistance locale. Le 12 janvier 1400, une révolte éclate contre le gouverneur français Colart de Calleville, qui doit fuir quelques jours plus tard. Cet épisode montre combien la tutelle française sur la république ligure reste fragile, malgré l’accord conclu en 1396. Au même moment, l’Angleterre connaît un nouveau durcissement dynastique : l’ancien roi Richard II, déposé l’année précédente, meurt en captivité au château de Pontefract en février 1400, ce qui consolide le pouvoir d’Henri IV de Lancastre.

La crise génoise n’est pourtant pas abandonnée. Le 31 octobre 1401, le maréchal Boucicaut entre à Gênes comme gouverneur du roi de France. Sa fermeté lui permet de rétablir l’ordre ; le 6 novembre, Battista Boccanegra, qui avait cherché à soulever la ville contre les Français, est exécuté. Cette reprise en main souligne l’importance stratégique de Gênes pour la politique méditerranéenne des Valois. Dans le même temps, la cour de France se reconfigure : la reine Isabeau de Bavière s’installe à l’hôtel Barbette, tandis qu’une coalition d’intérêts se dessine autour d’elle, du duc de Berry et du duc de Bourgogne, face à l’influence grandissante de Louis d’Orléans. Ce déplacement des équilibres de cour annonce déjà les affrontements politiques du début du XVe siècle.

En 1403, la question du Grand Schisme d’Occident redevient centrale. Le 12 mars, l’antipape Benoît XIII s’enfuit d’Avignon, alors que la pression politique exercée sur lui se renforce. Quelques semaines plus tard, le 26 avril, une ordonnance de Charles VI délègue l’autorité souveraine, pendant les absences ou empêchements du roi, à un conseil des princes du sang présidé par la reine Isabeau de Bavière. Cette décision entérine institutionnellement la place centrale des princes et de la reine dans le gouvernement, au moment où les accès de folie du roi rendent l’exercice personnel du pouvoir de plus en plus incertain. Pourtant, malgré les tentatives précédentes de soustraction d’obédience, Charles VI signe le 30 mai 1403 un acte replaçant le royaume dans l’obédience de Benoît XIII, preuve que la politique française face au schisme reste hésitante et profondément liée aux calculs diplomatiques du moment.

La même année, la mer reste un espace d’insécurité. Le corsaire anglais William de Wilford attaque un convoi venu de La Rochelle, capture ou incendie plusieurs navires, puis pille des localités du littoral breton. Cet épisode rappelle que, même en l’absence de grande campagne terrestre entre les deux royaumes, la guerre franco-anglaise continue sous forme de raids maritimes, de courses et de harcèlement des échanges commerciaux.

L’année 1404 ouvre une nouvelle phase politique. Le 27 avril, Philippe le Hardi meurt. Sa disparition prive le royaume de l’un des principaux arbitres de la politique princière depuis la minorité de Charles VI. Son fils Jean sans Peur lui succède comme duc de Bourgogne et hérite d’un ensemble princier considérable, incluant la Bourgogne, la Flandre, l’Artois et la Franche-Comté. Moins intégré que son père au fonctionnement du gouvernement royal, il entre rapidement en concurrence avec Louis d’Orléans, frère du roi, dont l’influence à la cour est déjà forte. La rivalité entre ces deux princes, encore latente en 1404, devient bientôt l’un des principaux axes de la crise politique française.

Dans ce contexte, Charles VI tente de préserver l’autorité monarchique en redistribuant certaines charges : le 6 juin 1404, Jean sans Peur est nommé lieutenant général du roi en Normandie et en Picardie. Mais cette nomination ne suffit pas à empêcher l’exacerbation des rivalités princières. L’Angleterre d’Henri IV, de son côté, suit avec attention ces divisions françaises, qui lui offrent à moyen terme des perspectives favorables.

Le Schisme, lui aussi, se prolonge. À Rome, Boniface IX meurt le 1er octobre 1404, puis Innocent VII lui succède quelques jours plus tard, dans un climat de fortes tensions. Au même moment, Benoît XIII poursuit son itinérance dans l’espace méditerranéen et est reçu à Nice par Amédée VIII de Savoie en décembre 1404. La division de la chrétienté reste donc entière, et les puissances européennes continuent de se répartir entre les deux obédiences.


IX. 1405–1407 : rivalités princières, Schisme et assassinat du duc d’Orléans

Les années 1405 à 1407 marquent un tournant dans le règne de Charles VI. La maladie du roi prive durablement la monarchie d’un centre de décision stable, tandis que la concurrence entre les princes du sang s’exacerbe. Dans ce contexte, la rivalité entre Louis d’Orléans, frère du roi, et Jean sans Peur, nouveau duc de Bourgogne, devient progressivement le principal axe de tension politique du royaume. Parallèlement, la France reste engagée dans les débats du Grand Schisme d’Occident, tandis que la guerre contre l’Angleterre se poursuit surtout sur les marges.

Goldenes Rössl Cette photographie représente le Petit Cheval d’or, aussi appelé Goldenes Rössl, un chef-d’œuvre d’orfèvrerie offert au roi Charles VI par son épouse Isabeau de Bavière au début du XVe siècle: Bischöfliche Administration der Kapellstiftung, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

En 1405, les signes de cette dégradation sont déjà visibles. Au début de l’année, Isabeau de Bavière offre au roi le célèbre Goldenes Rössl, témoignage du faste curial qui entoure encore la monarchie. Mais, dès la fin du mois de février, les tensions éclatent au Conseil entre Jean sans Peur et Louis d’Orléans, à propos notamment de la levée des tailles. Le conflit oppose deux conceptions du gouvernement, mais aussi deux clientèles princières et deux ambitions antagonistes autour de la personne du roi malade. Au cours de l’année, la rivalité devient si vive que les deux princes en viennent aux armes avant une réconciliation de façade conclue le 16 octobre 1405. Cette paix apparente ne règle rien ; elle ne fait que différer l’affrontement.

La même année, la France tente encore de peser sur les équilibres extérieurs. En juillet 1405, une expédition française commandée par Jean II de Rieux est envoyée au secours d’Owain Glyndŵr, chef de la révolte galloise contre l’Angleterre. Les Français débarquent au pays de Galles, s’emparent de plusieurs places et avancent avec leurs alliés gallois, mais l’opération échoue faute de vivres et de décision stratégique ; aucune bataille décisive n’a lieu, et les troupes rembarquent. Cet épisode montre que, malgré la trêve continentale, la France continue de chercher à affaiblir l’Angleterre sur des théâtres périphériques.

En 1406, la situation intérieure française demeure instable, tandis que le contexte britannique évolue. En Angleterre, le Parlement refuse des subsides à Henri IV, ce qui affaiblit encore son autorité. La même année, un traité de commerce est conclu entre le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne, signe que les grands princes français mènent déjà des politiques extérieures qui ne coïncident pas toujours exactement avec les intérêts immédiats de la couronne. En France, le mariage de Charles d’Orléans avec Isabelle de Valois contribue à renforcer encore la maison d’Orléans dans le jeu princier. Sur le plan religieux, le Parlement de Paris supprime à l’automne les taxes apostoliques, preuve supplémentaire des tensions durables entre la monarchie, les institutions du royaume et l’administration pontificale dans le contexte du schisme.

L’année 1407 fait passer la crise à un niveau supérieur. Le royaume de France continue d’intervenir dans le débat sur le Grand Schisme d’Occident : au début de l’année, l’Église gallicane affirme plus nettement que l’autorité du pape ne vaut que dans l’ordre spirituel, et la politique de soustraction d’obédience à l’égard de Benoît XIII est confirmée. Des négociations sont encore tentées entre les deux papes rivaux, Benoît XIII et Grégoire XII, notamment autour d’une rencontre prévue à Savone, mais elles échouent. Le schisme se prolonge donc, et la France reste l’un de ses principaux foyers diplomatiques et doctrinaux.

Mais l’événement capital de l’année est politique et dynastique. À l’automne 1407, Jean sans Peur revient à Paris ; la rivalité avec Louis d’Orléans se rallume aussitôt. Une tentative de réconciliation est encore organisée le 22 novembre sous l’égide du duc de Berry, mais elle échoue. Le lendemain, 23 novembre 1407, Louis d’Orléans est assassiné à Paris par des hommes de Jean sans Peur, dirigés par Raoul d’Anquetonville, alors que le duc regagne son hôtel après avoir quitté la reine. Le meurtre est soigneusement préparé et exécuté comme une embuscade de rue.

Assassinat de duc d'Orléans Assassinat de duc d’Orléans: Bibliothèque nationale de France (BnF) -Banque d’images du département de la reproduction, Auteur inconnu Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

Cet assassinat a une portée immense. Il ne s’agit pas seulement de l’élimination d’un rival personnel : en frappant le frère du roi, Jean sans Peur fait basculer la compétition princière dans la violence ouverte. Sa fuite immédiate vers la Flandre montre qu’il mesure la gravité de son acte, même s’il cherchera bientôt à le justifier politiquement. À partir de ce moment, la fracture entre les partisans de la maison d’Orléans et ceux du duc de Bourgogne devient le grand clivage de la politique française. L’assassinat de 1407 est traditionnellement considéré comme le point de départ de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, qui affaiblira durablement le royaume au moment même où l’Angleterre prépare son retour offensif.


X. 1408–1411 : justification du meurtre d’Orléans, paix précaire et entrée dans la guerre civile

Les années 1408 à 1411 voient la crise politique française changer de nature. Après l’assassinat de Louis d’Orléans en 1407, le royaume ne bascule pas immédiatement dans une guerre civile générale, mais entre dans une phase de justification idéologique, de réconciliations de façade puis de rupture ouverte entre les deux grands partis qui se forment autour des maisons d’Orléans et de Bourgogne. Dans le même temps, le Grand Schisme d’Occident continue de structurer l’arrière-plan religieux et diplomatique de l’époque.

En 1408, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, cherche d’abord à imposer politiquement sa version des faits. Le 17 février, la chancellerie bourguignonne diffuse à Arras un manifeste soutenant que le meurtre de Louis d’Orléans avait été commis pour le bien du royaume. Quelques jours plus tard, le 28 février, Jean sans Peur rentre triomphalement à Paris, signe que son parti conserve de puissants appuis dans la capitale malgré la gravité de l’assassinat. Cette stratégie de justification transforme un crime princier en argument de gouvernement : le duc prétend avoir éliminé un tyran dangereux pour le roi et pour l’État.

bataille d’Othée bataille d’Othée: François Paquot, CC0, via Wikimedia Commons

La même année, Jean sans Peur renforce encore son prestige par une victoire extérieure. Le 23 septembre 1408, il écrase les Liégeois révoltés à la bataille d’Othée, dans le cadre de l’insurrection menée contre Jean de Bavière, prince-évêque de Liège. Ce succès militaire accroît son autorité personnelle et donne à son parti l’image d’une force capable de rétablir l’ordre dans les principautés voisines. Il renforce aussi le poids du duc de Bourgogne dans l’ensemble des affaires du royaume.

Parallèlement, la question du Schisme reste ouverte. Le 15 novembre 1408 s’ouvre à Perpignan un concile convoqué par Benoît XIII pour tenter de résoudre la division de l’Église. L’initiative ne suffit pas à rétablir l’unité, mais elle montre que la crise ecclésiale demeure au cœur des préoccupations des princes et des universités, au moment même où la France s’enfonce dans ses propres divisions.

En 1409, une tentative d’apaisement intervient avec la paix de Chartres, signée le 9 mars. Le traité prévoit notamment que Jean sans Peur reconnaisse sa responsabilité dans le meurtre de Louis d’Orléans et présente des excuses aux fils du défunt. La cérémonie de réconciliation, imposée aux princes orléanais, demeure cependant profondément fragile : elle ne résout ni le traumatisme du meurtre, ni la rivalité des clientèles nobiliaires, ni la concurrence pour le contrôle du roi et du gouvernement. La paix de Chartres constitue ainsi davantage une suspension précaire qu’un véritable règlement.

La même année, le Grand Schisme d’Occident entre dans une nouvelle phase avec l’élection de l’antipape Alexandre V en juin 1409, à la suite du concile de Pise. Loin de résoudre la crise, cette élection ajoute un troisième prétendant à la tiare et complique encore davantage la situation religieuse européenne. Dans le même temps, la présence française à Gênes subit un revers majeur : en septembre 1409, une révolte éclate dans la ville et la garnison française y est massacrée en l’absence de Boucicaut. Cet épisode montre que l’influence méditerranéenne de la France demeure instable.

Le mariage de Charles d’Orléans avec Bonne d’Armagnac Le mariage de Charles d’Orléans avec Bonne d’Armagnac: Limbourg brothers, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1410, la rupture politique devient plus nette. Le 15 avril, le traité de Gien organise la coalition des princes hostiles à Jean sans Peur ; autour du jeune Charles d’Orléans et surtout du comte Bernard VII d’Armagnac, se constitue un camp désormais appelé à jouer un rôle central dans la vie politique française. Le mariage de Charles d’Orléans avec Bonne d’Armagnac, célébré le 15 août, renforce encore cette alliance dynastique et donne bientôt son nom au parti armagnac. Même si une nouvelle paix de Bicêtre est conclue le 2 novembre 1410, elle ne fait que masquer temporairement l’entrée du royaume dans une guerre civile durable.

L’année 1411 confirme cette évolution. Le jeune duc d’Orléans réclame justice pour le meurtre de son père, et l’affrontement avec Jean sans Peur devient ouvert. Les Bourguignons cherchent alors des appuis extérieurs, notamment en Angleterre, où Henri V est sollicité par les deux camps. En octobre 1411, Jean sans Peur entre dans Paris, puis ses partisans remportent en novembre un succès à Saint-Cloud, accompagné de massacres d’Armagnacs dans les environs de la capitale. La violence politique change alors d’échelle : la rivalité princière se transforme en guerre civile, au moment même où la France reste fragilisée par la folie du roi et par les divisions de la chrétienté.


XI. 1412–1413 : appel à l’Angleterre, crise cabochienne et prise de Paris par les Armagnacs

Les années 1412 et 1413 marquent une aggravation décisive de la crise française. La rivalité entre Armagnacs et Bourguignons cesse alors d’être un simple conflit de cour pour devenir une véritable guerre civile, dans laquelle chaque parti cherche des appuis extérieurs, y compris auprès de l’Angleterre. Dans le même temps, la capitale est à nouveau emportée par la violence politique et sociale, avec la révolte cabochienne, qui révèle la profondeur de la désagrégation de l’autorité monarchique.

En 1412, les deux camps français n’hésitent plus à solliciter l’aide anglaise. Le 8 mai, à Eltham, les Bourguignons concluent un accord avec les Lancastre, ouvrant une phase de coopération entre le duc de Bourgogne et l’Angleterre. Quelques jours plus tard, le 18 mai, les Armagnacs répliquent par le traité de Bourges, dans lequel ils offrent d’importantes concessions territoriales en échange d’un secours militaire anglais. Ce double appel à l’étranger montre combien la guerre civile française affaiblit déjà la cause du royaume : pour triompher de leurs rivaux, les princes sont prêts à compromettre l’intérêt général et à rouvrir la voie à l’intervention anglaise.

Le conflit prend aussitôt une dimension militaire. Le 11 juin 1412, Charles VI met le siège devant Bourges, place forte tenue par le duc de Berry et plusieurs chefs du parti armagnac. Dans le même temps, une armée anglaise conduite par Thomas de Lancastre, fils d’Henri IV, débarque à Saint-Vaast-la-Hougue le 10 août. Elle mène une chevauchée à travers la Basse-Normandie et l’Anjou, première grande offensive anglaise en France depuis plusieurs décennies, avant de rejoindre Bordeaux à l’automne. Cette expédition rappelle que la guerre de Cent Ans, sans avoir encore repris à grande échelle, reste intimement liée aux divisions internes du royaume.

L’année 1413 voit la crise se déplacer au cœur même de la capitale. Réunis à l’hôtel Saint-Pol du 30 janvier au 9 février, les États généraux s’opposent à la poursuite de la guerre civile et dénoncent les désordres du gouvernement. Dans ce climat d’agitation, Jean sans Peur choisit d’appuyer un mouvement populaire parisien pour reprendre l’ascendant politique. Le 28 avril, le prévôt Pierre des Essarts, partisan armagnac, reprend la Bastille Saint-Antoine au nom du dauphin. En réaction, le duc de Bourgogne favorise les émeutes des Cabochiens, ainsi nommés d’après le boucher Simon Caboche, chef populaire du mouvement.

La révolte cabochienne à l'hôtel Saint-Pol La révolte cabochienne à l’hôtel Saint-Pol: G. Burgun, Public domain, via Wikimedia Commons

La révolte cabochienne, qui se développe d’avril à août 1413, constitue l’un des épisodes les plus violents de la vie politique parisienne au début du XVe siècle. Les insurgés, appuyés par le parti bourguignon, s’en prennent aux officiers, aux partisans des Armagnacs et aux milieux de cour ; ils envahissent à plusieurs reprises l’hôtel Saint-Pol, résidence royale, et exercent une forte pression sur le roi et son entourage. Plusieurs seigneurs et courtisans sont arrêtés, parmi lesquels le duc de Bavière, frère de la reine. Cette violence urbaine s’accompagne d’un projet de réforme plus large. Les 25–27 mai 1413, sont promulguées les ordonnances cabochiennes, qui cherchent à réformer le gouvernement, à contrôler plus étroitement la fiscalité et à encadrer les finances royales. Bien qu’inspirées en partie par des revendications anciennes de réforme, elles restent étroitement liées à la domination momentanée du parti bourguignon dans la capitale.

Cependant, cette domination suscite rapidement un rejet croissant. Les excès des Cabochiens effraient une partie des Parisiens, tandis que les princes cherchent une issue politique. Une paix de Pontoise est conclue entre le 22 juillet et le 8 août 1413, mais elle ne règle pas durablement le conflit. Quelques semaines plus tard, le rapport de forces bascule. Le 23 août, les Armagnacs reprennent Paris ; le mouvement cabochien s’effondre, et plusieurs de ses chefs doivent fuir. Le 31 août, les princes armagnacs font leur entrée dans la capitale, où ils imposent à leur tour leur domination. Le 5 septembre, les ordonnances cabochiennes sont abrogées. Le pouvoir dans Paris change donc brutalement de camp, sans que la monarchie retrouve pour autant une réelle autonomie.

En parallèle, le Schisme d’Occident se poursuit. Le 9 décembre 1413, l’antipape Jean XXIII lance la bulle de convocation du concile de Constance, appelé à se réunir l’année suivante. Ce concile doit tenter de résoudre la division de la chrétienté, mais, pour la France, la priorité immédiate demeure la crise intérieure. Les fiançailles du futur Charles VII avec Marie d’Anjou, conclues le 18 décembre, montrent d’ailleurs que le camp armagnac cherche déjà à structurer autour du dauphin une nouvelle base dynastique et politique.


XII. 1414–1415 : guerre civile, paix précaire et désastre d’Azincourt

Les années 1414 et 1415 marquent un tournant décisif du règne de Charles VI. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons se poursuit, malgré une paix provisoire conclue à Arras, tandis que l’Angleterre profite des divisions françaises pour reprendre l’offensive sur le continent. La campagne d’Henri V aboutit en 1415 au désastre d’Azincourt, qui ouvre une nouvelle phase de la guerre de Cent Ans.

Au début de 1414, Jean sans Peur tente de reprendre l’initiative. Parti de Lille en janvier, il marche vers Paris, mais le conseil du roi le bannit le 10 février. En réaction, le camp armagnac entraîne Charles VI dans une campagne militaire contre les Bourguignons : le roi quitte Paris au printemps, les troupes royales reprennent Compiègne puis Noyon, et mettent le siège devant Soissons, qui est prise et brutalement mise à sac en mai 1414. Cette campagne montre que la guerre civile n’est plus une simple lutte d’influence à la cour : elle devient un affrontement armé entre les grands partis du royaume.

Dans ce contexte, chaque camp cherche des appuis extérieurs. Le 23 mai 1414, Henri V d’Angleterre conclut avec Jean sans Peur la convention de Leicester, qui ouvre une coopération entre le parti bourguignon et la monarchie anglaise. Pourtant, quelques semaines plus tard, une paix d’Arras est conclue le 4 septembre 1414 entre Armagnacs et Bourguignons. Comme les accords antérieurs, cette réconciliation reste fragile : elle suspend temporairement les hostilités sans résoudre les causes profondes du conflit, notamment la rivalité pour le contrôle du roi et du gouvernement.

L’année 1415 change d’échelle. Sur le plan religieux, le concile de Constance, réuni depuis 1414, commence à produire ses effets : la démission de Grégoire XII en juillet 1415 contribue à la résolution du Grand Schisme d’Occident, même si l’unité de l’Église n’est rétablie qu’avec l’élection de Martin V en 1417. Dans le même temps, l’antipape Benoît XIII se replie à Peñíscola, ce qui confirme l’affaiblissement progressif de l’obédience avignonnaise.

Le siège d'Harfleur Le siège d’Harfleur: Thomas Grieve, Public domain, via Wikimedia Commons

Mais l’événement majeur de l’année est militaire. Le 13 août 1415, Henri V débarque en Normandie, près de Harfleur, avec une importante armée et une artillerie de siège. Après plusieurs semaines d’opérations, Harfleur capitule le 22 septembre. Bien que son armée soit affaiblie par les maladies et les pertes du siège, le roi d’Angleterre choisit ensuite de marcher vers Calais. Les Français, divisés politiquement mais militairement nombreux, finissent par l’intercepter.

La bataille d’Azincourt La bataille d’Azincourt: Miniature tirée de l’Abrégé de la Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, XVe siècle, Paris - Public domain, via Wikimedia Commons

La rencontre a lieu le 25 octobre 1415 à la bataille d’Azincourt. L’armée française, supérieure en nombre, est écrasée par les forces d’Henri V. Comme à Crécy et à Poitiers, les archers anglais jouent un rôle décisif contre une noblesse française mal engagée sur un terrain défavorable. La défaite est immense : une partie importante de la haute aristocratie française est tuée ou capturée. Charles d’Orléans est fait prisonnier et restera longtemps détenu en Angleterre ; Boucicaut est lui aussi capturé. Charles VI, en raison de sa maladie, n’a pas commandé l’armée. Azincourt représente donc à la fois un désastre militaire et un effondrement politique pour une monarchie déjà minée par la guerre civile.

Les conséquences sont immédiates. Le 18 décembre 1415, le meurt, ce qui affaiblit encore la continuité dynastique au moment où le royaume traverse une crise majeure. À la fin du mois, Bernard d’Armagnac devient connétable de France et impose plus fortement encore la domination armagnacque sur le gouvernement parisien. Le pouvoir royal, déjà atteint par la folie de Charles VI, se trouve désormais plus dépendant que jamais des factions princières, au moment même où l’Angleterre retrouve une capacité d’intervention décisive sur le continent.


XIII. 1416–1417 : faiblesse du gouvernement, jeu diplomatique européen et conquête anglaise de la Normandie

Les années 1416 et 1417 aggravent encore la crise du royaume de Charles VI. Tandis que le gouvernement armagnac renforce son emprise sur les finances et l’administration, la situation internationale devient plus défavorable : l’empereur Sigismond, d’abord accueilli comme médiateur, se rapproche de l’Angleterre, et Henri V prépare méthodiquement une nouvelle offensive. Au même moment, le concile de Constance poursuit la liquidation du Grand Schisme d’Occident, donnant à ces années une portée à la fois militaire, politique et religieuse.

En 1416, le pouvoir dans le royaume se concentre davantage entre les mains du parti armagnac. Une grande ordonnance sur la police des ports et des marchés de Paris est promulguée en février, tandis que Bernard d’Armagnac reçoit le 12 février la charge de capitaine général du royaume et le contrôle des finances royales. Cette montée en puissance du chef armagnac illustre la dépendance croissante de la monarchie à l’égard des grands princes et de leurs clientèles, dans un contexte où la maladie du roi empêche tout exercice stable du pouvoir personnel.

La même année, l’équilibre européen se modifie. Le 1er mars 1416, l’empereur Sigismond arrive à Paris en médiateur. Mais, faute d’accord avec le gouvernement français, il gagne ensuite Londres, où il arrive le 7 mai. Le 15 août 1416, il conclut avec Henri V le traité de Canterbury, alliance offensive et défensive dirigée contre la France. Ce renversement diplomatique est important : il montre que la guerre franco-anglaise est désormais insérée dans un jeu européen plus large, où l’Empire peut peser sur les rapports de force occidentaux.

Sur le plan intérieur, la monarchie continue néanmoins de se recomposer. La mort du duc de Berry, le 15 juin 1416, met fin à la carrière de l’un des derniers grands princes de la génération des oncles de Charles VI. Son apanage revient alors à la couronne, avant d’être redistribué au dauphin Jean, puis, après sa mort, à son frère Charles, futur Charles VII. La disparition du duc de Berry prive aussi le royaume d’un prince souvent modérateur, attaché à limiter les affrontements les plus brutaux entre Armagnacs et Bourguignons.

Dans le même temps, la guerre continue sur mer. La bataille navale de Chef-de-Caux, en août 1416, se solde par un nouveau revers français dans l’estuaire de la Seine, ce qui confirme la vulnérabilité maritime du royaume face aux Anglais. En parallèle, un projet d’accord est discuté à l’automne entre Jean sans Peur et Henri V, signe que le parti bourguignon continue d’entretenir des ouvertures vers l’Angleterre dans la perspective de la guerre civile française.

L’année 1417 marque un tournant encore plus grave. Le 5 avril, le dauphin Jean meurt, et son frère cadet Charles de Ponthieu devient héritier du trône ; il est bientôt reconnu comme dauphin et reçoit le Berry, avant d’être nommé lieutenant général du royaume le 14 juin. Cette promotion place un prince encore très jeune au centre du jeu politique, dans un moment où la monarchie est déjà profondément affaiblie.

Mais c’est surtout la reprise de l’offensive anglaise qui bouleverse la situation. Le 1er août 1417, Henri V débarque à l’embouchure de la Touques, près de Trouville, avec l’objectif clair de conquérir durablement la Normandie. Cette campagne n’est pas une simple chevauchée comme celles du XIVe siècle : elle inaugure une véritable entreprise de subjugation territoriale. Les places normandes tombent rapidement : Saint-Lô se rend sans combat dès le printemps, puis Caen est prise après assaut en septembre, suivie de Bayeux, Argentan, Alençon et enfin Falaise en décembre. La Normandie commence ainsi à basculer sous domination anglaise.

Parallèlement, le concile de Constance progresse vers la fin du Grand Schisme d’Occident. Le 9 octobre 1417, il promulgue le décret Frequens, qui affirme le principe de réunions périodiques du concile pour contrôler plus étroitement la papauté. Puis, le 11 novembre 1417, Oddone Colonna est élu pape sous le nom de Martin V. Son élection, après la déposition ou la disparition des autres prétendants, met fin au schisme commencé en 1378. Pour la monarchie française, cette réunification de l’Église intervient toutefois au moment même où le royaume est militairement menacé et politiquement divisé.


XIV. 1418 : prise de Paris par les Bourguignons, massacres armagnacs et rupture du royaume

L’année 1418 marque une aggravation décisive de la crise française. Tandis que la conquête anglaise de la Normandie se poursuit, la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons atteint un degré de violence inédit avec la prise de Paris par le parti bourguignon, les massacres de prisonniers armagnacs et la constitution d’un pouvoir concurrent autour du dauphin Charles réfugié à Bourges. Dans le même temps, le concile de Constance s’achève et le Grand Schisme d’Occident touche à sa fin.

Sur le plan religieux, l’année s’ouvre dans la continuité du concile de Constance, qui se clôt le 22 avril 1418. Le 2 mai, Martin V publie les concordats de Constance conclus avec les différentes nations représentées au concile, parmi lesquelles la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Espagne. Ces accords visent à réorganiser les rapports entre la papauté restaurée et les différentes Églises du monde latin après la longue division ouverte en 1378. Pour le royaume de France, la fin du schisme supprime un grand facteur de désordre religieux, mais elle intervient au moment même où le pouvoir politique du royaume est plus déchiré que jamais.

La rupture politique se produit à Paris. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, le Bourguignon Perrinet Le Clerc ouvre la porte Saint-Germain aux hommes de Jean de Villiers de L’Isle-Adam, permettant au parti de Jean sans Peur de s’emparer de la capitale. Cette prise de Paris constitue un basculement majeur : la ville, centre du gouvernement et siège des principales institutions royales, passe sous domination bourguignonne. Le dauphin Charles, menacé de capture, parvient à s’échapper et gagne finalement Bourges, où il arrive au mois de juin. Dès lors, le royaume se trouve politiquement scindé entre un pouvoir parisien dominé par les Bourguignons et un pouvoir princier concurrent organisé autour du dauphin.

Jean sans Peur s’empare de la capitale Jean sans Peur s’empare de la capitale: Histoire de France en cent tableaux by Paul Lehugeur, Public domain, via Wikimedia Commons

La prise de Paris est suivie d’une violence extrême. Le 12 juin 1418, les bourreaux populaires et les bouchers parisiens forcent les prisons et massacrent les détenus armagnacs, parmi lesquels Bernard VII d’Armagnac, connétable de France et chef du parti. Les tueries se prolongent encore en août, notamment à la Bastille et dans plusieurs prisons de la capitale. Ces massacres ont une portée considérable : ils décapitent le parti armagnac à Paris, terrorisent ses partisans et rendent plus difficile encore toute réconciliation entre les deux camps. La guerre civile change alors de nature : elle ne relève plus seulement de la rivalité des princes, mais d’une logique de vengeance et d’élimination physique.

Massacre des prisonniers à Paris en 1418 Massacre des prisonniers à Paris en 1418: Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

Face à cette situation, le dauphin Charles entreprend de constituer sa propre légitimité. Le 24 juin 1418, il prend de sa propre autorité le titre de régent du royaume, au motif de l’incapacité de son père Charles VI, toujours vivant mais dominé par le camp bourguignon. Quelques mois plus tard, il crée un Parlement à Poitiers, afin de doter son gouvernement d’institutions capables de rivaliser avec celles de Paris. Ce geste est capital : il marque la naissance d’un pouvoir alternatif, enraciné dans le centre et le sud du royaume, qui préfigure déjà le futur camp du « roi de Bourges ».

Pendant que la guerre civile s’intensifie, les Anglais poursuivent leur progression en Normandie. Le 29 juillet 1418, ils commencent le siège de Rouen, grande capitale normande, tandis que Cherbourg se rend à son tour en août. La pression militaire d’Henri V se combine ainsi aux divisions françaises : plus le royaume se déchire entre Armagnacs et Bourguignons, plus l’avantage anglais devient grand. Dans ce contexte, le traité de Saint-Maur du 16 septembre 1418 tente d’organiser un rapprochement entre le roi, la reine Isabeau de Bavière et Jean sans Peur, mais il demeure sans effet réel sur la division du royaume, puisque le dauphin refuse d’en reconnaître les termes.


XV. 1419–1420 : de Montereau au traité de Troyes

Les années 1419 et 1420 constituent un tournant décisif du règne de Charles VI. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, déjà ouverte depuis l’assassinat de Louis d’Orléans en 1407, bascule dans une phase nouvelle après la mort de Jean sans Peur. Dans le même temps, l’Angleterre d’Henri V tire pleinement parti de la désunion française et impose au roi de France un règlement dynastique d’une gravité sans précédent.

En 1419, le camp bourguignon reste d’abord engagé dans l’alliance avec les Anglais. Le 5 janvier, à Arras, Philippe le Bon, nouveau duc de Bourgogne, ratifie la convention conclue par son père avec l’Angleterre. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, Charles VI interdit par lettres patentes aux Parisiens d’obéir à son fils, le dauphin Charles ; la reine Isabeau de Bavière, en conflit avec celui-ci, s’éloigne davantage du parti dauphinois. Dans le même temps, le dauphin cherche à consolider son autorité dans le Midi et dans le centre du royaume : c’est dans ce contexte qu’est créé un Parlement à Toulouse, institution destinée à offrir au gouvernement dauphinois une cour souveraine dans les pays de langue d’oc.

assassinat de Jean sans Peur assassinat de Jean sans Peur: Assassinat du duc Jean sans peur sur le pont de Montereau. Enluminure ornant la chronique d’Enguerrand de Monstrelet, XVe siècle. - Public domain, via Wikimedia Commons

Mais l’événement capital de 1419 est l’assassinat de Jean sans Peur au pont de Montereau, le 10 septembre. Venu rencontrer le dauphin dans l’espoir d’un rapprochement politique, le duc de Bourgogne est tué au cours de l’entrevue. Le meurtre provoque un bouleversement majeur : Philippe le Bon, son fils, rompt définitivement avec le dauphin et se rapproche plus étroitement encore d’Henri V. À partir de ce moment, la réconciliation entre les deux grands partis français devient presque impossible, et l’alliance anglo-bourguignonne trouve une base politique beaucoup plus solide.

Ce basculement débouche sur le traité de Troyes, conclu le 21 mai 1420. Au nom du roi Charles VI, incapable d’exercer pleinement son autorité, la reine Isabeau de Bavière et le gouvernement parisien reconnaissent Henri V de Lancastre comme héritier et régent de France. Le dauphin Charles est écarté de la succession, présenté comme indigne de la couronne. Le traité prévoit en outre le mariage d’Henri V avec Catherine de Valois, fille de Charles VI, célébré le 2 juin 1420. Ce texte représente l’un des plus graves abandons dynastiques de l’histoire capétienne et valoisienne : pour la première fois, la couronne de France est promise à un souverain anglais et à ses héritiers.

Le dauphin refuse naturellement ce règlement et maintient son autorité sur le centre et le sud du royaume. La France se trouve alors divisée entre deux légitimités rivales : celle du roi malade et du gouvernement anglo-bourguignon à Paris, et celle du dauphin, appuyé par les territoires restés fidèles à sa cause. À la fin de l’année, l’entrée solennelle d’Henri V, de Charles VI et de Philippe le Bon dans Paris, puis l’approbation du traité par les États généraux réunis à l’Hôtel Saint-Pol, donnent à cette nouvelle construction politique une apparence de légalité. Mais cette légalité demeure fortement contestée dans tout l’espace resté dauphinois.

Ainsi, entre 1419 et 1420, la crise française change de nature. La guerre civile, loin de s’apaiser, débouche sur une alliance durable entre la Bourgogne et l’Angleterre, tandis que le traité de Troyes ouvre la perspective d’une monarchie anglo-française. En cherchant à exclure le dauphin Charles, ce règlement transforme le conflit dynastique en une question de survie même pour la monarchie française, et prépare les grands affrontements de la décennie suivante.


XVI. 1421–1422 : Baugé, la conquête anglaise et la mort des deux rois

Les années 1421 et 1422 ferment le long règne de Charles VI dans un climat de guerre, de division dynastique et d’incertitude politique extrême. Alors que le traité de Troyes a placé la monarchie française sous la tutelle d’Henri V d’Angleterre, le dauphin Charles maintient sa résistance dans le centre du royaume. La mort presque successive des deux souverains en 1422 ouvre alors une crise de succession majeure, qui laisse face à face le très jeune Henri VI et celui qui se proclame bientôt Charles VII.

La bataille de Baugé La bataille de Baugé: Alfred de Dreux, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1421, l’équilibre des forces reste incertain. Le 24 février, Catherine de Valois, fille de Charles VI et épouse d’Henri V, est couronnée reine d’Angleterre, donnant une traduction solennelle à l’union dynastique prévue par le traité de Troyes. Mais quelques semaines plus tard, le 23 mars 1421, les Anglais subissent un revers important à la bataille de Baugé, en Anjou, où Thomas de Lancastre, frère d’Henri V, est tué. Cette victoire, remportée par les forces franco-écossaises fidèles au dauphin, montre que le camp anglo-bourguignon n’a pas encore assuré sa domination complète sur le royaume.

Henri V réagit rapidement. Le 2 mai 1421, il obtient de son Parlement les moyens d’une nouvelle expédition en France et revient sur le continent à l’été. Dans le même temps, les Bourguignons continuent de renforcer leur position dans le nord du royaume. Leur victoire à Mons-en-Vimeu, le 30 août 1421, contre les Armagnacs, confirme leur utilité stratégique pour le camp anglais et contribue à isoler davantage le dauphin. L’Angleterre, la Bourgogne et le gouvernement parisien apparaissent alors comme les trois piliers d’un même bloc politique.

Henri V poursuit ensuite méthodiquement la conquête du nord du royaume. Le 6 octobre 1421, il met le siège devant Meaux, place importante commandant l’accès oriental de Paris. Le siège dure de longs mois et s’achève par la capitulation de la ville le 2 mai 1422. À ce moment, la domination anglaise s’étend sur une grande partie de la Normandie, de l’Île-de-France et du nord du royaume jusqu’aux approches de la Loire. Le dauphin conserve cependant le centre et le sud, où il continue de structurer un pouvoir concurrent.

L’année 1422 est ainsi dominée par la question successorale. Le 22 avril, le dauphin Charles épouse à Bourges Marie d’Anjou, consolidant le réseau princier qui le soutient dans les terres demeurées fidèles. Quelques semaines plus tard, la chute de Meaux renforce encore la pression anglaise. Mais le destin du traité de Troyes est bientôt bouleversé par une double disparition. Le 31 août 1422, Henri V meurt prématurément. Son fils Henri VI, âgé de quelques mois seulement, lui succède en Angleterre. Puis, le 21 octobre 1422, Charles VI meurt à son tour.

La disparition des deux rois en moins de deux mois ouvre une crise politique de tout premier ordre. Selon la logique du traité de Troyes, Henri VI doit devenir roi de France et d’Angleterre. Mais le dauphin refuse de reconnaître cet accord, qu’il considère comme nul. Le 30 octobre 1422, à Mehun-sur-Yèvre, il se proclame roi sous le nom de Charles VII. Deux légitimités rivales se font désormais face : celle du très jeune roi anglais, représenté en France par le duc de Bedford, et celle du prince valois soutenu par les terres du centre et du sud du royaume.

Dans ce contexte, la régence du camp anglais s’organise rapidement. Le 19 novembre 1422, le duc de Bedford, devenu régent de France au nom d’Henri VI, demande au Parlement de Paris de prêter serment au jeune roi. Cette démarche vise à donner une base institutionnelle solide à la monarchie anglo-française. Mais le royaume est désormais trop divisé pour qu’une telle solution s’impose sans contestation. La guerre de Cent Ans entre alors dans une nouvelle phase, où la question n’est plus seulement celle de la conquête anglaise, mais celle de la légitimité même du roi de France.

Ainsi, entre 1421 et 1422, le règne de Charles VI s’achève dans un éclatement complet de l’autorité monarchique. La victoire de Baugé montre que la résistance au traité de Troyes reste possible ; la mort d’Henri V puis celle de Charles VI rendent au contraire la situation plus confuse encore. À partir de 1422, le royaume se trouve partagé entre un roi anglais reconnu à Paris et un roi valois proclamé à Bourges : cette dualité va désormais structurer toute la suite du conflit.


🧠 À retenir

  • 1380–1388 : la minorité de Charles VI place le royaume sous le gouvernement de ses oncles ; la question centrale devient le contrôle des finances, de l’impôt et de l’appareil d’État.
  • 1382 : les révoltes de la Harelle à Rouen et des Maillotins à Paris montrent le coût politique de la fiscalité de guerre, malgré la victoire de Roosebeke en Flandre.
  • 1388–1392 : le jeune roi gouverne brièvement par lui-même avec les Marmousets ; cette phase de rééquilibrage administratif et diplomatique est brisée par la première crise de folie du roi.
  • 1392–1407 : la maladie de Charles VI affaiblit durablement la monarchie et favorise la rivalité entre Louis d’Orléans et Jean sans Peur.
  • 1407 : l’assassinat du duc Louis d’Orléans ouvre la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.
  • 1412–1413 : les deux partis appellent l’Angleterre à l’aide ; la crise cabochienne et la violence parisienne montrent l’effondrement de l’autorité royale.
  • 1415 : la défaite d’Azincourt relance brutalement la guerre de Cent Ans et affaiblit encore le royaume.
  • 1418 : la prise de Paris par les Bourguignons, les massacres d’Armagnacs et l’installation du dauphin à Bourges consacrent la division politique du royaume.
  • 1420 : le traité de Troyes écarte le dauphin et reconnaît Henri V comme héritier de Charles VI.
  • 1422 : à la mort de Charles VI, deux légitimités rivales se font face : Henri VI reconnu à Paris, et Charles VII proclamé à Bourges.

Zooms

1380 : avènement de Charles VI et gouvernement des oncles

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1385 : confiscation navarraise et dévaluation du franc

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1387–1388 : affaire de Bretagne, Gueldre et “règne personnel”

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1407 : assassinat de Louis d’Orléans et début de la guerre civile

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1415 : Azincourt et reconquête anglaise de la Normandie

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1420–1422 : traité de Troyes et mort de Charles VI

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1381–1382 : fiscalité et révoltes (Maillotins, Harelle)

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1382 : Flandre, Roosebeke et l’ordre princier

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1389 : trêve de Leulinghem et horizon de paix

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1388 : “marmousets” et reprise en main du gouvernement

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1392 : première crise du roi et retour des princes

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1385 : mariage de Charles VI et Isabeau de Bavière

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1383 : restauration de l’autorité royale après Roosebeke

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1383–1385 : croisade de Norwich et pacification de la Flandre

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