François Ier : le roi chevalier et la Renaissance française (1515–1547) · LA RENAISSANCE
La seconde partie du règne de François Ier (1528-1547) est marquée par un développement exceptionnel des arts, des lettres et des sciences, faisant de la France un des principaux foyers de la Renaissance européenne.
Au retour de sa captivité à Madrid, en 1526, François Ier infléchit sensiblement l’orientation de son règne : sans renoncer à ses ambitions italiennes, il consacre désormais une part croissante de son énergie et des ressources du royaume à faire de la France l’un des grands foyers culturels de l’Europe. Les raisons de ce tournant sont multiples et s’entremêlent étroitement. Il y a d’abord un calcul politique assez clair : compenser par le prestige des arts ce que les défaites militaires — Pavie au premier chef — ont pu coûter à l’image du roi, et se poser en prince de la Renaissance capable de rivaliser avec les cours italiennes ou avec l’Empire de Charles Quint. Il y a aussi, sans doute, un goût sincère, hérité de l’éducation humaniste reçue dans sa jeunesse, une curiosité réelle pour les nouveautés et les innovations, et le désir, très classique chez les grands princes de la Renaissance, de laisser une trace durable dans l’histoire. Il y a enfin une stratégie plus large : attirer en France les meilleurs talents étrangers, moderniser le royaume, et forger, autour de la monarchie, les linéaments d’une culture nationale.
Rien n’illustre mieux cette ambition que le défilé d’artistes italiens que François Ier attire à sa cour. Le plus prestigieux d’entre eux, Léonard de Vinci, arrive dès 1516 — avant même le grand tournant de 1526 —, à soixante-quatre ans, en fin de carrière, avec le titre de « premier peintre, ingénieur et architecte du roi » ; il apporte avec lui, dit-on, la Joconde, et s’installe au Clos Lucé, près d’Amboise, où il meurt en 1519. La légende voulut plus tard qu’il ait expiré dans les bras du roi lui-même — un récit touchant, mais très probablement apocryphe. D’autres suivent : Andrea del Sarto, venu peindre les portraits de la famille royale en 1518-1519 avant de repartir honorer d’autres commandes en Italie ; Rosso Fiorentino, arrivé en 1530 après le traumatisme du sac de Rome, qui devient le véritable directeur artistique de Fontainebleau et y réalise sa fameuse galerie François Ier, avant de mourir en 1540, probablement par suicide ; Francesco Primatice, formé auprès de Jules Romain à Mantoue, qui lui succède à partir de 1532 et développe, avec lui, ce style si particulier que l’on nommera l’École de Fontainebleau. Benvenuto Cellini, enfin, séjourne en France de 1540 à 1545 : orfèvre et sculpteur au tempérament aussi turbulent que génial, il y réalise sa célèbre salière d’or et d’émail avant de rentrer en Italie.
La création française n’est pas en reste. Jean Clouet, portraitiste officiel de la cour probablement d’origine flamande, fixe pour la postérité les traits du roi et de sa famille dans un style d’un réalisme précis, avant que son fils François Clouet ne poursuive son œuvre. Jean Goujon, sculpteur formé dans les années 1540, donne à la France, avec la fontaine des Innocents et la tribune des Caryatides au Louvre, ses premiers grands chefs-d’œuvre de sculpture Renaissance. Philibert Delorme, formé en Italie, introduit en architecture un classicisme raffiné — on lui doit notamment le château d’Anet, construit pour Diane de Poitiers — et théorise sa pratique dans des traités qui influenceront des générations d’architectes. À ces créations individuelles s’ajoutent d’innombrables commandes royales : portraits et décors pour les châteaux, statuaire en marbre ou en bronze, tapisseries, mobilier précieux, orfèvrerie et émaux de Limoges — l’ensemble d’une production dont l’atelier de tissage installé à Paris préfigure, de loin, ce qui deviendra bien plus tard la manufacture des Gobelins.
Le goût du roi pour les lettres se traduit d’abord par un développement considérable de la bibliothèque royale, héritée de Charles V et considérablement enrichie sous son impulsion, d’abord conservée à Blois puis transférée à Fontainebleau, sous la garde du grand humaniste Guillaume Budé. Manuscrits grecs rapportés d’Orient par des agents royaux, manuscrits latins collectés dans toute l’Europe, premiers livres imprimés : à la mort du roi, elle compte plus de dix-huit cents volumes, ouverte aux savants et humanistes, et constitue ni plus ni moins la première bibliothèque royale moderne d’Europe — la lointaine ancêtre de l’actuelle Bibliothèque nationale de France.
C’est également sous l’impulsion de Budé que François Ier fonde, en 1530, le Collège des lecteurs royaux — futur Collège de France —, destiné à enseigner les disciplines que la Sorbonne, jugée trop conservatrice, refusait d’accueillir : le grec avec Pierre Danès, l’hébreu avec François Vatable, les mathématiques avec Oronce Fine, la médecine avec Jacques Dubois, la philosophie avec Pierre de La Ramée. Gratuit, ouvert à tous, indépendant de l’Université, l’établissement attire d’emblée les meilleurs esprits d’Europe. Autour du roi gravitent aussi des écrivains qu’il protège avec une constance qui ne se dément guère : Clément Marot, son valet de chambre et poète officiel, contraint pourtant à l’exil lorsqu’on le soupçonne de sympathies protestantes ; François Rabelais, protégé par le cardinal Jean du Bellay et dont les œuvres, Gargantua et Pantagruel, sont régulièrement censurées par la Sorbonne sans que le roi cesse jamais tout à fait de le couvrir ; Guillaume Budé lui-même, considéré comme le plus grand humaniste français de son temps ; et Marguerite de Navarre, la propre sœur du roi, autrice de l’Heptaméron, dont la cour de Nérac devient un foyer culturel et un refuge pour écrivains et réformateurs. En 1538, la fondation de l’imprimerie royale du Louvre, confiée au grand imprimeur humaniste Robert Estienne, vient compléter cet édifice : dotée de la première police grecque de qualité produite en France, elle publie des éditions critiques des textes anciens qui font référence dans toute l’Europe.
Le règne de François Ier transforme aussi, très concrètement, le paysage français. À Chambord, dont la construction débute en 1519 sous la direction probable de Domenico da Cortona, s’élève un manifeste architectural de la Renaissance française — quatre cent quarante pièces, quatre-vingt-quatre escaliers, trois cent soixante-cinq cheminées, et un célèbre escalier à double révolution. À Fontainebleau, transformé à partir de 1528 par Gilles Le Breton puis par Philibert Delorme, le roi installe sa résidence favorite, avec sa galerie éponyme et la cour du Cheval-Blanc, berceau de l’École qui porte le nom du château. À Blois, l’aile François Ier, bâtie entre 1515 et 1524, marque la transition entre gothique et Renaissance avec son escalier monumental en vis — c’est là aussi que meurt, en 1524, la reine Claude de France. À Saint-Germain-en-Laye, enfin, où était né le futur Henri II en 1519, le roi fait reconstruire à partir de 1539 un château neuf de style Renaissance sous la direction de Pierre Chambiges.
Cette énergie bâtisseuse ne se limite pas aux résidences royales : en 1517, François Ier fonde un port moderne destiné au commerce atlantique, d’abord baptisé Franciscopolis en son honneur avant de devenir Le Havre-de-Grâce — le premier grand port moderne du royaume ; en 1545, un projet de ville nouvelle pour l’industrie textile, à l’emplacement de l’actuelle Villeneuve-d’Ascq, reste inachevé à sa mort ; et Paris elle-même n’échappe pas à cette fièvre de constructions, avec la reconstruction de l’Hôtel de Ville à partir de 1533, celle du pont Notre-Dame, l’élargissement de plusieurs rues et la construction de nouvelles fontaines publiques.
Le mécénat royal ne se limite pas aux arts : François Ier protège aussi les savants. Oronce Fine, premier titulaire de la chaire de mathématiques au Collège royal, produit traités de géométrie et cartes du monde et met au point de nouveaux instruments de mesure. Jacques Cartier, financé par le roi, explore le Canada en 1534, 1535 puis 1541, à la recherche d’un passage vers l’Asie et d’un site de colonisation : s’il découvre le Saint-Laurent, la tentative de colonisation échoue. Bernard Palissy, protégé plus tard par la reine mère Catherine de Médicis, innove dans la céramique et donne des cours publics de sciences naturelles. Quant à Ambroise Paré, il fait ses premières armes comme jeune chirurgien auprès des armées royales dans les dernières campagnes d’Italie, avant de devenir, en 1552 sous Henri II, chirurgien officiel du roi — la carrière de ce grand innovateur de la médecine militaire s’enracine donc directement dans le contexte que François Ier avait contribué à créer. D’autres projets, comme un jardin botanique dédié aux plantes médicinales ou un observatoire d’astronomie, restent à l’état d’ébauche sous ce règne et ne verront le jour que sous ses successeurs — le Jardin des Plantes sous Henri IV, l’Observatoire de Paris sous Louis XIV.
Autour de ce foisonnement artistique et savant se déploie une vie de cour d’un faste inédit. Tournois réguliers, surtout pendant le carnaval, où le roi et les grands seigneurs rivalisent de costumes somptueux ; bals et mascarades organisés à l’occasion des mariages, des victoires ou des visites diplomatiques, sur des thèmes mythologiques ou allégoriques, rythmés par la musique de cour et les danses nouvelles — pavane, gaillarde ; représentations théâtrales, mystères, moralités et farces, qui évoluent peu à peu vers une forme plus littéraire et humaniste. Le cérémonial royal se codifie dans le même mouvement : le lever du roi devient un rituel quotidien réglé au détail près, les repas obéissent à un service « à la française » où tous les plats sont présentés ensemble selon une étiquette de préséance stricte, et la chasse, passion dévorante du roi, s’organise autour d’un aménagement systématique des forêts royales et d’une grande vénerie.
Le bilan de ce mécénat, envisagé avec le recul, est loin d’être univoque. Ses succès sont réels : la France devient, sous François Ier, un foyer culturel de tout premier plan, capable d’attirer les meilleurs talents étrangers, de se moderniser au contact de la Renaissance italienne et de forger, autour du roi, l’image durable d’un prince éclairé. Mais ce rayonnement a un coût, financier d’abord — les dépenses somptuaires pèsent lourdement sur un trésor déjà mis à mal par les guerres —, et structurel ensuite : ce mécénat, très centralisé autour de la personne royale et de sa cour, laisse dans l’ombre l’essentiel du peuple, et nombre de grands projets — Villeneuve-d’Ascq, l’observatoire, certains chantiers architecturaux — restent inachevés à la mort du roi.
Il n’en demeure pas moins que l’héritage est durable : une Renaissance française qui, loin de se contenter d’importer le modèle italien, développe un style propre — l’École de Fontainebleau, ce mélange singulier de gothique tardif et de Renaissance —, des institutions qui traversent les siècles — le Collège de France, la bibliothèque royale, l’imprimerie du Louvre —, et une langue française promue, à travers cette effervescence, au rang de véritable langue de culture. C’est cette image, celle du roi bâtisseur, mécène et modernisateur, qui s’imposera dans la mémoire collective — même si la réalité, on l’a vu, fut à la fois plus contrastée et, à sa manière, plus intéressante encore.
Prochain zoom : Les deuxième et troisième guerres contre Charles Quint (1536-1544).