
1515 à 1547
Le règne de François Ier s’ouvrit sur un éclat que peu de souverains français connurent à leurs débuts. Sacré à Reims trois semaines après la mort de Louis XII, le nouveau roi, âgé de vingt ans seulement, reprit aussitôt le dossier milanais dans lequel ses deux prédécesseurs avaient successivement échoué, et l’emporta dès sa première campagne à Marignan, effaçant en quelques mois l’humiliation de Novare. Cette victoire fulgurante, associée à la légende de l’adoubement chevaleresque par Bayard, fixa d’emblée l’image sous laquelle la postérité devait retenir ce règne : celle d’un « roi chevalier », épris de gloire militaire et de panache, hérité d’un monde encore largement médiéval dans ses valeurs.
Cette entrée en scène triomphale masquait cependant un héritage plus ambigu. François Ier accédait à un royaume agrandi et consolidé par un siècle de politique monarchique, mais aussi à une rivalité dynastique déjà ancienne avec la maison de Habsbourg, bientôt incarnée dans la personne d’un adversaire de tout premier plan : Charles Quint, dont l’élection à la tête du Saint-Empire, en 1519, transforma la compétition italienne en un affrontement personnel et européen appelé à dominer l’essentiel du règne. Face à lui, François Ier dut composer avec des alliances instables — l’Angleterre d’Henri VIII, la papauté, les princes protestants allemands, et jusqu’au sultan ottoman lui-même —, aucune ne se révélant jamais assez solide pour renverser durablement l’équilibre des forces.
La dynamique dominante de ces trente-deux années fut ainsi celle d’un balancement presque continuel entre l’éclat et l’épreuve. Aux sommets de gloire — Marignan, le faste du Camp du Drap d’Or, la victoire de Cérisoles — répondirent des chutes tout aussi spectaculaires : la trahison du connétable de Bourbon, le désastre de Pavie et la captivité du roi lui-même à Madrid, la perte répétée puis reconquise puis reperdue du Milanais. Cette instabilité chronique, loin d’épuiser la monarchie, révéla au contraire sa capacité à se relever après chaque revers, portée par des figures politiques de premier plan — Louise de Savoie, Anne de Montmorency, ou les artisanes inattendues de la paix des Dames, Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche elles-mêmes.
Au-delà des champs de bataille et des tables de négociation, le règne s’illustra par des orientations plus durables. Le mécénat royal, incarné par l’installation de Léonard de Vinci à Amboise, la fondation du Collège royal et l’aménagement de Fontainebleau et de Chambord, ancra en France les formes nouvelles de la Renaissance italienne. L’administration du royaume se trouva elle aussi profondément transformée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, qui fit du français la langue du droit et institua les premiers registres d’état civil. Mais cette même période vit également la question religieuse s’imposer avec une gravité croissante : de l’affaire des Placards, qui mit fin à la tolérance initiale du roi envers les idées nouvelles, jusqu’au massacre des Vaudois du Luberon en 1545, le règne bascula progressivement d’une coexistence relativement souple vers une répression dont les guerres de Religion, une génération plus tard, révéleraient toute la gravité annonciatrice.
François Ier s’éteignit à Rambouillet le 31 mars 1547, après un règne d’une durée exceptionnelle pour son temps, laissant à son fils Henri II une France dont les frontières avaient résisté à trois invasions successives, mais dont l’ambition italienne, jamais assouvie malgré tant de sang versé, demeurait entière. Ce chapitre retrace ce parcours en sept temps : le triomphe initial et la rivalité impériale naissante, le désastre de Pavie et le prix de la libération, la reconstruction diplomatique de la paix des Dames, l’épanouissement du mécénat royal, puis le double mouvement de guerre renouvelée et de durcissement religieux qui referme, sur une note aussi sombre que la première avait été éclatante, l’un des règnes les plus contrastés de l’histoire de France.
La mort de Louis XII, survenue le 1er janvier 1515, porta sur le trône son cousin et gendre François d’Angoulême, âgé de vingt ans, qui fut sacré à Reims dès le 25 janvier 1515 sous le nom de François Ier. Le jeune roi n’eut pas à attendre longtemps pour affirmer ses intentions : héritier, comme ses deux prédécesseurs, de droits dynastiques sur le duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, il revendiqua aussitôt cette possession, alors tenue par Maximilien Sforza avec l’appui du pape Léon X et des cantons suisses. La reprise du dossier milanais, abandonné dans le désastre par Louis XII deux ans plus tôt à Novare, devint ainsi le premier acte du nouveau règne — François Ier trouvant en Venise et en Gênes des alliés disposés à soutenir sa cause contre l’occupant suisse.
À l’été 1515, le roi rassembla près de Grenoble une armée considérable, forte de trente à quarante mille hommes et d’une artillerie exceptionnelle pour l’époque, comptant selon les estimations de soixante à cent pièces. Conscient que les Suisses tenaient fermement le passage habituel du Mont-Cenis, François Ier choisit de les surprendre en empruntant le col secondaire de l’Argentière, jugé impraticable pour l’artillerie et laissé de ce fait sans surveillance. L’ingénieur Pedro Navarro, chargé des travaux de sapeurs, fit élargir les chemins à l’explosif pour permettre le passage des canons — exploit logistique accompli en quelques semaines à peine. Ce détour audacieux prit l’adversaire totalement au dépourvu : début septembre, l’armée française déboucha par surprise dans la vallée de la Stura, et Bayard, en éclaireur, captura en pleine collation le commandant des forces pontificales, Prosper Colonna, avec une partie de sa cavalerie.
Le choc décisif survint les 13 et 14 septembre 1515 dans la plaine de Marignan, à quelques kilomètres au sud de Milan, où l’armée française et ses alliés vénitiens affrontèrent les mercenaires suisses sortis défendre la ville. La première journée de combat, qui dura jusqu’à minuit, faillit tourner au désastre lorsqu’un carré de sept mille piquiers suisses manqua de s’emparer de l’artillerie française ; François Ier chargea alors personnellement à la tête de deux cents hommes pour rétablir la situation. Au petit matin du 14, les combats reprirent avec une violence inédite : l’artillerie française, commandée par le sénéchal d’Armagnac, infligea des pertes considérables aux rangs suisses, et l’arrivée des renforts vénitiens finit par faire basculer la bataille. En seize heures de combat réparties sur deux journées — durée exceptionnelle pour l’époque —, l’affrontement fit entre seize mille et vingt mille morts, et démontra de manière éclatante la supériorité de l’artillerie de campagne sur l’infanterie suisse, jusque-là considérée comme invincible depuis plus d’un siècle.
La Bataille de Marignan, 14 septembre 1515: Alexandre-Évariste Fragonard, Public domain, via Wikimedia Commons
C’est dans la nuit séparant les deux journées de bataille que se serait déroulé l’épisode resté le plus célèbre du règne : épuisé par les combats, François Ier aurait dormi quelques heures sur un simple affût de canon, avant d’être armé chevalier au matin par Bayard lui-même, le « chevalier sans peur et sans reproche », dans un geste chargé d’une forte symbolique chevaleresque. Cette scène, rapportée par le chroniqueur Symphorien Champier, a suscité chez les historiens des interprétations contrastées : certains y voient un épisode partiellement embelli, destiné à occulter le rôle véritablement décisif du connétable de Bourbon dans la victoire — celui-là même qui devait, huit ans plus tard, trahir le roi pour se ranger aux côtés de Charles Quint. Authentique ou non dans tous ses détails, l’anecdote fixa durablement l’image du « roi chevalier » à l’aube de son règne.
François Ier armé chevalier par Bayard à la bataille de Marignan: Louis Ducis, Public domain, via Wikimedia Commons
Le retentissement de la victoire fut immense dans toute la chrétienté. Dès le 13 octobre 1515, le pape Léon X, désormais convaincu de la puissance militaire du jeune roi, signa la paix et reconnut François Ier comme duc légitime de Milan, de Parme et de Plaisance. Une entrevue tenue à Bologne en décembre 1515 approfondit encore ce rapprochement : le roi y renonça à la Pragmatique Sanction de Bourges de 1438, qui limitait l’autorité pontificale sur l’Église de France, en échange notamment d’un projet de croisade porté par le pape — projet qui ne devait jamais voir le jour. Cette entente fut consacrée le 18 août 1516 par la signature du concordat de Bologne, négocié côté français par le chancelier Antoine Duprat : désormais, le roi de France disposait du droit de nommer lui-même évêques et abbés du royaume, sous la seule confirmation ultérieure du pape — un texte qui devait régir durablement les rapports entre la couronne et la papauté jusqu’à la Révolution française. Quelques mois plus tard, le 29 novembre 1516, une « paix perpétuelle » fut signée à Fribourg avec les cantons suisses, vaincus mais durablement respectés : ceux-ci s’engagèrent à ne plus jamais combattre contre le roi de France, devenant au contraire l’une des principales sources de mercenaires à son service pour les siècles suivants. Ainsi, moins de deux ans après son avènement, François Ier avait non seulement effacé l’humiliation de Novare, mais assis son autorité sur des bases diplomatiques et religieuses solides, appelées à structurer durablement la monarchie française.
🔍 Zoom – 1515 : Accession au trône, sacre et symboles royaux
🔍 Zoom – 1494–1515 : jeunesse et éducation humaniste
🔍 Zoom – 1515 : bataille de Marignan et reconquête du Milanais
🔍 Zoom – 1516 : concordat de Bologne et politique religieuse
Tandis que la France savourait encore les fruits diplomatiques de Marignan, un événement d’une tout autre nature se produisait outre-Rhin : le 31 octobre 1517, le moine augustin Martin Luther affichait à Wittenberg ses quatre-vingt-quinze thèses contre le commerce des indulgences, geste qui devait, dans les décennies suivantes, bouleverser en profondeur la chrétienté occidentale et, par ricochet, le royaume de France lui-même. Pour l’heure cependant, cette agitation religieuse demeurait à l’arrière-plan d’une actualité diplomatique plus immédiate. Le 14 octobre 1518, la signature du traité de Londres parut ouvrir une ère nouvelle de paix universelle en Europe : porté par les grands humanistes du temps, tels Érasme et Thomas More, et orchestré côté anglais par le cardinal Thomas Wolsey, ce pacte de non-agression réunit la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Saint-Empire dans un engagement mutuel d’assistance. Henri VIII y consentit à restituer Tournai à la France contre six cent mille écus d’or, et les deux couronnes scellèrent leur rapprochement par la promesse d’un mariage entre le dauphin de France, âgé de trois ans, et Marie Tudor, fille d’Henri VIII, âgée de quatre ans. Une entrevue solennelle devait bientôt venir couronner cette entente — mais les événements en décidèrent autrement.
Le 12 janvier 1519, la mort de l’empereur Maximilien Ier ouvrit en effet une succession dont l’enjeu dépassait de loin la seule Allemagne. François Ier, encore auréolé du prestige de Marignan, se porta candidat à la couronne impériale, mesurant le péril que représenterait pour la France l’élection de son rival Charles de Habsbourg, déjà maître de l’Espagne, de Naples, des Pays-Bas et de vastes possessions américaines. S’ensuivit, au printemps 1519, une surenchère électorale d’une ampleur inédite : les deux prétendants rivalisèrent pour acheter les voix des sept électeurs du Saint-Empire, François Ier payant comptant grâce à ses ressources immédiates, tandis que Charles, financièrement plus démuni, se contentait de lettres de change tirées sur les riches banquiers augsbourgeois de la famille Fugger, payables seulement après le scrutin. Cette stratégie de crédit se révéla payante : le 28 juin 1519, Charles fut élu à l’unanimité roi des Romains par la Diète de Francfort, à l’âge de dix-neuf ans seulement. Pour François Ier, cet échec personnel prenait une dimension stratégique considérable : la France se trouvait désormais prise dans l’étau d’un souverain régnant tout à la fois sur l’Espagne, l’Italie du Sud, les Pays-Bas et bientôt l’Empire lui-même — encerclement redouté qui allait dicter, pour des décennies, la politique extérieure du royaume.
Dans ce contexte de rivalité naissante, le projet d’entrevue anglo-française prévu depuis le traité de Londres retrouva toute son actualité : recherchant désormais activement une alliance capable de contrebalancer la puissance nouvelle de Charles Quint, François Ier organisa avec Henri VIII une rencontre au faste sans précédent. Du 7 au 24 juin 1520, entre le château anglais de Guînes et la ville française d’Ardres, aux abords de Calais, se tint l’entrevue restée célèbre sous le nom de Camp du Drap d’Or, tant les tentures et les vêtements des deux cours, tissés de fils d’or, y éblouirent les contemporains. Les festivités, dont le coût dépassa deux cent mille livres, se succédèrent pendant plus de deux semaines : tournois, joutes, banquets et démonstrations sportives rythmèrent cette rencontre entre deux jeunes souverains également soucieux d’éclat et de prestige. Une anecdote demeura particulièrement célèbre : lors d’un combat amical de lutte bretonne, François Ier terrassa aisément Henri VIII, provoquant chez ce dernier une humiliation dont il ne se départit jamais tout à fait durant le reste de l’entrevue.
Le Camp du Drap d’Or, 1520: Anonyme (école anglaise), Public domain, via Wikimedia Commons
Cette ostentation, loin de favoriser l’entente recherchée, contribua paradoxalement à son échec. Le 25 juin 1520, les deux délégations se séparèrent sans avoir signé le traité d’alliance espéré par la France, Henri VIII se bornant à de vagues promesses d’amitié. Le véritable revers ne se révéla que quelques jours plus tard, lorsque le roi d’Angleterre, quittant Calais, rencontra secrètement son neveu Charles Quint à Gravelines : là, l’empereur, plus modeste et plus attentionné dans ses manières que ne l’avait été François Ier, sut regagner la confiance d’Henri VIII et le détourner définitivement d’une alliance française. Le Camp du Drap d’Or, malgré sa magnificence, s’avérait donc n’avoir été qu’un leurre du côté anglais, et consacrait, à l’issue de trois années de manœuvres diplomatiques, l’isolement croissant de la France face à la coalition qui se dessinait entre l’Angleterre et l’Empire. Le 23 octobre 1520, le couronnement de Charles Quint à Aix-la-Chapelle vint sceller formellement cette nouvelle donne européenne, préparant le terrain à l’affrontement militaire désormais inévitable entre les deux souverains rivaux.
🔍 Zoom – 1519 : élection impériale et rivalité avec Charles Quint
🔍 Zoom – La rivalité avec Charles Quint et l’élection impériale de 1519
L’échec du Camp du Drap d’Or et l’isolement diplomatique qui s’ensuivit rendirent la guerre inévitable. Dès 1521, les hostilités s’ouvrirent simultanément sur plusieurs fronts : au nord, Robert III de La Marck lança une offensive sur la Meuse ; au sud, une armée conduite par André de Foix tenta, sans succès, de reconquérir le royaume de Navarre pour le compte d’Henri II de Navarre ; dans les Ardennes enfin, Bayard, encerclé dans Mézières par les forces impériales de Franz von Sickingen et de Philippe Ier de Nassau, résista victorieusement à un siège d’une extrême violence, refusant de capituler malgré des semaines de bombardement. Ces premiers combats, dispersés et sans résultat décisif, annonçaient cependant l’ampleur du conflit qui allait, durant cinq années, mettre à l’épreuve la puissance française reconquise depuis Marignan.
Le tournant militaire survint dès l’année suivante. Le 29 avril 1522, l’armée française commandée par le maréchal Odet de Foix fut écrasée à la bataille de la Bicoque, près de Milan, par les troupes de François II Sforza et de Prospero Colonna — ce même général déjà capturé par surprise par Bayard lors de la campagne de Marignan, sept ans plus tôt. Cette défaite contraignit la France à évacuer entièrement le Milanais, cédé une fois de plus aux Sforza. Dans le même temps, une affaire d’apparence privée vint bientôt bouleverser le cours de la guerre : veuf depuis 1521, le connétable Charles de Bourbon, premier officier du royaume et vainqueur, quatorze ans plus tôt, aux côtés du roi lui-même, se vit dépouillé par Louise de Savoie, mère de François Ier, d’une partie substantielle de l’héritage de son épouse défunte. Profondément humilié par ce traitement et de plus en plus isolé à la cour, Bourbon entama en secret des négociations avec Charles Quint, avant de franchir le pas décisif en septembre 1523 : il se rebella ouvertement, passa au service de l’empereur, et lui offrit de mener contre son ancien roi une véritable rébellion armée. Cette trahison, venant de l’un des plus hauts dignitaires du royaume, ancien compagnon d’armes de François Ier dans les combats de Marignan et de l’adoubement légendaire, marqua profondément les esprits de l’époque et devait peser lourdement sur la suite du conflit.
L’année 1524 acheva de compromettre les positions françaises en Italie. Contraintes de repasser précipitamment les Alpes, les troupes du roi durent abandonner jusqu’à leur artillerie dans une retraite désastreuse ; c’est au cours de cette débâcle que Bayard, mortellement blessé, trouva la mort le 30 avril 1524 — la légende rapporte que son ancien camarade d’armes, le connétable de Bourbon, désormais dans le camp adverse, serait venu le saluer avec respect à l’agonie, scène chargée d’une amère ironie tant elle réunissait, l’espace d’un instant, le loyal chevalier et le traître. En juillet de la même année, les troupes espagnoles commandées par Bourbon envahirent la Provence, portant pour la première fois la guerre sur le sol même du royaume. François Ier, refusant de céder devant ces revers accumulés, repassa néanmoins les Alpes dès octobre 1524 et reprit Milan sans coup férir — mais se heurta bientôt à la résistance opiniâtre de la place forte voisine de Pavie, qu’il entreprit d’assiéger.
Ce siège devait s’achever par le désastre le plus retentissant du règne. Dans la nuit du 23 au 24 février 1525, l’armée impériale de secours, à court de ressources et n’ayant plus rien à perdre, parvint à ouvrir une brèche dans le mur d’enceinte du parc de Mirabello. Repoussée une première fois par les Français réveillés à temps, elle profita d’un enchaînement fatal : François Ier, ne voulant pas rester à l’écart d’une victoire qu’il croyait acquise, chargea personnellement à la tête de sa cavalerie contre les lansquenets allemands — geste chevaleresque qui obligea ses propres canonniers à cesser le feu, de peur d’atteindre leur roi. L’ennemi profita aussitôt de ce répit pour se ressaisir : les arquebusiers espagnols, exploitant le terrain marécageux où s’embourbait la cavalerie française, décimèrent méthodiquement les rangs royaux. En un peu plus d’une heure à peine, l’armée française, forte de vingt-huit mille hommes, fut anéantie : entre huit mille et quatorze mille morts, contre moins de mille du côté impérial, emportant dans la mort la quasi-totalité de la noblesse combattante présente, dont les maréchaux La Trémoille, La Palice et Bonnivet. Blessé et démonté, François Ier continua de se battre au milieu de ses compagnons tombés, jusqu’à ce que la reddition devînt inéluctable ; il fut fait prisonnier par le vice-roi de Naples, Charles de Lannoy. Le soir même, il écrivit à sa mère Louise de Savoie, devenue régente en son absence, ces mots restés célèbres dans la mémoire nationale : « De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve » — phrase que la postérité devait résumer en la formule plus lapidaire encore : « Tout est perdu, fors l’honneur ». Cette capture d’un roi de France sur le champ de bataille n’avait pas eu de précédent depuis celle de Jean II le Bon à Poitiers, en 1356.
François Ier fait prisonnier à la bataille de Pavie, 24 février 1525: Maarten van Heemskerck (attribution), Public domain, via Wikimedia Commons
Transféré quelques jours plus tard en Espagne, à Madrid, François Ier y demeura captif près d’un an, traité avec les égards dus à son rang mais entièrement privé de liberté ; une grave maladie, survenue à la fin de l’année 1525, fit un temps craindre pour sa vie. Charles Quint, refusant toute négociation d’égal à égal, maintint une pression constante sur son prisonnier, jusqu’à obtenir, le 14 janvier 1526, la signature du traité de Madrid : François Ier y renonçait à toutes ses prétentions italiennes, cédait la Bourgogne à l’Espagne, abandonnait sa souveraineté sur la Flandre et l’Artois, et s’engageait à épouser Éléonore d’Autriche, sœur de l’empereur, en garantie de ses engagements — ses deux fils aînés, dont le dauphin, devant être livrés en otages à sa place. Ce traité, arraché dans les conditions les plus humiliantes qui soient pour un roi de France, referma un cycle de cinq années de guerre acharnée, marquées par la perte de l’Italie, la trahison d’un connétable, la mort d’un héros et la capture même du souverain — mais sa sévérité même laissait présager qu’il ne serait, une fois le roi de retour sur le sol français, guère plus respecté que ne l’avaient été, en leur temps, tant d’autres accords arrachés sous la contrainte.
🔍 Zoom – 1521–1526 : première guerre contre Charles Quint et captivité à Madrid
Libéré le 17 mars 1526 après près d’un an de captivité, François Ier retrouva le sol français avec la ferme intention de ne pas s’incliner devant les clauses les plus humiliantes du traité qu’on l’avait contraint à signer.
Le retour de François Ier en France, à la Bidassoa (1526): Alexandre Millin du Perreux, Public domain, via Wikimedia Commons Fort du soutien du parlement de Paris, il refusa d’appliquer la restitution de la Bourgogne à Charles Quint, faisant valoir qu’un engagement extorqué sous la contrainte à un prisonnier ne saurait avoir de valeur juridique contraignante. Ce désaveu, aussi habile que risqué, transforma en quelques semaines la question personnelle de sa captivité en un nouveau conflit d’ampleur européenne : dès le 22 mai 1526, François Ier scella à Cognac une alliance avec le pape Clément VII, la République de Venise, le duché de Milan et Florence, formant la ligue de Cognac, coalition destinée à contenir la puissance désormais écrasante de l’empereur en Italie.
Cette coalition se révéla cependant fragile dès ses premiers mois d’existence. Le 20 septembre 1526, le cardinal Pompeo Colonna, rallié à la cause impériale, lâcha ses troupes sur Rome elle-même, contraignant un pape assiégé à se désolidariser temporairement de la ligue en signant une trêve avec l’Empire. Ce répit ne devait toutefois pas suffire à conjurer un désastre plus grand encore. Privées de solde depuis des semaines et sans commandement légitime après la mort de leur chef, les troupes impériales — pour beaucoup des lansquemets allemands acquis aux idées de la Réforme — convergèrent en 1527 vers la ville pontificale elle-même. Le 6 mai 1527, l’armée impériale, conduite par le connétable de Bourbon — ce même traître dont la défection avait précipité le désastre de Pavie deux ans plus tôt —, lança l’assaut sur Rome. Bourbon trouva la mort dès les premiers instants du combat, atteint d’un coup d’arquebuse en montant à l’échelle des remparts ; privée de son chef, l’armée impériale, désormais sans aucune retenue, se répandit dans la ville pour un pillage d’une violence inouïe qui devait durer près d’un an, jusqu’en février 1528. Le pape, réfugié six mois durant au château Saint-Ange, dut finalement capituler. Le sac de Rome choqua profondément l’Europe entière, y compris Charles Quint lui-même, qui n’avait jamais désiré une telle dévastation et se recueillit en prière lorsqu’il en apprit la nouvelle.
Le sac de Rome, 1527: Johannes Lingelbach, Public domain, via Wikimedia Commons
Malgré ce contexte dramatique, la France ne parvint pas à transformer l’indignation générale en succès militaire. Ce n’est qu’en janvier 1528 qu’elle s’engagea pleinement dans le conflit, mettant le siège devant Naples ; mais la défection soudaine d’un amiral génois allié, conjuguée à une épidémie qui décima les rangs français, contraignit l’armée du roi à capituler dès le 15 août 1528. L’année suivante confirma cet enlisement stratégique : le 21 juin 1529, une nouvelle défaite survint à Landriano, où le comte de Saint-Pol fut fait prisonnier avec ses principaux officiers, forçant les troupes françaises, découragées, à repasser une fois encore les Alpes. Après huit années de guerre quasi ininterrompue, marquées par la perte de l’Italie, la trahison et la mort d’un connétable, la capture d’un roi et l’horreur du sac de Rome, les deux camps se trouvaient également épuisés, financièrement comme militairement.
C’est dans ce climat de lassitude générale que s’ouvrit, à partir du 5 juillet 1529, une négociation d’un genre inédit. Plutôt que de laisser leurs fils et neveu poursuivre un affrontement stérile, deux femmes de pouvoir prirent en main les tractations de paix à Cambrai : Louise de Savoie, mère de François Ier et régente du royaume durant les absences de son fils, et Marguerite d’Autriche, tante de Charles Quint et régente des Pays-Bas depuis vingt ans. Les deux femmes se connaissaient depuis l’enfance — Marguerite avait même été fiancée, toute jeune, à Charles VIII, et élevée quelque temps à la cour d’Anne de Beaujeu — et purent ainsi mener leurs pourparlers avec une franchise que leurs fils respectifs n’auraient sans doute jamais autorisée entre eux. Après un mois de négociations, le 3 août 1529, fut signé le traité de Cambrai, resté dans les mémoires sous le nom de paix des Dames : François Ier renonçait définitivement à ses prétentions sur Milan et Naples, tandis que Charles Quint abandonnait sa revendication sur la Bourgogne ; le roi de France s’engageait à verser une rançon de deux millions cinq cent mille écus et à épouser Éléonore d’Autriche, sœur de l’empereur, tandis que ses deux fils, otages depuis 1526, recouvraient enfin la liberté. Plus clémente que le traité de Madrid qu’elle venait remplacer, cette paix négociée par deux princesses referma un cycle de guerre ouvert huit ans plus tôt, et devait offrir à François Ier, du moins pour quelques années, le répit nécessaire pour tourner son attention vers d’autres horizons — ceux, notamment, du mécénat et de la Renaissance française.
La Paix des Dames, traité de Cambrai, 1529: Francisco Jover y Casanova, Public domain, via Wikimedia Commons
François Ier reçoit un livre des mains de son auteur: Noël Bellemare et François Clouet, Public domain, via Wikimedia Commons
La paix des Dames offrit enfin à François Ier le répit nécessaire pour donner sa pleine mesure à une ambition qui l’habitait depuis le début de son règne : faire de son royaume un foyer de savoir et de création à la hauteur des cours italiennes qui l’avaient tant fasciné. En mars 1530, il fonda le Collège royal, ancêtre direct de l’actuel Collège de France, doté à l’origine de cinq chaires seulement — deux de grec, deux d’hébreu et une de mathématiques — mais conçu comme un espace d’enseignement libre, affranchi du cadre rigide de la Sorbonne et ouvert aux savoirs nouveaux portés par l’humanisme. Cette création institutionnelle s’accompagna d’un mécénat artistique déjà bien engagé depuis plus d’une décennie : le roi avait attiré à sa cour, dès 1516, le vieillissant Léonard de Vinci, installé au Clos Lucé près d’Amboise jusqu’à sa mort en 1519.
François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci: Jean-Auguste-Dominique Ingres, Public domain, via Wikimedia Commons
Le roi accueillit, plus tardivement, d’autres artistes italiens tels que Benvenuto Cellini et le Primatice.
François Ier dans l’atelier de Benvenuto Cellini: Francesco Podesti, Public domain, via Wikimedia Commons
Ce goût pour les arts se traduisit également dans la pierre : les travaux du château de Chambord, entamés dès 1519, et l’aménagement de Fontainebleau, appelé à devenir le foyer du premier maniérisme français, donnèrent au règne une empreinte architecturale durable, à la mesure de l’image de souverain éclairé que François Ier entendait cultiver.
Les affaires familiales et dynastiques rythmèrent également ces années de paix retrouvée. En juillet 1530, conformément aux clauses de la paix des Dames signée l’année précédente, les deux fils du roi, otages en Espagne depuis 1526, furent enfin libérés ; le même mois, François Ier, veuf de Claude de France depuis 1524, épousa Éléonore d’Autriche, sœur de son grand rival Charles Quint, union scellant elle aussi les engagements pris à Cambrai. Son couronnement eut lieu en mars 1531. Quelques mois plus tard, le 22 septembre 1531, mourut Louise de Savoie, mère du roi et régente à deux reprises durant ses absences — celle-là même qui avait assuré le gouvernement du royaume après Pavie et négocié, avec Marguerite d’Autriche, la paix qui portait leur nom. Sa disparition referma une page essentielle du règne, tant son influence politique avait pesé, depuis 1515, sur les grandes orientations de la monarchie. En octobre 1533, une autre union vint préparer discrètement l’avenir dynastique : le second fils du roi, le prince Henri, épousa Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII — mariage dont l’importance historique ne devait apparaître que bien plus tard, lorsque des circonstances imprévues porteraient le jeune couple sur le trône.
Cette période de stabilité intérieure permit également à François Ier de poursuivre une diplomatie religieuse d’un pragmatisme remarquable pour un souverain catholique. En mai 1532, il conclut le traité de Scheyern avec les princes luthériens d’Allemagne, n’hésitant pas à rechercher leur soutien contre Charles Quint malgré les divergences théologiques qui les séparaient de Rome. Cette souplesse politique trouvait un écho jusque dans l’entourage le plus proche du roi : sa propre sœur, Marguerite de Navarre, entretenait une sensibilité affirmée pour les idées évangéliques nouvelles, et un réseau de lettrés gravitant autour d’elle à Paris s’en faisait le relais discret. C’est dans ce contexte qu’émergea, en novembre 1533, la figure encore obscure du jeune juriste Jean Calvin, contraint de fuir Paris après avoir été soupçonné d’avoir inspiré un discours universitaire aux accents trop ouvertement réformés. Jusque-là, la France semblait ainsi vouée à une coexistence relativement souple entre catholicisme officiel et idées nouvelles, sous le regard plutôt bienveillant d’un roi davantage préoccupé de politique et d’art que de controverses théologiques.
Cet équilibre fragile se brisa net dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534. Des protestants, sous la plume du pasteur neuchâtelois Antoine Marcourt, placardèrent dans l’obscurité des affiches d’une virulence inédite contre la messe catholique, non seulement à Paris, mais aussi dans plusieurs villes de province — Blois, Rouen, Tours, Orléans. Le geste, déjà audacieux par son ampleur, franchit une limite que rien ne pouvait excuser aux yeux du roi : l’une de ces affiches fut retrouvée jusque sur la porte même de la chambre royale, au château d’Amboise, transformant une provocation religieuse en affront personnel et en atteinte directe à la sécurité du souverain. L’affaire des Placards mit ainsi brutalement fin à la politique de conciliation que François Ier avait, jusque-là, maintenue à l’égard des idées luthériennes ; le roi, profondément ébranlé, allait désormais s’engager dans une répression qui devait marquer durablement les dernières années de son règne, préfigurant les tensions confessionnelles qui embraseraient la France quelques décennies plus tard.
🔍 Zoom – 1528–1547 : mécénat royal et développement de la Renaissance française
🔍 Zoom – 1534–1547 : Réforme protestante et politique religieuse
🔍 Zoom – Le mécène : Léonard de Vinci et les artistes de la Renaissance
🔍 Zoom – Le protecteur des Lettres : bibliothèque, Collège de France et imprimerie
🔍 Zoom – Le bâtisseur : châteaux de la Renaissance et urbanisme
🔍 Zoom – La vie de cour : fêtes, tournois et culture de cour
🔍 Zoom – L’Amérique du Nord : explorations et début de la Nouvelle-France
La répression déclenchée par l’affaire des Placards ne devait pas se poursuivre sans nuances. Dès juillet 1535, l’édit de Coucy vint suspendre par diplomatie la vague de persécutions engagée quelques mois plus tôt, allant jusqu’à offrir un pardon royal aux protestants repentants. Cette volte-face, révélatrice des fluctuations qui allaient désormais caractériser la politique religieuse du règne, s’inscrivait dans une stratégie diplomatique plus large : la même année, François Ier signa avec Soliman le Magnifique un traité connu sous le nom de « Capitulations », accordant à la France la protection des catholiques de l’Empire ottoman et le droit de commerce dans les ports du Levant. Cette alliance avec le sultan musulman, jugée scandaleuse par une bonne partie de la chrétienté, visait avant tout à affaiblir Charles Quint en faisant peser sur l’Autriche une menace orientale — pragmatisme diplomatique déjà illustré, quelques années plus tôt, par le rapprochement du roi avec les princes luthériens allemands.
La paix retrouvée depuis Cambrai devait cependant se briser à nouveau à la fin de l’année 1535. La mort de François II Sforza, duc de Milan, survenue sans héritier le 1er novembre, raviva immédiatement les prétentions françaises sur le Milanais : tandis que Charles Quint attribuait le duché vacant à son propre fils Philippe, François Ier revendiqua l’héritage pour l’un de ses fils cadets. Dès le début de 1536, une armée française de quarante mille hommes envahit la Savoie et le Piémont, s’empara de Turin, mais s’arrêta à la frontière lombarde sans oser menacer Milan directement. Cette offensive, pourtant limitée dans ses ambitions, devait avoir des conséquences territoriales durables : la Savoie demeura française jusqu’aux traités du Cateau-Cambrésis, vingt-trois ans plus tard. En réponse, Charles Quint riposta en juin en envahissant à son tour la Provence, s’emparant d’Aix-en-Provence ; mais le connétable Anne de Montmorency, récemment promu à cette charge, opposa à l’envahisseur une tactique de terre brûlée qui priva son armée de tout ravitaillement. Refusant de s’attaquer à la puissante forteresse d’Avignon, les Espagnols durent finalement quitter le territoire français en septembre, sans avoir livré la moindre bataille — deuxième invasion du royaume repoussée durant ce règne, cette fois sans affrontement décisif.
Au cœur même de cette campagne, un deuil personnel vint frapper durement le roi. Le 10 août 1536, le dauphin François, fils aîné du souverain, mourut soudainement au château de Tournon, à l’âge de dix-huit ans, après un malaise survenu à la suite d’un verre d’eau glacée. Des rumeurs contemporaines, reprises plus tard par le poète Malherbe dans ses vers, évoquèrent un empoisonnement commandité par Charles Quint lui-même — thèse aujourd’hui écartée par la plupart des historiens en faveur d’une cause naturelle, mais qui témoigne de la défiance profonde régnant alors entre les deux souverains. Cette mort inattendue fit du second fils du roi, Henri, le nouvel héritier de la couronne, préparant sans que nul ne pût encore le deviner l’avènement d’un règne à venir.
La guerre, privée d’enjeu décisif après l’échec de l’invasion de la Provence, ne devait pas se prolonger indéfiniment. Le nouveau pape Paul III, soucieux de réconcilier les deux souverains catholiques face à la menace protestante commune, œuvra activement à une médiation qui aboutit, le 18 juin 1538, à la signature de la paix de Nice : la France y conservait ses conquêtes de Savoie et du Piémont, mais renonçait formellement à ses prétentions sur Milan. Quelques semaines plus tard, le 15 juillet 1538, François Ier et Charles Quint se rencontrèrent en personne lors d’une entrevue à Aigues-Mortes, scène d’une réconciliation frappante entre deux rivaux dont l’affrontement avait pourtant marqué, depuis vingt ans, l’histoire même de l’Europe — du Camp du Drap d’Or à Pavie, du sac de Rome à la paix des Dames. Les deux souverains y promirent de s’unir contre le danger que représentait, à leurs yeux communs, l’expansion du protestantisme.
François Ier recevant l’empereur Charles Quint à Aigues-Mortes, 1538: Charles-Nicolas Cochin l’Ancien, Public domain, via Wikimedia Commons
C’est dans ce climat d’apaisement relatif que François Ier signa, entre le 10 et le 25 août 1539 à Villers-Cotterêts, l’un des actes législatifs les plus durables de tout son règne. Rédigée par le chancelier Guillaume Poyet, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, composée de cent quatre-vingt-douze articles, imposait désormais l’usage du français, et non plus du latin, dans les actes de justice et d’administration, tout en instaurant la tenue de registres paroissiaux de baptêmes et de sépultures — prémices directes de l’état civil moderne. Loin des fastes militaires ou diplomatiques qui avaient rythmé les sections précédentes, cette ordonnance administrative, encore partiellement en vigueur aujourd’hui à travers ses articles 110 et 111 jamais abrogés, incarnait une autre facette du règne de François Ier : celle d’un souverain soucieux de consolider, par la loi et la langue, l’unité durable de son royaume.
🔍 Zoom – 1536–1544 : deuxième et troisième guerres contre Charles Quint
L’apaisement religieux amorcé par l’édit de Coucy ne devait pas résister longtemps à la reprise des tensions. Le 1er juin 1540, François Ier signa l’édit de Fontainebleau, premier édit de proscription systématique contre les protestants : désormais, les crimes religieux échappaient à la compétence des tribunaux ecclésiastiques, jugés trop lents et trop indulgents, au profit des cours royales, chargées de poursuivre et de juger les luthériens avec une sévérité nouvelle. Quelques mois plus tard, le 18 novembre 1540, le parlement de Provence rendit l’arrêt de Mérindol, condamnant à mort par contumace dix-huit habitants vaudois de ce bourg et ordonnant la destruction de leurs villages — sentence qui, faute d’exécution immédiate, demeura en sommeil pendant près de cinq années, avant de resurgir dans des circonstances autrement plus dramatiques.
La rivalité avec Charles Quint, à peine apaisée par l’entrevue d’Aigues-Mortes, ne pouvait quant à elle demeurer éteinte indéfiniment. En juillet 1542, l’assassinat de deux ambassadeurs français par le gouverneur impérial du Milanais fournit au roi le prétexte d’une nouvelle rupture : le 12 juillet 1542, François Ier déclara la guerre à l’empereur, mettant fin à une trêve pourtant conclue pour dix ans. Cette neuvième guerre d’Italie, dernière du règne, vit se déployer une fois encore l’alliance franco-ottomane déjà nouée quelques années plus tôt : en 1543, le corsaire Barberousse fut reçu en grande pompe à Marseille, et une opération combinée franco-ottomane s’empara de Nice tandis que le Luxembourg tombait aux mains des troupes françaises.
La flotte de Barberousse hivernant à Toulon, 1543: Matrakçı Nasuh, Public domain, via Wikimedia Commons — la flotte hiverna à Toulon, port voisin de Marseille où elle fut accueillie la même année La même année, dans un registre bien différent, la Sorbonne formula vingt-cinq articles de foi auxquels le roi donna force de loi, affirmant notamment la transsubstantiation et le culte de la Vierge — signe supplémentaire d’un durcissement doctrinal généralisé. Sur le terrain militaire, la France connut le 14 avril 1544 son dernier grand succès du règne : à Cérisoles, en Piémont, le jeune et inexpérimenté François de Bourbon, comte d’Enghien, l’emporta de manière éclatante sur les troupes impériales d’Alfonso de Ávalos, au terme de combats d’une intensité rare — victoire cependant sans lendemain stratégique, le roi devant aussitôt dégarnir cette armée victorieuse pour faire face à une menace bien plus pressante.
Cette menace prit corps l’été suivant : tandis que la France triomphait en Italie, Charles Quint, allié à Henri VIII, envahit la Champagne et s’approcha dangereusement de Paris, tandis que les troupes anglaises assiégeaient Boulogne. Comme en 1524 et en 1536, le royaume se trouva ainsi directement menacé sur son propre sol ; mais les longs sièges de Saint-Dizier et de Boulogne retardèrent suffisamment la progression des coalisés pour que l’empereur, à court d’argent pour payer ses mercenaires et pressé par la poussée ottomane en Hongrie autant que par la résistance des princes luthériens en Allemagne, se résolût finalement à négocier. Le 18 septembre 1544, fut signé le traité de Crépy-en-Laonnois : la Bourgogne demeurait française, mais rien n’était réglé sur le fond, Milan restant aux mains des Espagnols ; le traité prévoyait en outre le mariage du fils cadet du roi, Charles d’Orléans, avec une fille ou une nièce de l’empereur, union censée sceller durablement la paix. Ce projet devait toutefois tourner court : la mort inopinée du jeune prince, en septembre 1545, rendit cette clause caduque et laissa le traité orphelin de son fondement le plus solide — nouveau deuil dynastique frappant le roi, après celui du dauphin François neuf ans plus tôt.
C’est dans ce climat de fin de règne, entre victoires sans suite et deuils répétés, que survint l’épisode le plus sombre de toute cette histoire. Entre le 12 et le 19 avril 1545, sur ordre du roi lui-même, le baron Jean Maynier d’Oppède, premier président du parlement d’Aix, dirigea contre les Vaudois du Luberon une expédition d’une violence inouïe : vingt-quatre villages furent détruits, environ trois mille personnes tuées en cinq jours à peine, des centaines d’hommes envoyés aux galères, des femmes violées puis exécutées, et les terres confisquées revendues à vil prix pour financer l’opération elle-même. Le village de Cabrières, dernier bastion de résistance vaudoise, fut détruit le 19 avril. Informé de l’ampleur du massacre, François Ier, loin de le désavouer, en approuva officiellement le principe le 8 août 1545, invoquant le refus des Vaudois de payer la dîme — justification qui ne convaincra guère l’opinion protestante européenne, Calvin et Farel en tête, mais qui témoigne du durcissement final d’un règne longtemps marqué par une tolérance plus grande. Le massacre de Mérindol, comme il fut appelé du nom du principal village détruit, préfigurait directement les guerres de Religion qui devaient ensanglanter la France une quinzaine d’années plus tard.
Les dernières années du roi furent également celles d’un déclin physique progressif. Depuis la fin des années 1530, François Ier souffrait d’une fistule vésico-périnéale chronique qui l’avait contraint à renoncer au cheval pour ses déplacements, ainsi que d’accès de fièvre récurrents. En février 1547, alors qu’il séjournait au château de Rambouillet, il fut saisi d’une nouvelle atteinte fébrile ; son état, d’abord jugé sans gravité par ses médecins — désireux, pour des raisons autant politiques que médicales, de rassurer une cour déjà inquiète depuis plusieurs années sur la santé du souverain —, se détériora rapidement, jusqu’à ce que, le 20 mars, on le jugeât perdu. Le 31 mars 1547, « à deux heures du soir », François Ier s’éteignit à Rambouillet, assisté jusqu’au bout par son aumônier, Pierre du Chastel, évêque de Mâcon, dont le témoignage rapporte qu’à l’approche de la mort, le roi, perdant progressivement la parole et la vue, continua de faire le signe de croix sur son lit, prononçant pour ultime parole le seul nom de « Jésus ». Il avait cinquante-deux ans et régnait depuis trente-deux années. L’autopsie révéla une septicémie compliquée d’une grave insuffisance rénale. Ainsi s’achevait un règne qui avait vu la France passer du triomphe éclatant de Marignan à l’humiliation de Pavie, de la splendeur du Camp du Drap d’Or à l’austérité de Villers-Cotterêts, du mécénat éclairé du Collège royal à la répression sanglante des Vaudois — règne contrasté entre tous, à l’image même de celui qui l’avait incarné, et qui laissait désormais la couronne à son second fils, sacré sous le nom d’Henri II.
🔍 Zoom – 1547 : mort et succession par Henri II
🔍 Zoom – Politique intérieure : gouvernement, économie et société