Louis XIII et Richelieu : l'affirmation de l'absolutisme (1610-1643) · L’ANCIEN RÉGIME
La déclaration de guerre à l’Espagne, le 19 mai 1635, engageait la France dans un conflit ouvert depuis 1618 par la défenestration de Prague et qui avait déjà connu, avant l’intervention française, les phases successives de la Bohême, du Danemark puis de la Suède. Cette entrée directe dans la guerre de Trente Ans reprenait, sous une forme nouvelle, le « Grand Dessein » anti-habsbourgeois qu’Henri IV n’avait pu mener à bien ; elle exigea de Richelieu une réorganisation profonde de l’armée royale et se traduisit, au-delà de l’épisode déjà connu de l’année de Corbie, par une série de sièges et de batailles qui portèrent la puissance militaire française à son sommet.
De l’armée féodale, faite de levées temporaires peu professionnelles et mal financées, Richelieu tira un instrument permanent : régiments professionnalisés, hiérarchie clarifiée selon une méritocratie relative, artillerie standardisée. Les effectifs suivirent une progression spectaculaire, passant d’environ 150 000 hommes en 1635 à près de 200 000 en 1640, faisant de l’armée française la plus nombreuse d’Europe — au prix d’un budget militaire considérablement alourdi et d’une pression fiscale que d’autres zooms de ce chapitre détaillent par ailleurs. Cette armée nouvelle se distingua par l’intégration de commandants étrangers passés au service de la France, à l’image du prince protestant allemand Bernard de Saxe-Weimar, dont les troupes, dites « Weimariennes », rejoignirent l’armée royale à sa mort en 1639.
Après la crise de l’année de Corbie surmontée en novembre 1636, la guerre se prolongea par une série de sièges qui assurèrent progressivement à la France le contrôle de places stratégiques sur ses marges orientale, septentrionale et méridionale. En décembre 1638, après un blocus de plusieurs mois, Bernard de Saxe-Weimar s’empara de Breisach, forteresse verrouillant le Rhin supérieur, donnant à la France une base durable pour ses opérations en Allemagne. Deux ans plus tard, le 9 août 1640, l’armée royale prenait Arras, capitale de l’Artois espagnol, première grande ville des Pays-Bas espagnols conquise par la France, après avoir repoussé une tentative de secours de 25 000 hommes.
Sur le front pyrénéen, la révolte de la Catalogne contre l’Espagne, en 1640, ouvrit à la France une occasion inattendue : un traité signé à Péronne le 19 septembre 1641 plaça le Roussillon et la Cerdagne sous la souveraineté de Louis XIII, tandis que le siège de Perpignan, engagé le 4 novembre 1641, s’acheva le 9 septembre 1642 par la capitulation de la garnison espagnole, décimée par la faim — offrant à la couronne française, quelques jours seulement avant l’exécution de Cinq-Mars, l’annexion durable du Roussillon, qu’elle ne devait plus jamais perdre.
C’est cependant la bataille de Rocroi, le 19 mai 1643 — cinq jours à peine après la mort de Louis XIII —, qui devait couronner cet effort militaire. Face aux 27 000 Espagnols de Francisco de Melo, réputés invincibles depuis des décennies, le jeune duc d’Enghien, futur Grand Condé, âgé de vingt et un ans seulement, mena en personne la charge de cavalerie qui, débordant l’infanterie espagnole par l’arrière, provoqua sa déroute complète : 8 000 morts et 7 000 prisonniers du côté espagnol, contre environ 4 000 tués dans les rangs français. Cette victoire, obtenue au lendemain même de la disparition du roi, mit fin au mythe de l’invincibilité de l’infanterie espagnole et démontra la continuité de la puissance militaire française par-delà le changement de règne. À ses côtés s’illustrait déjà le vicomte de Turenne, fils du duc de Bouillon passé au service de la France en 1630, dont la prudence méthodique contrastait avec l’audace de Condé mais dont la carrière, entamée sous les ordres de Bernard de Saxe-Weimar à Breisach, allait s’affirmer dans les décennies suivantes.