
1610 à 1643
Le 14 mai 1610, l’assassinat d’Henri IV rue de la Ferronnerie porta au trône un enfant de huit ans, Louis XIII, sous la régence de sa mère Marie de Médicis. Cette accession prématurée ouvrait une période d’incertitude que le royaume, à peine sorti des guerres de Religion, ne pouvait guère se permettre : le nouveau roi n’exercerait un pouvoir personnel réel que sept années plus tard, et il lui faudrait encore une décennie entière avant de trouver, en la personne d’un évêque poitevin promis à la pourpre cardinalice, l’instrument de gouvernement qui allait redéfinir la monarchie française.
L’héritage reçu par la régente fut rapidement dilapidé. Le trésor patiemment reconstitué par Sully sous Henri IV s’évapora en quelques années dans les pensions et les fastes de cour, tandis que la politique extérieure s’inversait au profit d’un rapprochement matrimonial avec l’Espagne des Habsbourg, ancienne ennemie du royaume. Cette fragilité initiale se doubla d’une instabilité chronique du pouvoir : favoris italiens assassinés, régente exilée, favori de chasse propulsé au sommet de l’État puis emporté par l’épidémie qu’il avait lui-même contribué à propager devant Montauban — le royaume, durant près de deux décennies, sembla osciller sans direction ferme, chaque équilibre politique se révélant aussi précaire que le précédent.
Le trait dominant de ces trente-trois années fut pourtant, in fine, l’inverse de cette instabilité initiale : un roi de tempérament mélancolique et de santé fragile trouva, dans son alliance avec le cardinal de Richelieu nouée en 1624, les moyens d’une affirmation de l’autorité royale sans précédent depuis Henri IV. Cette alliance, resserrée dans l’épreuve de la Journée des Dupes où le roi choisit son ministre contre sa propre mère, se nourrit d’un pragmatisme constant : la force lorsqu’elle s’imposait, la négociation lorsqu’elle suffisait, la répression exemplaire lorsque la haute noblesse osait encore défier ouvertement la couronne.
Le règne se déploya selon quatre axes étroitement imbriqués. Sur le plan intérieur, la lutte contre les prétentions de la haute noblesse — des conjurations de Chalais et de Montmorency jusqu’à celle, ultime, de Cinq-Mars — s’accompagna d’un démantèlement systématique de ses moyens de résistance armée, places fortes rasées et duels prohibés. Sur le plan religieux, le siège de La Rochelle puis la paix d’Alès réduisirent définitivement les protestants à de simples sujets sans privilèges militaires, refermant un cycle de guerres civiles vieux de plusieurs décennies. Sur le plan extérieur, l’annexion de la Lorraine puis l’entrée en guerre ouverte contre l’Espagne en 1635 engagèrent la France dans la guerre de Trente Ans, au prix du péril extrême de l’année de Corbie mais pour l’ambition assumée de briser l’encerclement habsbourgeois. Sur le plan dynastique enfin, la naissance inespérée du dauphin Louis-Dieudonné, en 1638, vint garantir après vingt-trois ans d’incertitude la pérennité de la maison de Bourbon.
Ce règne occupe ainsi une place charnière dans l’histoire de la monarchie française : héritier direct de la pacification henricienne, il en prolongea l’œuvre de reconstruction de l’État tout en lui donnant une dimension nouvelle, celle d’un pouvoir royal désormais affranchi de tout contre-pouvoir nobiliaire ou religieux durable. La mort presque simultanée de Richelieu, en décembre 1642, et de Louis XIII, en mai 1643, referma ce chapitre sur un dernier contraste révélateur : là où la régence de 1610 avait dû composer avec un conseil limitant ses pouvoirs, celle qui s’ouvrit en 1643 pour le jeune Louis XIV s’imposa d’emblée comme absolue — signe que l’œuvre de Richelieu avait, en une génération, changé la nature même de la monarchie française, et posé les fondations sur lesquelles le futur Roi-Soleil allait bâtir son propre règne.
À la mort d’Henri IV, assassiné le 14 mai 1610, la régence revenait à son épouse Marie de Médicis, que le roi avait désignée dès le 20 mars, entourée d’un conseil de régence de quinze personnes censé encadrer son pouvoir. Sacrée à Saint-Denis la veille même de l’assassinat,
Le Couronnement de Marie de Médicis à Saint-Denis : Peter Paul Rubens, Public domain, via Wikimedia Commons
elle fut confirmée dans sa charge par un lit de justice tenu dès le 15 mai, tandis que le jeune Louis XIII, âgé de huit ans, montait sur le trône ; son sacre fut célébré le 17 octobre 1610 en la cathédrale de Reims, achevant symboliquement la transmission du pouvoir royal. Dans les premiers temps, la régente se montra prudente : le 22 mai, une déclaration royale confirma l’édit de Nantes et les droits des protestants, geste de continuité destiné à rassurer un royaume encore marqué par les guerres de Religion. Cette prudence initiale ne dura cependant guère : très vite, deux favoris italiens, Concino Concini et son épouse Léonora Dori, dite Galigaï, s’imposèrent dans l’entourage de la reine. Nommé conseiller d’État dès le 26 juillet 1610, Concini acquit le marquisat d’Ancre, les charges de premier gentilhomme de la Chambre et de gouverneur de Péronne, Roye et Montdidier, avant d’être élevé au rang de maréchal de France le 19 novembre 1613 — une ascension aussi rapide que détestée, comme en témoigne l’agression dont il fut victime dès mai 1610, lorsque des clercs parisiens le rouèrent de coups dans la rue.
Marie de Médicis, Léonora Galigaï et Concino Concini : Charles Laplante, d’après Alphonse de Neuville, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette montée en puissance des favoris s’accompagna d’une rupture financière et diplomatique nette avec la politique henricienne. Le 26 janvier 1611, Sully démissionna de ses charges de surintendant des finances et de capitaine de la Bastille, laissant un trésor de 16,5 millions de livres que la cour de la régente dilapida rapidement en pensions et en dépenses somptuaires ; le pouvoir sur les affaires passa alors à Nicolas de Villeroy, qui le conserva jusqu’en 1614. Sur le plan extérieur, Marie de Médicis abandonna l’orientation anti-Habsbourg du feu roi pour se rapprocher de l’Espagne catholique : dès le 30 avril 1611, un traité secret signé à Fontainebleau scella une alliance défensive franco-espagnole, inquiétant suffisamment les protestants français pour qu’une assemblée se réunisse à Saumur, du 27 mai au 12 septembre 1611, afin d’élaborer un plan d’organisation politique autonome.
Ce rapprochement trouva son couronnement dans un double mariage dynastique. Le 29 janvier 1612, la cour annonça officiellement les fiançailles de Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche et celles de sa sœur Élisabeth de France avec le prince des Asturies, futur Philippe IV d’Espagne. Le traité d’Auxonne, signé le 15 février, régla au passage les frontières entre le royaume et la Franche-Comté espagnole, tandis qu’un grand carrousel donné place Royale du 5 au 7 avril célébrait fastueusement l’alliance naissante ; le contrat de mariage fut finalement signé à Madrid le 22 août 1612. Cette politique matrimoniale permit aussi à la régente de rasseoir son autorité sur une noblesse frondeuse : le 23 mai 1612, l’accord de Montigny, négocié par Concini et Villeroy, autorisa le retour à la cour du prince de Condé et du comte de Soissons, en délicatesse depuis plusieurs années, contre l’acceptation des mariages espagnols et diverses concessions territoriales.
Cette paix nobiliaire achetée se révéla précaire. L’année 1613 vit les tensions se recomposer à la cour — le 5 janvier, le chevalier de Guise assassina rue Saint-Honoré le baron de Luz, faisant basculer l’influence en faveur du parti pro-espagnol des Guise — avant que Condé, rappelé le 28 mai, ne rompe de nouveau avec le gouvernement de la régente. Le 13 janvier 1614, il quitta la cour sans autorisation ; le 19 février, il publia un manifeste justifiant sa révolte au nom du « bien public », rallia les ducs de Bouillon, Longueville, Mayenne, Nevers et Vendôme, et réclama la remise en cause des mariages espagnols ainsi que la convocation des états généraux. Une tentative de s’emparer de Poitiers, entre le 22 et le 27 juin, échoua face à la mobilisation des habitants organisée par l’évêque de la ville. Faute de pouvoir vaincre les princes par la force, Marie de Médicis dut négocier : le traité de Sainte-Menehould, signé le 15 mai 1614, accorda à Condé 450 000 livres et le gouvernement d’Amboise, des compensations comparables à ses alliés, et surtout la convocation des états généraux qu’ils réclamaient — un précédent périlleux, où la révolte armée se trouvait ouvertement récompensée.
Entre-temps, un lit de justice tenu au Parlement de Paris avait proclamé, le 2 octobre 1614, la majorité légale de Louis XIII, âgé de treize ans.
La Majorité de Louis XIII : Peter Paul Rubens, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 20 octobre, dans une cérémonie où la reine mère lui « remettait » symboliquement les affaires du royaume, Marie de Médicis n’en jugea pas moins son fils « trop faible de corps et d’esprit » pour gouverner seul, et conserva dans les faits l’exercice du pouvoir. C’est dans ce climat ambigu — un roi légalement majeur mais toujours écarté des affaires — que s’ouvrirent, une semaine plus tard, les états généraux, les derniers que la monarchie française devait connaître avant 1789.
Carte de la France divisée par les 12 provinces ou gouvernements convoqués aux états généraux de 1614 : Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
Réunis à partir du 27 octobre 1614 à l’hôtel du Petit-Bourbon, après trois jours de jeûne et de procession, et rassemblèrent 464 délégués répartis en trois ordres : 150 pour le clergé, dont cinq cardinaux et quarante-sept évêques, 132 gentilshommes pour la noblesse, et 182 délégués, majoritairement officiers de justice et de finance, pour le tiers état.
Les états généraux réunis par Louis XIII, 27 octobre 1614 : Jean Alaux, Public domain, via Wikimedia Commons
Les débats tournèrent court : le tiers état, par la voix de délégués comme Jean Savaron, qui décrivit des paysans réduits à « paître l’herbe à la manière des bêtes » dans le Guyenne et l’Auvergne, proposa de reconnaître l’autorité du roi de France comme monarque de droit divin, indépendante de celle du pape — préfiguration frappante de l’absolutisme à venir, mais rejetée par le clergé et la noblesse. Les revendications concrètes du tiers état (réduction des tailles, suppression de la paulette) et de la noblesse restèrent également sans suite véritable ; seule la publication du concile de Trente fut accordée, et l’annonce, le 24 mars 1615, de la suppression de la paulette se heurta au refus d’enregistrement du Parlement. L’assemblée se sépara le 23 février 1615 sur cet échec quasi général, illustrant l’incapacité de la monarchie française à se réformer par la voie représentative. C’est pourtant au sein de cette assemblée stérile qu’un jeune évêque de vingt-neuf ans, élu député du clergé poitevin le 24 août 1614 grâce à l’appui du secrétaire de la régente Denis Bouthillier, se fit remarquer : dans son discours de clôture du 23 février 1615, Armand du Plessis de Richelieu fit l’éloge du gouvernement de Marie de Médicis, attirant sur lui une attention qui allait, dans les années suivantes, bouleverser le cours du règne.
🔍 Zoom – Louis XIII : portrait d’un roi mélancolique
L’alliance négociée depuis 1612 trouva enfin sa concrétisation dynastique. Le 18 octobre 1615, Louis XIII épousa Anne d’Autriche par procuration à Burgos, avant que le mariage ne fût célébré en personne à Bordeaux le 25 novembre suivant.
Le Mariage de Louis XIII et d’Anne d’Autriche : Jean Chalette, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette union, qui scellait durablement le rapprochement franco-espagnol, ne suffit cependant pas à apaiser une noblesse toujours prompte à contester l’autorité de la régente : dès le mois d’août 1615, le prince de Condé reprit les armes, ouvrant une deuxième guerre civile qui n’avait rien réglé de ce que le traité de Sainte-Menehould avait tenté d’acheter l’année précédente. Le 6 janvier 1616, ses troupes furent défaites à Saint-Maixent, en Poitou, par le duc de Guise, sans que cette victoire militaire mît fin au conflit.
La paix revint par la négociation plutôt que par les armes : les 3 et 8 mai 1616, le traité de Loudun mit un terme à cette deuxième guerre civile, dans des conditions plus favorables encore au prince rebelle qu’à Sainte-Menehould, puisque Condé obtint la présidence du Conseil du roi ainsi qu’un million et demi de livres — plus du triple de la somme accordée deux ans plus tôt, signe de l’escalade du prix que la couronne devait désormais payer pour la paix nobiliaire. Ce triomphe fut cependant de courte durée : le 1er septembre 1616, Marie de Médicis, sur les conseils de ses ministres, fit brutalement arrêter Condé, retournement spectaculaire qui montrait combien les accords de paix nobiliaires de cette période restaient fragiles et réversibles. Quelques semaines plus tard, le 25 novembre 1616, une réorganisation ministérielle profonde vint compléter cette reprise en main : Richelieu, déjà remarqué aux états généraux, fut nommé secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Guerre, Claude Mangot devint chancelier et Claude Barbin prit en charge les finances — configuration que les contemporains désignaient déjà, non sans ironie, comme le « ministère Concini », tant l’influence du favori italien pesait sur ces nominations.
Cette toute-puissance de Concini, désormais maréchal de France depuis 1613, suscitait cependant une hostilité croissante parmi les grands du royaume. Le 2 février 1617, des seigneurs assemblés à Soissons adressèrent au roi une lettre l’accusant ouvertement de piller le trésor royal ; le 18 février, une déclaration royale dut être rédigée face à trois armées levées par les Grands contre celle de la cour. C’est dans ce climat de crise ouverte que Charles d’Albert de Luynes organisa le coup de force qui allait renverser l’équilibre du pouvoir. Devenu proche du jeune roi par leur passion commune de la chasse, Luynes s’était déjà vu confier le commandement du Louvre en 1615 avant d’être nommé grand fauconnier de France le 30 octobre 1616 et gouverneur d’Amboise ; c’est fort de cette position qu’il fit organiser, le 24 avril 1617, l’assassinat de Concini par Vitry, capitaine des gardes.
L’assassinat de Concini : Maurice Leloir, Public domain, via Wikimedia Commons
Louis XIII, alors âgé de quinze ans et demi, prit aussitôt en main les affaires de l’État ; Richelieu, trop étroitement associé au ministère déchu, fut renvoyé, tandis que Luynes s’imposait comme le nouvel homme fort du règne. Les conséquences de ce coup d’État se déployèrent en quelques semaines à peine : dès le 25 avril, Guillaume du Vair devint chancelier de France, fonction qu’il conserva jusqu’en 1621 ; le 3 mai, Marie de Médicis fut exilée à Blois ; et le 8 juillet, Léonora Dori, l’épouse de Concini et confidente de la reine mère, fut décapitée puis brûlée en place de Grève, condamnée pour crime de lèse-majesté divine et humaine — les accusations de sorcellerie soulevées durant son procès n’ayant servi que de prétexte politique. Interrogée sur l’emprise qu’elle exerçait sur la reine mère, elle avait répondu aux juges : « Mon art est l’ascendant d’une âme forte sur un esprit faible. » En l’espace de quelques mois, la régence de fait qui s’était prolongée bien au-delà de la majorité légale du roi avait ainsi brutalement pris fin.
🔍 Zoom – Le mariage de Louis XIII et Anne d’Autriche : une union longtemps différée
Devenu l’homme fort du royaume, Luynes consacra ses premières années de pouvoir à neutraliser méthodiquement les relais de Marie de Médicis, désormais exilée à Blois. Au printemps 1618, il dénonça la correspondance que Claude Barbin, ancien contrôleur général des finances, entretenait encore avec la reine mère ; Barbin fut condamné au bannissement le 30 août, peine que le roi commua en emprisonnement à vie. Richelieu, trop identifié au camp de Marie de Médicis, fut lui aussi écarté : exilé à Avignon le 7 avril 1618, il n’y arriva que le 16 mai. Cette mise à l’écart méthodique ne parvint cependant pas à étouffer durablement l’ambition de la reine mère : dans la nuit du 21 au 22 février 1619, elle s’évada du château de Blois et rejoignit à Angoulême le duc d’Épernon, ouvrant ce que l’on appela la première « guerre de la mère et du fils ». Rappelé en hâte, Richelieu arriva à Angoulême le 27 mars pour négocier une issue pacifique, qui fut trouvée le 30 avril avec le traité d’Angoulême : Louis XIII pardonna à sa mère et lui accorda le gouvernement de l’Anjou.
Cette réconciliation se révéla, comme les précédentes, de courte durée. Un second conflit éclata dès 1620 : le 10 juillet, Louis XIII marcha en personne contre les grands révoltés en Normandie, avant que l’armée royale n’inflige, le 7 août, une défaite décisive à celle de Marie de Médicis à la bataille des Ponts-de-Cé, près d’Angers. Trois jours plus tard, le 10 août, le traité d’Angers scella une nouvelle réconciliation, cette fois plus durable, entre le roi et sa mère. Fort de cette victoire, Louis XIII se tourna vers un autre dossier resté en suspens depuis des décennies : le statut religieux du Béarn, demeuré largement protestant depuis le règne de Jeanne d’Albret. Accueilli à Pau le 19 octobre 1620, il y fit publier dès le lendemain l’édit de Pau, qui réunissait le Béarn, la Basse-Navarre et le Donezan au domaine de la couronne de France et y rétablissait le culte catholique.
Ce geste, vécu par les protestants du royaume comme une provocation directe, précipita la crise qui couvait depuis des années. Réuni à Alès du 6 octobre au 2 décembre 1620, un synode des Églises réformées adopta les canons de Dordrecht, marquant une réorganisation doctrinale de grande ampleur ; puis, le 25 décembre 1620, l’assemblée protestante de La Rochelle décida la prise d’armes dans huit « cercles » huguenots répartis sur le territoire, rompant ouvertement avec la couronne. La révolte s’ouvrit le 10 février 1621 par la prise de Privas, menée par les ducs de Rohan et de Bouillon. À partir du 18 avril, Luynes et le roi marchèrent en personne contre les places protestantes du Midi : le siège de Saint-Jean-d’Angély, du 30 mai au 25 juin, se conclut par l’abolition de ses privilèges communaux et le rasement de ses fortifications ; celui de Clairac, du 23 juillet au 4 août, tomba à son tour. Nommé connétable de France le 2 avril 1621, Luynes engagea ensuite le siège de Montauban à partir du 17 août, mobilisant une armée royale de 20 000 à 25 000 hommes appuyée de 38 canons contre à peine 6 000 défenseurs huguenots retranchés derrière 40 pièces et 32 couleuvrines. Le siège tourna pourtant au désastre : une épidémie de fièvre pourprée, probablement une scarlatine, ravagea le camp assiégeant bien plus sûrement que les défenseurs de la ville, causant jusqu’à 8 000 à 15 000 morts dans les rangs royaux contre environ 1 500 côté montalbanais, avant que Louis XIII ne se résolve à lever le siège au début du mois de novembre. Cette même épidémie devait emporter Luynes lui-même quelques semaines plus tard, le 15 décembre 1621, à Longueville. Cette disparition brutale referma cinq années de gouvernement personnel du favori et rouvrit, presque aussitôt, la scène politique à Richelieu.
À la mort de Luynes, Louis XIII, désormais résolu à s’impliquer davantage dans la conduite des affaires, refusa de se lier de nouveau à un favori unique : il gouverna avec un attelage de ministres composé du chancelier Nicolas Brûlart de Sillery, de son fils le marquis de Puisieux, et de Charles de La Vieuville. Ce gouvernement collégial dut d’abord achever l’œuvre inachevée de Luynes contre les huguenots. Le siège de Montpellier, ouvert le 31 août 1622, connut son épisode le plus disputé le 2 septembre, lorsque les troupes du prince de Condé s’emparèrent de la colline Saint-Denis dominant la ville ; le duc de Rohan, chef de la résistance protestante, se résolut finalement à négocier sa reddition le 10 octobre. L’édit de pacification de Montpellier, signé le 18 octobre 1622, mit un terme à cette première guerre huguenote en ne laissant plus aux protestants que deux places de sûreté : La Rochelle et Montauban — un recul territorial considérable par rapport aux garanties de l’édit de Nantes.
Pendant que se refermait ce conflit militaire, Richelieu poursuivait sur un autre terrain une ascension aussi rapide que discrète. Le 29 août 1622, il fut élu proviseur de la Sorbonne, consolidant son autorité dans le monde ecclésiastique — charge qu’il honora en faisant reconstruire les bâtiments du collège et la chapelle où il devait être inhumé après sa mort, geste qui lui valut d’être célébré comme un second fondateur de l’institution aux côtés de son fondateur médiéval, Robert de Sorbon.
Le cardinal de Richelieu recevant les hommages de Robert de Sorbon : Grégoire Huret, Licence CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Une semaine plus tard, le 5 septembre, le pape le nomma cardinal, lui donnant enfin le rang qui le distinguait des simples évêques et ministres. Fort de ce prestige nouveau, Richelieu s’employa activement à favoriser le retour en grâce de Marie de Médicis, dont il orchestra patiemment la réconciliation avec son fils et la réintégration progressive au Conseil du roi — un service politique qui allait bientôt lui être rendu au centuple. L’année 1623 vit encore se succéder les remaniements ministériels sans qu’aucun homme ne s’impose durablement : La Vieuville devint surintendant des finances le 21 janvier, Sillery fut confirmé chancelier deux jours plus tard, tandis que le traité de Paris, signé le 7 février avec la Savoie, Venise et les cantons suisses au sujet de la Valteline, annonçait déjà les grands enjeux de politique étrangère face aux Habsbourg qui allaient bientôt dominer le ministère de Richelieu.
Ce gouvernement sans véritable chef s’effondra brutalement au début de 1624. Le 2 janvier, Sillery et son fils Puisieux furent destitués ; Étienne d’Aligre leur succéda comme garde des sceaux dès le 6 janvier. C’est dans ce contexte d’instabilité ministérielle que Richelieu franchit l’étape décisive de son ascension : le 29 avril 1624, c’est La Vieuville lui-même, cherchant à s’assurer un allié capable de contrebalancer l’influence de Marie de Médicis, qui le fit entrer au Conseil d’en haut, l’instance restreinte où se décidaient les affaires les plus importantes du royaume — contre l’avis de la reine mère, qui aurait préféré l’y voir seule maîtresse du jeu. Ce calcul se retourna en quelques mois à peine contre son auteur : profitant de l’impopularité croissante de La Vieuville, qui s’était mis à dos une bonne partie de la cour en voulant réviser les pensions versées aux grands du royaume, Richelieu manœuvra pour le faire écarter. Convoqué à Saint-Germain-en-Laye, La Vieuville fut arrêté le 13 août 1624 sous l’accusation de malversations financières et interné au château d’Amboise ; Richelieu prit alors le contrôle effectif du Conseil, inaugurant un ministère qui allait durer jusqu’à sa mort, dix-huit ans plus tard.
Triple portrait du cardinal de Richelieu : Philippe de Champaigne et atelier, Public domain, via Wikimedia Commons
Le père Joseph — François Leclerc du Tremblay, capucin devenu son confident le plus intime — l’accompagna dès cette date dans l’exercice du pouvoir, au point que les contemporains le surnommèrent bientôt son « Éminence grise ». Le programme qu’il s’assigna alors, tel qu’il devait le résumer lui-même dans ses Mémoires, tenait en une phrase : « employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous ses sujets en leurs devoirs et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être » — un programme en quatre volets que les dix-huit années suivantes allaient s’employer, méthodiquement, à réaliser.
🔍 Zoom – Richelieu, portrait d’un homme d’État
Le premier volet du programme de Richelieu, ruiner le parti huguenot, trouva rapidement matière à s’exercer. Dès janvier 1625, Henri II de Rohan souleva le Languedoc tandis que son frère Benjamin de Rohan, dit Soubise, s’emparait des îles de Ré et d’Oléron et, le 17 janvier, réalisait un coup de main sur le Blavet en capturant plusieurs navires royaux. Cette révolte s’effondra le 14 septembre, lorsque la flotte de Soubise fut défaite devant l’île de Ré, le contraignant à s’enfuir en Angleterre.
Bataille de Saint-Martin-de-Ré : Antoine Crues (éditeur), Public domain, via Wikimedia Commons
Sur un autre front, la fermeté du roi se manifesta aussi face aux Habsbourg : réuni en conseil à Fontainebleau le 29 septembre 1625, Louis XIII se montra intransigeant sur la question de la Valteline, ce verrou alpin dont le contrôle conditionnait les communications entre les possessions espagnoles et autrichiennes — un dossier appelé à ressurgir dans les années suivantes.
Le deuxième volet du programme, rabaisser l’orgueil des grands, connut sa première épreuve de force dès 1626. Contrariés par le projet de mariage entre Gaston d’Orléans, frère cadet du roi, et Mademoiselle de Montpensier, plusieurs grands du royaume, emmenés par Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, nouèrent un complot visant à assassiner Richelieu et, selon certaines confidences, à destituer Louis XIII au profit de son frère. Henri de Talleyrand, comte de Chalais, ami d’enfance du roi, s’y engagea au point de promettre de porter lui-même le premier coup ; pris de remords, il finit par se confier à son oncle, qui le poussa aussitôt à tout avouer. Chalais fut arrêté au château de Nantes le 8 juillet 1626, en même temps que les frères de Vendôme et le maréchal d’Ornano ; il fut décapité à Nantes le 19 août, l’exécution, confiée à un bourreau improvisé, se révélant particulièrement laborieuse.
L’exécution du comte de Chalais : Jan Luyken, Public domain, via Wikimedia Commons
Dans la foulée de cette conjuration, Richelieu fit édicter, les 6 février et 2 juin 1626, deux ordonnances interdisant les duels sous peine de mort, puis, le 31 juillet, une déclaration de Nantes prescrivant la destruction de toutes les forteresses et murailles de villes non situées aux frontières du royaume — mesures destinées à priver durablement la haute noblesse de ses moyens de résistance armée.
Restait le troisième volet, la soumission définitive des places de sûreté protestantes. L’occasion en fut donnée par l’Angleterre elle-même : le 12 juillet 1627, une flotte d’une centaine de navires et 6 000 soldats commandée par le duc de Buckingham débarqua sur l’île de Ré pour soutenir La Rochelle et en assiéger la citadelle de Saint-Martin-de-Ré, défendue par Jean de Toiras à la tête de 1 200 fantassins et 200 cavaliers ; l’expédition anglaise s’enlisa, décimée par la maladie à raison de quarante-cinq à cinquante morts par semaine. C’est dans ce contexte que Richelieu, prenant prétexte du pacte conclu entre La Rochelle et l’Angleterre, ordonna le 10 septembre le siège de la ville elle-même ; Louis XIII vint en personne devant ses murs le 12 octobre.
Portrait de Louis XIII au siège de La Rochelle, en 1628 : Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
Les troupes royales débarquaient à leur tour sur l’île de Ré le 30 octobre pour achever de refouler Buckingham, qui se résolut à rembarquer en novembre après de lourdes pertes. Le 30 novembre, l’ingénieur Clément Métezeau et l’entrepreneur parisien Jean Thirot proposèrent à Richelieu un ouvrage d’une ampleur inédite : une digue perpendiculaire d’environ 1 400 à 1 500 mètres, fermant le chenal du port large de 1 600 mètres, haute de 20 mètres, large de 16 mètres à la base, construite par jusqu’à 4 000 ouvriers et soldats et appuyée sur cinquante-neuf navires coulés et maçonnés. Cette prouesse technique coupa La Rochelle de tout secours maritime anglais et scella, plus sûrement que les assauts, le sort de la ville.
Métézeau montrant les plans de la digue de La Rochelle à Richelieu, Schomberg et Bassompierre : François Hippolyte Debon, Licence CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Richelieu sur la digue de La Rochelle : Henri-Paul Motte, Public domain, via Wikimedia Commons
Le siège s’installa alors dans la durée et la famine. En mai 1628, les assiégés, à bout de ressources, se résolurent à expulser les « bouches inutiles » — femmes, enfants, vieillards — qui périrent pour la plupart faute de secours ; le 2 mai, Jean Guiton devint maire de la ville et jura de « percer le cœur du premier qui parlerait de se rendre ».
Le maire Jean Guiton exhorte ses concitoyens à ne pas se rendre : Pierre-Louis-Omer Charlet, Public domain, via Wikimedia Commons
Deux tentatives navales anglaises de ravitaillement, l’une sous Lord Denbigh entre le 11 et le 19 mai, l’autre sous Lord Lindsey entre le 28 septembre et le 4 octobre, échouèrent l’une après l’autre devant la digue. La population de la ville, forte d’environ 28 000 habitants au début du siège, se trouvait réduite à quelque 5 000 survivants lorsque Guiton et le conseil municipal se résolurent enfin, le 26 octobre 1628, à demander merci ; les troupes royales entrèrent dans le port le 1er novembre, après quatorze mois de siège. La Rochelle perdit ses fortifications et ses privilèges municipaux, mais conserva la liberté de son culte. Cette victoire ouvrit la voie à un règlement d’ensemble : le 28 juin 1629, l’édit de grâce d’Alès retira définitivement aux protestants leurs privilèges militaires — droit de s’assembler, de tenir des places de sûreté — tout en leur laissant la liberté de conscience et de culte, sauf à Paris, refermant ainsi un cycle de révoltes ouvert huit ans plus tôt. Quelques mois plus tard, le 21 novembre 1629, Richelieu fut officiellement nommé principal ministre d’État, puis fait duc et pair de France le 26 novembre — consécration institutionnelle d’un pouvoir que la chute de La Rochelle avait, dans les faits, déjà assis sans partage.
La question religieuse réglée, un nouveau clivage divisa bientôt le pouvoir royal : celui de la politique extérieure. Ce clivage trouvait son origine en Italie : à la mort, le 26 décembre 1627, du duc Vincent II de Gonzague, sans descendance directe, la succession du duché de Mantoue et du Montferrat s’était trouvée disputée entre la branche cadette des Nevers, que Vincent II avait lui-même désignée et que soutenait la France, et celle des Guastalla, appuyée par l’empereur Ferdinand II de Habsbourg — l’Espagne et l’Autriche redoutant qu’un allié de la France ne s’installât sur cette route stratégique menant au Milanais. Engagée militairement en Italie depuis février 1630 — l’armée française avait franchi le Mont-Cenis le 23 février, pris Pignerol le 22 mars puis sa citadelle le 30, avant que Louis XIII, refusant de la restituer à l’Espagne, ne déclenche officiellement la guerre contre les Habsbourg le 26 avril —, cette guerre de Succession de Mantoue opposait désormais deux lignes irréconciliables au sommet de l’État français. Marie de Médicis et le parti dit des « dévots », soucieux avant tout de préserver la paix avec l’Espagne catholique, exigeaient l’arrêt des hostilités ; Richelieu, à l’inverse, entendait poursuivre la lutte contre l’encerclement habsbourgeois, quitte à s’allier avec des puissances protestantes. Ce conflit italien ne trouva son épilogue qu’au printemps suivant : le 6 avril 1631, le traité de Cherasco, négocié sous la médiation du légat pontifical Jules Mazarin — dont c’était là la première apparition sur la scène diplomatique française —, confirma le duc de Nevers dans la possession de Mantoue et céda à la France la place forte de Pignerol, porte d’entrée stratégique vers la plaine du Pô.
Ce désaccord de fond culmina dans l’épisode resté célèbre sous le nom de Journée des Dupes, les 10 et 11 novembre 1630. Profitant d’une maladie du roi qui l’avait tenu alité plusieurs semaines, Marie de Médicis, rejointe par Gaston d’Orléans et par la reine Anne d’Autriche, tenta d’arracher à Louis XIII, au palais du Luxembourg, la disgrâce définitive de Richelieu.
Richelieu, Louis XIII et Marie de Médicis à la Journée des Dupes : Maurice Leloir, Public domain, via Wikimedia Commons
Le roi parut d’abord céder. Le lendemain, 11 novembre, Richelieu se rendit lui-même au Luxembourg pour y présenter sa démission à la reine mère ; trouvant les portes closes devant lui, il entra par une porte dérobée et surprit Marie de Médicis et Louis XIII en pleine conversation. Le roi, troublé par cette irruption, se retira peu après dans son modeste pavillon de chasse de Versailles — bien avant que celui-ci ne devînt le grand château —, où le cardinal le rejoignit pour plaider sa cause ; au terme de cet entretien, Louis XIII se ravisa et choisit de le maintenir en fonction, ruinant du même coup les espérances de ceux qui, dans Paris, avaient déjà cru le ministre perdu et étaient venus le féliciter de sa chute annoncée, d’où le nom donné à cette journée. La répression fut rapide et sans pitié envers le parti vaincu : Michel de Marillac, garde des Sceaux et principal artisan politique du camp dévot, fut arrêté dès le 21 novembre 1630 et mourut en prison le 7 août 1632, tandis que son demi-frère Louis de Marillac, maréchal alors à la tête de l’armée du roi en Italie, était lui aussi arrêté à l’automne 1630 ; condamné à mort pour malversations le 8 mai 1632, il fut décapité place de Grève deux jours plus tard. Marie de Médicis elle-même, exilée à Compiègne le 23 février 1631, quitta définitivement le royaume pour les Pays-Bas le 18 juillet suivant, sans jamais y revenir.
Gaston d’Orléans, frère du roi et donc plus difficile à châtier, choisit quant à lui la voie de la rupture ouverte : il quitta la cour pour Orléans le 30 janvier 1631, fuit vers la Franche-Comté à la mi-mars, puis lança de Nancy, le 30 mai, un manifeste hostile à Richelieu, avant de rejoindre sa mère à Bruxelles le 5 août. Richelieu, cependant, sortait renforcé de cette crise : fait duc et pair le 4 septembre 1631, il fut nommé gouverneur de Bretagne le 16 septembre. L’année suivante, Gaston revint en France déterminé à en découdre : après avoir secrètement épousé Marguerite de Lorraine le 3 janvier 1632, il lança le 13 juin, depuis Andelot, un nouvel appel aux armes, auquel répondit Henri II de Montmorency, gouverneur du Languedoc et filleul d’Henri IV, qui déclara son soutien à la cause lors d’une assemblée tenue à Pézenas le 22 juillet ; les deux hommes joignirent leurs forces à Lunel le 30 juillet.
Cette dernière grande révolte de la haute noblesse contre l’autorité de Richelieu s’effondra en quelques semaines. Le 1er septembre 1632, l’armée rebelle fut écrasée à la bataille de Castelnaudary par le maréchal Schomberg ; Montmorency, grièvement blessé, y fut fait prisonnier.
Le duc Henri II de Montmorency à la bataille de Castelnaudary : Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, Public domain, via Wikimedia Commons
Gaston, abandonnant son allié à son sort, obtint sa propre grâce à Béziers le 29 septembre, avant de s’enfuir une nouvelle fois vers Bruxelles le 6 novembre. Montmorency, lui, ne devait connaître aucune indulgence : malgré des appels à la clémence venus de tout le royaume, Richelieu resta inflexible, ne concédant au roi que le huis clos de l’exécution plutôt que sa tenue publique. Condamné par le parlement de Toulouse, Henri II de Montmorency fut décapité dans la cour du Capitole le 30 octobre 1632, à trente-sept ans ; avec lui s’éteignit le duché-pairie de Montmorency, dont le titre passa à sa sœur Charlotte-Marguerite, princesse de Condé. Cette exécution, la dernière d’un si grand seigneur pour cause de rébellion armée, referma définitivement le cycle des révoltes nobiliaires ouvert quinze ans plus tôt et acheva de convaincre la haute noblesse française qu’aucun nom, aussi illustre fût-il, ne la mettait plus à l’abri de la justice du cardinal.
Consolidé à l’intérieur, Richelieu put porter tout son poids sur la scène extérieure. Le 25 septembre 1633, Louis XIII entra dans Nancy et fit occuper le duché de Lorraine, aboutissement d’une série d’accords — le traité de La Neuveville du 6 septembre, puis celui de Charmes, signé le 20 septembre par le duc Charles IV de Lorraine — qui avaient précédé de quelques semaines cette annexion de fait. Ce coup de force s’inscrivait dans une stratégie plus large de containment des Habsbourg, déjà amorcée le 19 avril par le renouvellement du traité de Bärwalde avec la Suède, dont l’armée luttait contre l’empereur Ferdinand II en Allemagne. La défaite suédoise à Nördlingen, en septembre 1634, faillit compromettre cette stratégie indirecte : Richelieu affirma alors, le 11 septembre, sa détermination à « sauver le parti protestant contre l’empereur et l’Espagne », et négocia dès le 9 octobre un traité substituant des garnisons françaises aux garnisons suédoises dans les places d’Alsace — engagement croissant qui ne laissait plus beaucoup de place à la neutralité française.
Cette logique aboutit à la rupture ouverte. Le 8 février 1635, une alliance fut conclue avec les Provinces-Unies, prévoyant le partage à venir des Pays-Bas espagnols ; puis, le 19 mai 1635, la France déclara officiellement la guerre à l’Espagne, entrant pour la première fois directement dans la guerre de Trente Ans après des années de soutien indirect à ses alliés protestants. L’effort de guerre fut immédiat et massif : dès le mois de juillet, neuf armées royales totalisant 134 000 fantassins et 26 000 cavaliers furent mises sur pied, tandis qu’une première victoire était remportée à Avins le 22 mai.
Cet engagement direct exposa cependant le royaume à un péril inédit. Le 2 juillet 1636, une armée espagnole conduite par le prince Thomas de Savoie-Carignan et par le redoutable chef de cavalerie Jean de Werth franchit la frontière nord et envahit la Picardie, laissée sans défense sérieuse ; La Capelle capitula dès le 9 juillet, puis, après le franchissement de la Somme à Cerisy le 2 août, Corbie tomba à son tour le 15 août. Face aux 35 000 hommes du cardinal-infant Ferdinand, la panique s’empara de Paris : les plus fortunés prirent la fuite vers le sud, et Richelieu lui-même céda un instant au découragement. Le souvenir de cette terreur marqua durablement la mémoire populaire — le nom de Jean de Werth servit longtemps à effrayer les enfants indisciplinés. Mais la mobilisation parisienne, qui fournit hommes et argent pour lever une armée de secours derrière le cardinal, permit de reprendre l’initiative : le 14 novembre 1636, les troupes françaises reprirent Corbie, mettant fin à cette « année de Corbie » qui avait un temps mis le royaume à deux doigts du désastre.
La fin de cette période sombre s’acheva sur une double note d’espérance. Le 10 février 1638, Louis XIII voua solennellement le royaume de France à la Vierge, instituant par cet acte les processions du 15 août ; sept mois plus tard, le 5 septembre 1638, au château de Saint-Germain-en-Laye, Anne d’Autriche, après vingt-trois années de mariage marquées par quatre grossesses interrompues entre 1619 et 1631, mit enfin au monde un fils que ses parents prénommèrent Louis-Dieudonné — le futur Louis XIV. La Gazette de France salua l’événement comme « une merveille arrivée lorsqu’on l’attendait le moins » ; cette naissance, perçue par beaucoup comme un miracle, referma l’incertitude dynastique qui pesait sur la couronne des Bourbons depuis le début du règne. Quelques mois plus tard encore, le 18 décembre 1638, un jeune diplomate italien au service du pape, Jules Mazarin, déjà remarqué pour son rôle dans la négociation du traité de Cherasco, devint le principal conseiller de Richelieu — collaboration appelée à peser lourdement sur les dernières années du ministère.
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Dans les toutes dernières années du règne, un nouveau favori s’imposa auprès du roi, avec une ironie que l’histoire allait bientôt souligner : Henri Coiffier de Ruzé d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, né le 27 mars 1620, fils d’un ancien surintendant des finances ami de Richelieu, avait été introduit à la cour par le cardinal lui-même. Commandant une compagnie des gardes du roi dans les années 1630, il fut nommé grand maître de la garde-robe le 27 mars 1638 puis grand écuyer de France en 1639, devenant ainsi le dernier grand favori de Louis XIII — un protégé du ministre tout-puissant, promis à se retourner contre lui.
Le ressort de cette trahison tenait autant à l’ambition qu’au ressentiment : Richelieu s’étant opposé à un mariage que Cinq-Mars désirait, celui-ci en conçut une rancune tenace et se prit à convoiter la place même du cardinal auprès du roi. Avec la complicité de Louis d’Astarac de Fontrailles, gentilhomme rompu aux intrigues, il noua alors un complot d’une gravité inédite : le 20 janvier 1642, Fontrailles partit pour Madrid déguisé en ermite, deux exemplaires du traité cousus dans la doublure de son pourpoint, afin de négocier au nom de Gaston d’Orléans un accord secret avec l’Espagne, signé le 13 mars par le duc d’Olivares. Richelieu, alors malade et retiré à Arles, se procura une copie du traité et obtint ainsi la preuve du complot entre le 11 et le 13 juin 1642 ; Cinq-Mars fut arrêté le 13 juin.
Cinq-Mars rendant son épée à Louis XIII : Claudius Jacquand, Public domain, via Wikimedia Commons
Jugé avec son ami François-Auguste de Thou, dont l’implication réelle avait pourtant été minime, il fut décapité à Lyon le 12 septembre 1642, à seulement vingt-deux ans — dernière et la plus intime des conjurations qu’eut à déjouer le cardinal.
Richelieu ne devait pas lui survivre longtemps. Ayant établi son testament à Narbonne le 23 mai 1642 — il y attestait d’une fortune personnelle estimée entre 20 et 22 millions de livres, la plus considérable de France —, le cardinal, déjà gravement malade, dut entreprendre à l’automne un pénible voyage de retour vers Paris depuis le Midi : transporté dans une immense litière tendue de damas rouge et or, aménagée d’un lit, d’une table et d’une chaise, il descendit d’abord le Rhône par voie fluviale avant de poursuivre par voie de terre, tandis que, de Lyon à Digoin, portes, murs et parfois étages entiers de maisons étaient abattus sur son passage afin que sa litière close pût être portée directement dans sa chambre, sans qu’il eût jamais à en sortir.
La Barge d’État du cardinal de Richelieu sur le Rhône : Paul Delaroche, Public domain, via Wikimedia Commons
Parvenu à Paris, il reçut le 2 décembre une dernière visite de Louis XIII, à qui il déclara : « En prenant congé de Votre Majesté, j’ai la consolation de laisser votre royaume dans le plus haut degré de gloire et de réputation où il ait jamais été. » Il mourut le 4 décembre 1642. La nouvelle, si elle plongea le roi dans le deuil, fut accueillie dans certaines provinces par des feux de joie, signe de l’impopularité persistante d’un ministre dont l’œuvre d’État avait pesé lourdement sur le royaume. Dès le lendemain, 5 décembre, Mazarin prit la direction du Conseil royal, assurant une continuité politique immédiate. Dans ses derniers mois de règne solitaire, Louis XIII poursuivit néanmoins l’œuvre institutionnelle du cardinal défunt : les attributions des intendants furent élargies le 22 août 1642, la principauté de Sedan fut intégrée au royaume le 15 septembre, et une déclaration du 1er décembre exclut Gaston d’Orléans de la régence à venir.
Affaibli à son tour, Louis XIII organisa sa propre succession par une déclaration du 20 avril 1643, qui limitait le pouvoir de la future régente à un conseil présidé par Gaston d’Orléans, lieutenant général du royaume — précaution symétrique à celle qu’avait connue Marie de Médicis en 1610, à l’ouverture de ce même chapitre. Le roi mourut le 14 mai 1643, probablement d’une entérocolite inflammatoire, laissant le trône à son fils Louis XIV, âgé de cinq ans.
Médaille commémorant la mort de Louis XIII : Jérôme Roussel, Licence CC0 1.0 https://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/, via Wikimedia Commons
Mais l’histoire ne se répéta pas à l’identique : dès le 18 mai, un lit de justice tenu au Parlement de Paris cassa le testament du défunt roi et investit Anne d’Autriche d’une régence absolue, sans le conseil limitatif que Louis XIII avait voulu lui imposer. Appuyée sur Mazarin comme principal conseiller, sur le chancelier Séguier pour les affaires intérieures et sur les généraux Condé et Turenne pour les armées, la nouvelle régente ouvrait ainsi, trente-trois ans après la mort d’Henri IV, un nouveau cycle de minorité royale — mais cette fois avec une autorité qu’aucune assemblée de grands ni aucun testament royal ne viendrait plus contester.
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