Marseille et les Phocéens

Marseille et les Phocéens

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Environ -600 à -325 av. J.-C.

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Lorsque s’achève le chapitre précédent, le Mont Lassois amorce sa fortification et contrôle un tronçon de la route de l’étain, tandis qu’une dizaine de résidences princières hallstattiennes s’étendent de la Bourgogne au Wurtemberg : le monde celtique s’ouvre alors, vers -600, aux échanges avec la Méditerranée. C’est très exactement à cette même date charnière que des marins grecs originaires de Phocée, en Ionie, fondent sur les rives de la Provence la cité de Massalia — future Marseille.

Cette fondation ne doit rien au hasard. Phocée, cité à l’étroit sur un territoire exigu, avait depuis longtemps tourné son économie vers la mer ; deux vagues successives de réfugiés, chassés de leur cité mère par les Perses en -546/-545 puis en -494, viendront renforcer la jeune colonie. Sur place, l’installation grecque ne se fait pas non plus sans heurts : si la légende retient l’image d’une alliance scellée par un mariage entre Grecs et Ségobriges, les sources antiques rapportent aussi une tentative de reconquête armée de la ville, repoussée par les Massaliotes.

Ce chapitre est dominé par un phénomène singulier : celui d’une cité-État grecque, dotée de ses propres institutions, de sa propre monnaie et de ses propres cultes, transplantée en terre gauloise et profondément mêlée, dès son origine, aux réseaux d’échange de l’arrière-pays celtique. Massalia n’est ni une simple escale commerciale ni une colonie de peuplement isolée : c’est une polis à part entière, gouvernée par une aristocratie de 600 citoyens, qui devient en quelques générations l’un des ports les plus actifs de la Méditerranée occidentale.

Trois axes structurent ce récit. Le premier est institutionnel et urbain : le gouvernement des Timouques, les remparts et nécropoles mis au jour par l’archéologie, les sanctuaires dédiés à Artémis d’Éphèse, à Apollon Delphinios et à Athéna. Le second est économique et culturel : l’essor de la viticulture et de l’oléiculture commerciales, la frappe d’une monnaie propre dès -500, et un réseau d’échange remontant le Rhône jusqu’aux terres celtiques, contre étain et ambre. Le troisième, enfin, est scientifique et maritime : l’exploration de l’Atlantique Nord par le Massaliote Pythéas, dont les observations, longtemps décriées, seront confirmées des siècles plus tard par la science moderne.

Ce chapitre marque, à bien des égards, l’entrée de la France dans l’histoire écrite. Après quatre chapitres consacrés à une préhistoire connue uniquement par l’archéologie — le jade alpin, les mégalithes, l’âge du bronze puis les prémices du fer —, Massalia ouvre l’ère des sources antiques directes : Aristote, Hérodote, Strabon ou Justin permettent, pour la première fois, de croiser le témoignage des textes à celui des fouilles. Par ce port méditerranéen, la Gaule tout entière s’apprête à basculer dans un nouveau monde, celui des cités, de l’écriture et des échanges avec les grandes civilisations de l’Antiquité.


I. ~-600 à -494 av. J.-C. : la fondation de Massalia

Phocée, cité ionienne installée sur la côte occidentale de l’Anatolie, souffre d’un territoire exigu et peu fertile, qui pousse ses habitants à exploiter la mer plutôt que la terre. C’est dans ce contexte qu’ils fondent Massalia vers -600, une datation aujourd’hui confirmée par l’archéologie : les vestiges grecs les plus anciens ont été retrouvés directement au contact d’un sol vierge sur la butte Saint-Laurent, la partie la plus occidentale du site, avant que la ville ne s’étende rapidement sur deux collines voisines, celles des Moulins et des Carmes. La population fondatrice ne se limite pas aux seuls Phocéens : elle comprend aussi des Athéniens et des Phocidiens, tous membres de la confédération ionienne. Deux vagues de renfort, trop souvent absentes des récits simplifiés, viennent ensuite consolider la jeune cité : la chute de Phocée elle-même face aux Perses, en -546/-545 — après que les habitants de Chios eurent refusé de leur céder les îles Oenoussai comme refuge —, puis une seconde chute en -494, lors de la répression de la révolte ionienne. Chacune de ces crises pousse de nouveaux colons phocéens vers Marseille, si bien que, dès le Ve siècle av. J.-C., Massalia s’impose, aux côtés de Carthage, comme l’un des principaux ports de la Méditerranée occidentale.

La présence ligure antérieure à l’installation grecque mérite d’être nuancée. Contrairement à une idée répandue, aucune occupation ligure permanente n’a été mise au jour sur le site même de Marseille. Des carottages sédimentaires ont néanmoins révélé, sur les rives du Lacydon — la calanque qui deviendra le Vieux-Port —, des activités saisonnières bien antérieures à l’arrivée des Phocéens : pêche, ramassage de roseaux et exploitation du sel, attestées dès le IIe millénaire av. J.-C. Le site n’était donc pas vierge de toute présence humaine, mais il n’accueillait, avant les Grecs, qu’une fréquentation ponctuelle plutôt qu’un habitat établi.

La légende de la fondation de Marseille nous est transmise par deux sources antiques aux détails contradictoires. Aristote, dans sa Constitution des Massaliotes — connue à travers la citation qu’en fait Athénée dans ses Deipnosophistes —, nomme la princesse locale Petta, fait d’un certain Euxène l’époux qu’elle choisit, et de Protis leur fils, ancêtre de la famille des Protiades ; son récit insiste sur le rôle du hasard, de la Tyché. Trogue Pompée, dans ses Histoires philippiques — perdues, mais résumées par l’historien romain Justin aux IIIe-IVe siècles, dans le livre XLIII de son Abrégé —, propose une version différente : la princesse s’appelle Gyptis, et c’est Protis lui-même, accompagné d’un second chef phocéen nommé Simos, qui l’épouse directement ; ce récit met l’accent sur l’alliance stratégique plutôt que sur le hasard. L’historien moderne Henri Tréziny suggère que ce mythe se soit transformé avec le temps : les destructions successives de Phocée, en -546 puis en -494, et l’arrivée de nouvelles vagues de colons auraient progressivement fait de Protis la figure centrale du récit, au détriment d’Euxène, initialement plus important dans la version d’Aristote.

🔍 Zoom – Gyptis et Protis : la postérité d’un mythe fondateur

L’image d’une installation purement pacifique mérite elle aussi d’être corrigée. Justin rapporte une tentative de reconquête de la ville par les Ségobriges, menée sous un chef nommé Comannus ; leur défaite permit aux Massaliotes d’étendre leur territoire jusqu’au massif de la Marseilleveyre — preuve que la cohabitation entre Grecs et populations locales ne fut pas exempte de tensions armées. Un dernier élément, résolument moderne, vient conforter l’ensemble de ce récit : une étude génétique menée en 2011 a montré que 4 % des hommes de la région marseillaise actuelle portent l’haplogroupe E-V13, un marqueur caractéristique des populations grecques — confirmation tangible, plus de 2 600 ans après les faits, de cette ascendance phocéenne.


II. ~-600 à -500 av. J.-C. : une cité-État grecque en terre gauloise

Strabon qualifie la constitution aristocratique de Massalia de véritable modèle de gouvernement. Elle repose sur une assemblée de 600 membres nommés à vie, les Timouques, tous chefs de famille disposant du droit de citoyenneté. Cette assemblée est présidée par une commission de quinze membres chargée des affaires courantes de la cité, elle-même présidée par trois de ses membres, dont l’un gouverne effectivement la ville — une hiérarchie institutionnelle précise (600 puis 15 puis 3 puis 1) bien plus élaborée que le simple « conseil de 600 aristocrates » souvent évoqué de façon vague.

Cette organisation politique se double d’un urbanisme ambitieux, révélé par les fouilles de la Bourse, débutées en 1967 : première grande opération d’archéologie urbaine française, elles suscitent une vive controverse sur la destruction programmée du site, avant qu’une partie d’environ 10 000 m² ne soit classée monument historique et présentée au public dans l’actuel Jardin des Vestiges, tandis qu’environ 20 000 m² sont sacrifiés pour la construction du Centre Bourse. Des fouilles ultérieures, menées entre 1992 et 1994, précisent la datation d’un rempart archaïque de la fin du VIe siècle av. J.-C., retrouvé à l’extrémité méridionale du chantier : un socle d’une soixantaine de centimètres, en blocs taillés de calcaire de Saint-Victor disposés en assises de 20 à 30 centimètres, surmonté de briques d’adobe. Ce rempart enserre d’abord la colline des Moulins puis la butte Saint-Laurent, avant que la ville ne s’étende au quartier de la Grand-Rue et, très probablement, à la butte des Carmes.

Le Jardin des Vestiges, vestiges du rempart grec de Massalia Légende : Le Jardin des Vestiges, à Marseille, présentant les vestiges du rempart grec archaïque mis au jour lors des fouilles de la Bourse — Vincent (Imac.vincent), domaine public, via Wikimedia Commons

Ces mêmes fouilles ont également révélé, au nord de la via Italica, deux enclos funéraires rectangulaires d’environ 100 m² chacun, construits au début du IVe siècle av. J.-C. et abandonnés à la fin du IIIe siècle av. J.-C. : dix-neuf crémations y ont été dénombrées dans l’enclos nord, six dans le « monument aux triglyphes » voisin — témoignage d’une nécropole prestigieuse aux portes de la cité grecque, vraisemblablement réservée à ses habitants les plus riches.

La vie religieuse de Massalia s’organise quant à elle autour de trois sanctuaires principaux : ceux d’Artémis d’Éphèse, d’Apollon Delphinios et d’Athéna. Le culte d’Artémis est directement lié au récit de la fondation selon Strabon : avant le départ de Phocée, un oracle aurait recommandé aux futurs colons de se munir d’un guide fourni par la déesse ; celle-ci serait apparue en songe à une femme phocéenne de haut rang, Aristarché, lui ordonnant d’embarquer avec les colons en emportant une reproduction de la statue du sanctuaire d’Éphèse. Une fois la colonie installée, un temple fut édifié et Aristarché en devint la première prêtresse, honneur exceptionnel réservé à une seule famille. Malgré la richesse de ce récit, l’emplacement exact du temple d’Artémis n’a cependant jamais été formellement établi par l’archéologie : seul un chapiteau ionique, dont on suppose qu’il appartenait au sanctuaire et qui emploie un calcaire des carrières de La Couronne, en a été retrouvé.


III. ~-600 à -400 av. J.-C. : la révolution du vin, de la monnaie et des colonies filles

Contrairement à une idée reçue, la vigne et l’olivier ne sont pas introduits ex nihilo en Gaule par les Phocéens : des études polliniques et carpologiques montrent que la vigne sauvage et l’olivier y préexistaient déjà. Ce que les Grecs introduisent véritablement, c’est leur culture systématique et domestiquée, à but commercial, jusque-là absente du territoire. Les traces les plus anciennes de production vinicole en Gaule remontent à environ -600, à Massalia même, où l’on a retrouvé les vestiges d’un atelier de fabrication d’amphores, ainsi que des indices de viticulture près de Lattes. Le vin devient rapidement l’un des principaux vecteurs d’échange avec le monde celtique : par un réseau de clientélisme, les Massaliotes exportent leur production à la fois vers le monde méditerranéen et vers les chefferies celtiques, en échange notamment d’étain et d’ambre — un commerce qui prolonge, côté méditerranéen, la route de l’étain déjà décrite pour la Gaule intérieure. Les amphores massaliètes, reconnaissables à leur argile caractéristique, ont été retrouvées sur de nombreux sites du sud de la France, remontant la vallée de la Saône jusqu’au Rhin.

🔍 Zoom – Le vin gaulois vu par les Grecs : le témoignage de Diodore de Sicile

Cette économie s’appuie très tôt sur une monnaie propre : Massalia commence à frapper des fractions d’argent dès le dernier tiers du VIe siècle av. J.-C., et la plus ancienne pièce frappée connue sur le territoire français a été émise à Massalia vers -500. L’atelier monétaire, situé dans la ville même, marquait ses émissions de l’inscription abrégée « MA », pour Massalia.

Drachme de Massalia à la tête d'Artémis Légende : Drachme d’argent de Massalia à la tête d’Artémis — cet exemplaire est postérieur à -200, plus tardif que la première frappe évoquée ici, mais illustre la même tradition monétaire. Hermann Junghans, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Cette frappe précoce accompagne et facilite le commerce déjà florissant avec l’arrière-pays gaulois.

Massalia devient ainsi le carrefour incontournable entre la Méditerranée et l’Europe du Nord. Les Grecs y exportent vin, huile d’olive et poteries raffinées ; en retour, remontent par le Rhône l’étain venu de Bretagne, l’ambre de la Baltique et le sel, autant de ressources indispensables à l’économie de prestige déjà observée côté gaulois.

Dès la fin du Ve ou le début du IVe siècle av. J.-C., Massalia fonde Agathè — l’actuelle Agde —, sa première colonie fille bien attestée. D’autres fondations suivront dans les siècles suivants à mesure que l’influence massaliote s’étend sur le littoral, à Olbia, à Antipolis ou à Nikaia, mais ces épisodes plus tardifs, s’étalant jusqu’au IIe siècle av. J.-C. et impliquant l’intervention de Rome, dépassent le cadre chronologique de ce chapitre.


IV. ~-325 av. J.-C. : Pythéas et l’exploration de l’Atlantique Nord

Statue de Pythéas, Palais de la Bourse Légende : Statue de Pythéas par Auguste Ottin (XIXe siècle), façade du Palais de la Bourse à Marseille — Rvalette, CC BY-SA, via Wikimedia Commons

Vers -325, le marin, astronome et mathématicien massaliote Pythéas quitte le port de Massalia à la recherche de l’origine de l’étain et de l’ambre, deux matières précieuses arrivant du Nord. Il franchit les colonnes d’Hercule — le détroit de Gibraltar, alors sous contrôle carthaginois — et s’élance dans l’océan Atlantique. Il longe les côtes de la Gaule et de l’Espagne, fait le tour de la Grande-Bretagne, qu’il nomme Prettanike, puis s’enfonce plus au nord encore, jusqu’à une terre qu’il nomme Thulé, située selon lui à six jours de navigation au nord de l’Écosse. Il y décrit le soleil de minuit et une mer où l’eau et la glace se mêlent en une sorte de bouillie, qu’il compare à un « poumon marin ».

🔍 Zoom – Thulé : l’énigme géographique qui n’a jamais été résolue

Ce périple s’accompagne de prouesses scientifiques remarquables pour l’époque. À l’aide d’un gnomon, Pythéas mesure la hauteur du Soleil à Massalia le jour de l’équinoxe, le 21 mars, à midi, obtenant un rapport de 120 sur 111 entre la tige et l’ombre portée — ce qui correspond à une latitude de 43° 16′ 15″, à peine plus d’une minute d’écart avec la valeur réelle (43° 17′ 56″). Il est également le premier à établir clairement le lien entre les marées et la Lune, observant que leur rythme prend un retard journalier d’environ 50 minutes, soit approximativement un jour par mois, exactement comme le cycle lunaire. Il détermine par ailleurs le pôle céleste et l’obliquité de l’écliptique avec une précision surprenante, et propose une estimation de la circonférence terrestre d’environ 39 500 kilomètres, contre 40 074 kilomètres en réalité à l’équateur — un écart inférieur à 2 %.

Pythéas consigne son voyage dans un ouvrage aujourd’hui perdu, connu uniquement à travers les citations et résumés d’auteurs postérieurs : Timée, Ératosthène, Hipparque, Strabon, Diodore de Sicile, Pline l’Ancien, ainsi que Géminos, Cléomède et Polybe. Deux de ces auteurs, Polybe et Strabon, le considèrent comme un affabulateur : il leur paraissait inconcevable que des terres habitées puissent exister au-delà de l’Irlande. D’autres savants, en revanche, comme Ératosthène et Hipparque, prennent au sérieux ses observations astronomiques. Il faudra attendre des siècles, et les progrès de la géographie et de l’astronomie modernes, pour confirmer la justesse de la plupart de ses mesures et de ses observations.


🧠 À retenir

  • Vers -600, les Phocéens fondent Massalia, renforcée par deux vagues de réfugiés après les chutes de Phocée face aux Perses (-546/-545 puis -494).
  • Le mythe de Gyptis et Protis, transmis en deux versions divergentes (Aristote vs Trogue Pompée), coexiste avec des tensions bien réelles entre Grecs et Ségobriges, dont une tentative de reconquête armée sous Comannus.
  • Massalia se gouverne comme une cité-État grecque à part entière, dirigée par une hiérarchie de Timouques (600, puis 15, puis 3, puis 1 selon Strabon).
  • Les fouilles de la Bourse (depuis 1967) ont révélé remparts, nécropole et sanctuaires, confirmant archéologiquement une grande partie du récit antique.
  • La cité développe la viticulture et l’oléiculture à but commercial, frappe sa propre monnaie dès -500, et devient le carrefour du commerce entre Méditerranée et Europe celtique.
  • Vers -325, l’explorateur Pythéas atteint l’Atlantique Nord et Thulé, avec des observations scientifiques (latitude, marées, circonférence terrestre) d’une précision remarquable pour l’époque.
  • Ce chapitre marque l’entrée de la France dans l’histoire écrite, croisant pour la première fois sources antiques et archéologie.

Zooms

Gyptis et Protis : la postérité d'un mythe fondateur

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Le vin gaulois vu par les Grecs : le témoignage de Diodore de Sicile

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Thulé : l'énigme géographique qui n'a jamais été résolue

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