![Louis XII : [titre à compléter selon la suite du chapitre] (1498–1515)](/assets/covers/cover-p7ch3.jpg)
1498 à 1515
Le 7 avril 1498, la mort accidentelle de Charles VIII plaça sur le trône de France son cousin Louis d’Orléans, sacré sous le nom de Louis XII. Ce règne de près de dix-sept années, marqué par trois mariages successifs — avec Jeanne de France d’abord, puis Anne de Bretagne et enfin Marie Tudor —, fut avant tout dominé par une ambition italienne inédite : non content de revendiquer Naples par l’héritage angevin comme l’avait fait son prédécesseur, Louis XII fit valoir ses droits sur le duché de Milan, hérités de sa grand-mère Valentine Visconti. Cette double prétention entraîna la France dans un cycle ininterrompu de conquêtes et de revers, de la prise de Milan en 1499 à sa perte définitive en 1513, en passant par l’éphémère conquête de Naples et par les grandes batailles d’Agnadel, de Ravenne et de Novare qui jalonnèrent près de quinze années de guerre. Mais Louis XII ne fut pas seulement le roi des expéditions italiennes. Salué par les États généraux de Tours en 1506 du titre de « Père du Peuple » pour avoir allégé la fiscalité et réformé la justice, il laissa aussi le souvenir d’un souverain proche de ses sujets, distinct par cette image des rois guerriers qui l’avaient précédé. Faute d’héritier mâle malgré trois unions successives, il s’éteignit le 1er janvier 1515, léguant la couronne à son gendre et cousin François d’Angoulême, devenu François Ier, et refermant ainsi un règne où la grandeur des conquêtes italiennes le disputa sans cesse à la fragilité de leurs acquis.
La mort accidentelle de Charles VIII, survenue le 7 avril 1498 au château d’Amboise après qu’il eut heurté le linteau d’une porte, ouvrit sans heurt la succession au profit de son cousin Louis d’Orléans, qui monta sur le trône sous le nom de Louis XII. Pour la première fois dans l’histoire de la monarchie française, on proclama à la basilique Saint-Denis la formule appelée à devenir rituelle : « Mort est le roy Charles, vive le roy Louis ». Cette continuité immédiate, obtenue sans contestation malgré le changement de branche dynastique, manifestait la solidité des institutions monarchiques héritées de Louis XI et consolidées durant la régence d’Anne de France. Sacré à Reims dès le 27 mai 1498, le nouveau roi donna sans tarder le ton de son gouvernement : par l’ordonnance de Blois, promulguée en mars sous l’impulsion du cardinal Georges d’Amboise, il engagea une réforme de la justice et une codification des coutumes qui annonçaient un règne soucieux d’ordre et de mesure, plus qu’une rupture avec la politique de ses prédécesseurs.
La consolidation du pouvoir royal passa cependant d’abord par une affaire personnelle aux conséquences éminemment politiques. Marié depuis sa jeunesse à Jeanne de France, fille de Louis XI, Louis XII sollicita dès l’été 1498 l’annulation de cette union auprès du pape Alexandre VI. Le procès, ouvert le 10 août, aboutit le 17 décembre 1498 à la dissolution du mariage, Jeanne se retirant à Bourges où elle devait fonder l’ordre de l’Annonciade. Cette annulation ne relevait pas de la seule sphère privée : elle conditionnait le remariage du roi avec Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, seule solution jugée capable de maintenir la Bretagne dans l’orbite française pour une génération supplémentaire. L’affaire scella aussi une alliance nouvelle avec la papauté, puisque César Borgia, fils du pape, reçut en échange de son entremise le duché de Valentinois et la main de Charlotte d’Albret. Le 7 janvier 1499, à Nantes, Louis XII reconnut solennellement les libertés bretonnes ; le lendemain, il épousait Anne de Bretagne, refermant ainsi, du moins provisoirement, la question qui avait dominé le règne précédent.
Libéré de ces préalables dynastiques, Louis XII put alors donner libre cours à une ambition qui le distinguait de Charles VIII : non plus seulement Naples par l’héritage angevin, mais Milan par sa grand-mère Valentine Visconti. Le roi prépara cette entreprise avec une minutie diplomatique que son prédécesseur n’avait pas toujours observée. Le 9 février 1499, le traité de Blois scella une alliance secrète avec Venise, prévoyant le partage du Milanais entre les deux puissances ; le 16 mars, le traité de Lucerne avec les cantons suisses confédérés assura au roi le concours de mercenaires réputés. Ainsi isolé de tout soutien extérieur substantiel, Ludovic Sforza, dit le More, se trouva démuni face à l’offensive qui s’ouvrit en juillet 1499. L’invasion française du Milanais provoqua un effondrement rapide de son autorité : la population milanaise elle-même se souleva contre lui, et le duc dut fuir à Innsbruck, auprès de l’empereur Maximilien, dès le 2 septembre. Le 6 octobre 1499, Louis XII fit une entrée triomphale à Milan, où il reçut les députés de l’ensemble des États italiens et où il fut salué du titre de « duc de Milan », bientôt gravé sur les monnaies frappées dans la ville.
Ludovic le More sur son trône: Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette première conquête se révéla cependant plus fragile que son éclat ne le laissait supposer. Dès janvier 1500, la population milanaise, durement éprouvée par l’administration du gouverneur français Jacques de Trivulce, se souleva à son tour, permettant à Ludovic Sforza de reprendre brièvement sa capitale le 5 février, à la tête d’une troupe de mercenaires suisses. Ce retour ne dura cependant qu’un temps : Louis XII dépêcha en Italie de nouvelles forces sous le commandement de Louis II de La Trémoille, secondé par Georges d’Amboise. Assiégé dans Novare, Ludovic Sforza vit ses propres mercenaires suisses refuser de combattre leurs homologues engagés dans l’armée française, puis négocier leur capitulation dans la nuit du 9 au 10 avril 1500. Tentant de fuir dissimulé sous des vêtements de simple soldat, le duc fut découvert et livré aux Français : capturé le 10 avril 1500, il fut conduit en captivité en France, où il devait mourir huit ans plus tard au château de Loches. Par cette victoire complète, Louis XII referma un premier cycle de son règne italien, plus rapide et plus durable que ne l’avait été l’aventure napolitaine de Charles VIII — avant de tourner, dès la fin de l’année, son regard vers le royaume de Naples.
La Capture de Ludovic le More à Novare: Cesare Morbio, Public domain, via Wikimedia Commons
🔍 Zoom – 1462–1498 : jeunesse et accession au trône
🔍 Zoom – 1499 : mariage avec Anne de Bretagne
🔍 Zoom – 1499–1500 : conquête du duché de Milan
Une fois Milan solidement tenu, Louis XII put donner suite à l’autre volet de son ambition italienne, préparé dès l’année précédente par le traité de Grenade, signé secrètement le 11 novembre 1500 avec Ferdinand II d’Aragon. Ce texte prévoyait le partage pur et simple du royaume de Naples entre les deux souverains : à la France reviendraient Naples, la Terre de Labour et les Abruzzes, ainsi que les titres de roi de Naples et de roi de Jérusalem ; à l’Aragon, les Pouilles et la Calabre. Dès l’été 1501, l’offensive conjointe s’abattit sur le royaume gouverné par Frédéric Ier d’Aragon, cousin de Ferdinand mais dépourvu de moyens suffisants pour résister sur deux fronts à la fois. Isolé, abandonné par ses propres alliés naturels, le roi napolitain dut capituler le 26 septembre 1501. Louis XII se montra alors magnanime envers son adversaire vaincu : Frédéric obtint asile en France, le titre de duc d’Anjou et une pension confortable, en échange de son renoncement définitif au trône. La conquête s’acheva l’année suivante avec la reddition de Tarente, en mars 1502, dernier réduit de résistance napolitaine, emporté par le général espagnol Gonzalve de Cordoue au terme d’un siège hivernal.
Cette victoire commune ne tarda cependant pas à se retourner contre ses artisans. Le traité de Grenade avait défini le partage du royaume avec une imprécision qui devait rapidement se révéler fatale à l’entente franco-espagnole : plusieurs territoires, mal délimités entre les deux zones d’occupation, devinrent l’objet de contestations croissantes. Dès juillet 1502, ces différends dégénérèrent en un conflit ouvert entre les anciens alliés, chacun cherchant désormais à s’assurer la maîtrise exclusive du royaume plutôt qu’à en partager loyalement les dépouilles. Ce retournement rapide, à peine un an après la victoire commune, illustrait la fragilité congénitale des partages territoriaux négociés entre puissances rivales dans l’Italie de la Renaissance — une leçon que Louis XII, déjà accoutumé aux alliances de circonstance depuis la conquête du Milanais, aurait pu méditer davantage.
La guerre qui s’ouvrit alors tourna rapidement à l’avantage espagnol. Le 21 avril 1503, les troupes françaises furent défaites à Séminara ; une semaine plus tard, le 28 avril 1503, elles subirent un revers autrement plus grave à Cérignole, où Gonzalve de Cordoue, désormais surnommé le Grand Capitaine, écrasa l’armée du duc de Nemours, tué au combat. Cette bataille, restée dans les mémoires militaires pour le rôle décisif qu’y jouèrent pour la première fois les arquebusiers espagnols, entraîna la perte de toutes les places encore tenues par la France dans le royaume. Un secours fut bien organisé depuis la France, mais son acheminement se trouva retardé par des considérations étrangères à la stratégie militaire : la mort du pape Alexandre VI, survenue le 18 août 1503, poussa le cardinal Georges d’Amboise, principal ministre de Louis XII, à retenir l’armée de renfort près de Rome afin de peser sur l’élection du nouveau pontife — épisode révélateur de la manière dont les ambitions personnelles d’un conseiller pouvaient alors infléchir la conduite d’une campagne militaire. Lorsque les troupes françaises reprirent enfin leur marche, à l’automne, la saison des pluies avait déjà commencé, aggravant encore leurs difficultés.
Bayard défend un pont sur le Garigliano: Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, Public domain, via Wikimedia Commons
Le dénouement survint sur les rives du Garigliano, où les deux armées, séparées par ce petit fleuve marécageux, s’observèrent plusieurs semaines durant. Malgré une résistance ponctuelle qui valut au chevalier Bayard une réputation durable — il défendit seul un temps le passage d’un pont pour couvrir la retraite de ses compagnons —, l’armée française, commandée par Louis II de Saluces, fut mise en déroute lors de la bataille du Garigliano, les 27 et 29 décembre 1503. La capacité offensive française s’en trouva anéantie ; la place de Gaète, dernier bastion, capitula au tout début de janvier 1504. Louis XII dut se résoudre à tirer les conséquences diplomatiques de cet échec militaire complet : le 22 septembre 1504, le traité de Blois consacra sa renonciation définitive à ses droits sur Naples, cédés à sa nièce Germaine de Foix, promise en mariage à Ferdinand d’Aragon. Le même traité prévoyait, sans plus de lendemain, le mariage de la propre fille du roi, Claude de France, avec Charles de Habsbourg, futur Charles Quint — projet dynastique qui devait ouvrir, bien au-delà de la seule affaire napolitaine, un nouveau chapitre des relations entre la France et la maison d’Autriche.
🔍 Zoom – 1501–1504 : conquête du royaume de Naples
L’année 1505 vint rappeler à Louis XII la fragilité de sa propre santé et, par contrecoup, celle de l’équilibre dynastique établi l’année précédente. Gravement malade au printemps, le roi fit modifier son testament pour fiancer sa fille Claude de France, alors âgée de six ans, non plus au petit-fils de Ferdinand d’Aragon comme le prévoyait le traité de Blois de 1504, mais à François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne en cas de disparition prématurée du souverain. Ce revirement, dicté par la crainte de voir un jour le royaume de France passer, par le jeu des alliances matrimoniales, sous l’influence de la maison de Habsbourg, trahissait une inquiétude plus large que la seule santé du roi : celle de l’absence persistante d’héritier mâle, qui pesait sur l’ensemble du règne depuis le mariage avec Anne de Bretagne. Le second traité de Blois, signé les 12 et 19 octobre 1505, régla par ailleurs les derniers arrangements relatifs à Naples, cédée sans retour à Germaine de Foix, désormais épouse de Ferdinand d’Aragon — mais laissa en suspens, sur le papier du moins, le projet de mariage entre Claude et Charles de Habsbourg, déjà démenti dans les faits par la volonté du roi.
Cette tension entre deux avenirs dynastiques possibles trouva son dénouement l’année suivante. Réunis à Tours en mai 1506, les États généraux annulèrent formellement le traité de Blois de 1504 et imposèrent le mariage de Claude de France avec François d’Angoulême, consacrant ainsi la primauté du sang français sur toute combinaison impériale. C’est à cette occasion que Louis XII reçut solennellement le titre de « Père du Peuple », en reconnaissance de sa politique fiscale — il avait réduit la taille d’un quart — et de ses réformes de la justice. Ce moment de communion entre le roi et ses sujets, rare dans l’histoire de la monarchie française, acheva de donner à Louis XII une image de souverain populaire, distincte de celle, plus martiale, léguée par ses prédécesseurs.
Louis XII quittant Alexandrie pour mater la révolte de Gênes: Jean Bourdichon, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette légitimité intérieure fut cependant mise à l’épreuve dès l’été suivant par un soulèvement dans l’une des conquêtes italiennes les plus anciennes du règne. Depuis 1499, Gênes vivait sous domination française ; mais en 1506, la population se souleva contre la noblesse locale, chassa le gouverneur français Philippe de Clèves, et porta au pouvoir un teinturier du nom de Paolo da Novi, dont le dogat, ouvertement hostile à la couronne, se maintint du 10 au 27 avril 1507. Les insignes français furent abattus, et plusieurs villes du Milanais prêtèrent main-forte aux insurgés. Louis XII répondit avec une fermeté qui ne laissait planer aucun doute sur sa détermination à conserver ses possessions italiennes : parti de Grenoble le 3 avril 1507 à la tête d’une armée, il franchit les Alpes, emporta de force la résistance d’Alexandrie, puis fit une entrée solennelle et punitive dans Gênes le 28 avril, l’épée nue à la main. Les privilèges de la ville furent brûlés en sa présence, une amende de cent mille écus d’or fut imposée aux habitants, et une citadelle fut édifiée pour surveiller durablement la cité rebelle, significativement surnommée « la Bride de Gênes ». Quelques semaines plus tard, du 28 juin au 2 juillet, une entrevue à Savone avec Ferdinand II d’Aragon vint sceller la réconciliation entre les deux anciens rivaux de la guerre napolitaine, désormais réunis par des intérêts communs face aux autres puissances italiennes.
Cette pacification des arrières permit à Louis XII de se tourner vers un nouvel horizon militaire, où l’ancienne alliée vénitienne de 1499 devint, cette fois, l’adversaire à abattre. Le 10 décembre 1508 fut conclue la ligue de Cambrai, coalition rassemblant le pape Jules II, l’empereur Maximilien Ier, Ferdinand d’Aragon et Louis XII contre la République de Venise, accusée par ses voisins d’avoir profité des troubles italiens pour étendre démesurément ses possessions continentales. Louis XII, qui ne mesurait sans doute pas encore à quel point cette alliance de circonstance servait avant tout les intérêts propres du pape, engagea au printemps 1509 une armée de quarante mille hommes, dont six mille mercenaires suisses, qui quitta Milan pour envahir le territoire vénitien. Le roi franchit l’Adda à Cassano d’Adda le 9 mai, et, le 14 mai 1509, remporta sur les forces de Venise une victoire éclatante à la bataille d’Agnadel. Ce succès, qui brisa d’un coup la puissance militaire vénitienne et rendit à la France une position dominante dans le nord de l’Italie, referma sur un triomphe ce second grand cycle italien du règne — sans que Louis XII pût alors deviner que cette même victoire, en effrayant ses partenaires de circonstance, allait bientôt précipiter le retournement du pape Jules II contre la France elle-même.
La Bataille d’Agnadel, 14 mai 1509: Pierre-Jules Jollivet, Public domain, via Wikimedia Commons
🔍 Zoom – 1506 : États généraux de Tours et titre de « Père du Peuple »
🔍 Zoom – Politique intérieure et administration du royaume
🔍 Zoom – 1508–1513 : ligue de Cambrai et guerres contre Venise
La victoire d’Agnadel, si complète qu’elle avait paru, contenait en germe les conditions de son propre renversement. Le pape Jules II, principal artisan de la ligue de Cambrai, s’inquiéta rapidement de voir la puissance française s’étendre sans partage dans le nord de l’Italie, au point de menacer l’équilibre même que la coalition avait été formée pour rétablir. Le 24 février 1510, il leva l’excommunication qui pesait sur Venise et se réconcilia avec la République vaincue, retournant du même geste son alliance contre son ancien partenaire français. Le cardinal Matthieu Schiner, gagné à sa cause, entreprit de détourner les cantons suisses du parti de Louis XII, privant ainsi le roi de France de mercenaires jusque-là précieux. En quelques mois, l’artisan de la ligue de Cambrai était devenu l’adversaire le plus déterminé de la France en Italie.
Le conflit, d’abord militaire, prit bientôt une dimension religieuse inédite. En mai 1511, Louis XII s’empara de Bologne et convoqua, à Pise, un concile destiné à faire destituer le pape lui-même — geste d’une audace rare, qui plaçait la monarchie française en porte-à-faux avec l’autorité pontificale. Jules II riposta avec vigueur par la bulle Sacrosanctae, convoquant à son tour un concile au Latran et excommuniant les prélats réunis à Pise. Le 4 octobre 1511, il constitua la Sainte Ligue, rassemblant l’Espagne, Venise, puis l’Angleterre et les cantons suisses contre la France : l’Église catholique se trouvait au bord du schisme, et Louis XII, isolé de presque tous ses anciens alliés, devait désormais affronter seul une coalition européenne.
La Bataille de Ravenne, 1512: Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
C’est dans ce contexte périlleux qu’émergea la figure de Gaston de Foix, neveu du roi, à peine âgé de vingt-deux ans, auquel Louis XII confia en 1511 la défense du Milanais. Le jeune général, bientôt surnommé le « Foudre d’Italie », déploya en février 1512 une énergie foudroyante : en quatorze jours à peine, parcourant plus de deux cents kilomètres par temps de neige sur des chemins défoncés, il délivra Bologne assiégée par le pape (5 février), battit les Vénitiens au nord de Mantoue (16 février), puis enleva Brescia d’assaut (19 février). Cette série de victoires ranima d’un coup la fortune militaire d’une France que ses ennemis croyaient déjà à leur merci. Le point culminant survint le 11 avril 1512 devant Ravenne, où l’armée française, soutenue par l’artillerie du duc de Ferrare, écrasa les troupes de la Sainte Ligue au terme d’une bataille acharnée qui fit plus de dix mille morts. Mais Gaston de Foix, désireux de parachever son triomphe, trouva la mort au combat en chargeant l’infanterie espagnole en retraite, criblé de dix-huit blessures. Informé du double résultat de la journée, Louis XII aurait prononcé ces mots restés célèbres : « Dieu nous garde de pareilles victoires ! […] je ne l’ai point gagnée, mais bien perdue. »
La Mort de Gaston de Foix à la bataille de Ravenne: Ary Scheffer, Public domain, via Wikimedia Commons
Le mot du roi se révéla prophétique. Privée de son chef, l’armée française se disloqua en quelques semaines à peine : les Suisses envahirent le Milanais par le nord, les Vénitiens reprirent méthodiquement leurs territoires, et dès le mois de juin 1512 — à peine deux mois après Ravenne —, les troupes françaises durent évacuer entièrement la Lombardie. Les Suisses installèrent alors sur le trône ducal Maximilien Sforza, fils de ce même Ludovic Sforza que Louis XII avait fait capturer douze ans plus tôt à Novare, dans un retournement de l’histoire aussi cruel que symétrique. La mort de Jules II, survenue le 20 février 1513 et suivie de l’élection de son successeur Léon X, ne suffit pas à renverser un cours des choses déjà scellé sur le terrain : le 6 juin 1513, une nouvelle défaite française à Novare, cette fois face aux Suisses, contraignit définitivement Louis XII à repasser les Alpes. Le Milanais, tant de fois conquis et tant de fois reperdu depuis 1499, échappait désormais à la couronne de France, et ce furent bientôt les frontières mêmes du royaume qu’il fallut songer à défendre contre la menace d’une invasion européenne.
🔍 Zoom – 1513 : défaite de Novare et perte du Milanais
Le Siège de Dijon par les Suisses : destruction de l’enceinte: Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
La perte du Milanais, consommée à Novare le 6 juin 1513, ne referma pas la crise qui menaçait la France : elle en ouvrit une seconde, plus grave encore, car c’était désormais le royaume lui-même, et non plus ses possessions italiennes, que la Sainte Ligue entendait frapper. Le 16 août 1513, l’armée anglaise d’Henri VIII, venue mettre le siège devant Thérouanne, écrasa les troupes françaises à la bataille de Guinegatte, restée dans les mémoires sous le nom de « journée des Éperons » tant la déroute y fut rapide. Quelques semaines plus tard, un second péril se fit jour à l’est du royaume : dès le 9 septembre 1513, une armée suisse et impériale, forte de son récent triomphe à Novare, envahit la Bourgogne et mit le siège devant Dijon, défendue par son gouverneur Louis II de La Trémoille. Après cinq jours d’un bombardement d’une exceptionnelle violence, alors que les murailles éboulées laissaient présager un assaut décisif, La Trémoille parvint in extremis à négocier le retrait des assiégeants contre une rançon considérable. Ce retrait inespéré, le 13 septembre, fut vécu par les Dijonnais comme un miracle attribué à l’intercession de Notre-Dame de Bon-Espoir — et il referma, presque aussi soudainement qu’elle s’était ouverte, la menace directe d’invasion qui pesait sur le cœur même du royaume.
Cette double alerte militaire poussa Louis XII vers une sortie diplomatique aussi habile que résignée. Plutôt que d’affronter plus longtemps une coalition dont il mesurait désormais l’ampleur, le roi entreprit de la dissocier pièce par pièce, en traitant séparément avec chacun de ses membres. Les 7 et 8 août 1514, un traité de paix et d’alliance fut signé à Londres puis à Tournai avec l’Angleterre : la France y renonçait formellement à ses conquêtes italiennes, mais obtenait en contrepartie la neutralité, puis l’amitié, d’Henri VIII. Cette réconciliation devait bientôt se sceller d’une manière plus intime encore, par un mariage dont les circonstances mêlaient étroitement, comme souvent sous ce règne, le deuil et la raison d’État.
Car l’année 1514 avait commencé, pour Louis XII, par une épreuve d’un tout autre ordre. Le 9 janvier 1514, Anne de Bretagne, son épouse depuis quinze ans, s’éteignit au château de Blois, à trente-sept ans, épuisée par des maternités et des fausses couches répétées et rongée par les douleurs de la gravelle. Sur son lit de mort, la reine se réconcilia avec Louise de Savoie, mère de François d’Angoulême, dont elle avait longtemps contesté le rôle de gendre pressenti, et accepta enfin cette union pour sa fille aînée. Les funérailles, d’une solennité exceptionnelle, s’achevèrent le 16 février par l’inhumation de la reine à Saint-Denis, aux côtés des souverains de France. Ce deuil, profondément ressenti par le roi selon tous les témoignages contemporains, referma symboliquement l’un des grands arcs du règne, ouvert par le mariage de Nantes en 1499 : celui de l’union personnelle entre la couronne de France et le duché de Bretagne, désormais privée de sa duchesse.
La mort d’Anne débloqua aussitôt la question qui, depuis les États généraux de Tours de 1506, pesait sur l’avenir dynastique du royaume. Le 18 mai 1514, Claude de France, fille aînée de Louis XII, épousa enfin son cousin François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne, mettant un terme définitif aux incertitudes matrimoniales qui avaient si longtemps divisé la cour. Restait à Louis XII, veuf et déjà affaibli par l’âge, un dernier espoir dynastique : celui d’un héritier mâle qui aurait, en dernier recours, écarté la branche d’Angoulême de la succession. C’est dans cette perspective que le roi, à cinquante-deux ans, épousa en troisièmes noces, le 9 octobre 1514 à Abbeville, Marie Tudor, sœur d’Henri VIII, jeune princesse anglaise de dix-huit ans, dans une union qui scellait autant la paix retrouvée avec l’Angleterre que les ultimes espérances du vieux roi.
Ce dernier mariage devait rester sans lendemain. Miné par des hémorragies intestinales récurrentes et par des accès de goutte de plus en plus sévères, Louis XII s’éteignit à l’hôtel des Tournelles, à Paris, dans la nuit du 31 décembre 1514 au 1er janvier 1515, à l’âge de cinquante-deux ans, après un règne de près de dix-sept années. Il ne laissait, malgré trois mariages successifs, aucun héritier mâle survivant : la couronne revenait donc à François d’Angoulême, son gendre et cousin, qui monta sur le trône sous le nom de François Ier. Le règne de Louis XII s’achevait ainsi comme il s’était ouvert, dans la continuité dynastique assurée par les alliances matrimoniales plutôt que par le sang direct — mais il laissait à son successeur un royaume dont les frontières, un temps menacées, avaient été préservées, et une réputation de souverain populaire qui devait, bien après sa mort, continuer de s’attacher au souvenir du « Père du Peuple ».
Tombeau de Louis XII et Anne de Bretagne, basilique Saint-Denis: Juste de Juste (sculpteur), photo Myrabella, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/, via Wikimedia Commons
🔍 Zoom – 1514 : mariage avec Marie d’Angleterre
🔍 Zoom – 1515 : mort et succession par François Ier
🔍 Zoom – Visions historiques et postérité du règne de Louis XII