
1574 à 1589
Le 14 juin 1574, la nouvelle de la mort de son frère Charles IX atteignit Henri III en Pologne, dont il venait à peine d’être élu roi quelques mois plus tôt. Contraint de fuir clandestinement Cracovie pour regagner la France, il traversa l’Europe centrale et l’Italie dans un périple de plusieurs mois avant de reprendre en main un royaume déjà rongé par une décennie de guerres civiles. Son avènement, marqué dès l’origine par le deuil de Marie de Clèves et par un remariage précipité, s’ouvrait sur un climat de tensions déjà anciennes entre catholiques et protestants, encore avivées par la mémoire toute récente du massacre de la Saint-Barthélemy.
Dernier fils survivant d’Henri II et de Catherine de Médicis, le nouveau roi héritait d’un royaume dont l’autorité monarchique s’était considérablement érodée sous ses deux frères aînés : places de sûreté protestantes disséminées sur le territoire, noblesse habituée à négocier les armes à la main, finances royales exsangues après des décennies de guerre. Il héritait surtout d’un problème dynastique latent, appelé à devenir explosif : lui-même sans enfant, et son plus jeune frère, François d’Alençon puis d’Anjou, seul héritier direct jusqu’à sa mort en 1584, laissant alors la couronne à la merci d’une succession protestante par la voie d’Henri de Navarre.
Le règne d’Henri III se caractérisa par un affrontement de plus en plus déséquilibré entre un pouvoir royal cherchant sans cesse à louvoyer entre les factions et des mouvements religieux et nobiliaires toujours plus organisés et intransigeants. Prince cultivé, pieux à sa manière, mais versatile aux yeux de ses contemporains, le roi tenta tour à tour la conciliation, la fermeté, l’alliance avec la Ligue puis sa rupture brutale, sans jamais parvenir à reconstituer une autorité royale incontestée. Cette instabilité chronique, plus que l’inconstance personnelle qu’on lui a souvent prêtée, traduisait la difficulté structurelle d’un trône pris en étau entre deux légitimités rivales, catholique et protestante.
Sur le plan intérieur, le règne fut scandé par une succession ininterrompue de guerres de Religion — de la paix de Monsieur en 1576 à la guerre des Trois Henri en 1587 —, chacune suivie d’un édit de pacification aussitôt remis en cause par le camp qui s’estimait lésé. Sur le plan de la politique religieuse et nobiliaire, la naissance puis la radicalisation de la Ligue catholique, d’abord instrumentalisée par le roi lui-même avant de lui échapper totalement, domina la seconde moitié du règne, jusqu’à l’humiliation de la journée des Barricades et au geste désespéré de l’assassinat des Guise. Sur le plan dynastique enfin, la mort du duc d’Anjou en 1584 transforma une simple crise politique en crise de succession existentielle pour la monarchie française.
Le règne d’Henri III occupe ainsi une place charnière dans l’histoire de France : dernier roi de la branche Valois-Angoulême, il incarne l’échec final d’une monarchie incapable de dépasser par elle-même la fracture confessionnelle ouverte en 1562, et sa mort, le 2 août 1589, ouvre directement la voie à la solution que lui-même avait fini par embrasser in extremis — le règne d’un roi protestant converti, Henri IV, seul capable, par la conquête et par l’abjuration, de refermer un cycle de guerres civiles vieux de près de trente ans.
Henri III apprit en Pologne, le 14 juin 1574, la mort de son frère Charles IX. Pressé de regagner la France pour y prendre la couronne, il s’échappa clandestinement du palais du Wawel à Cracovie dans la nuit du 18 au 19 juin ; les nobles polonais, furieux de ce départ précipité, le rattrapèrent à Fryštát, en Silésie, où il dut passer une nuit avant de pouvoir reprendre sa route vers l’ouest. Le 23 juin, il atteignit Vienne, où l’empereur Maximilien II le reçut avec les honneurs.
Le voyage de retour se poursuivit par l’Italie, dans une succession d’étapes fastueuses : la République de Venise l’accueillit avec un faste particulier, avant Padoue, Ferrare et Mantoue, puis Monza, où il rencontra en août le cardinal Charles Borromée.
Le doge et le patriarche accueillant Henri III à Venise : Andrea Vicentino, Public domain, via Wikimedia Commons
À Turin, il retrouva sa tante Marguerite de France, duchesse de Savoie, avant de franchir les Alpes en litière vitrée. Il atteignit Chambéry le 2 septembre 1574, puis Lyon le 6 septembre, où l’attendaient sa mère Catherine de Médicis et son frère François.
C’est à ce moment que le retour du nouveau roi bascula dans le drame personnel. Le 30 octobre 1574, Marie de Clèves, princesse de Condé, mourut en couches à l’âge de vingt et un ans. Henri III, épris d’elle depuis la Pologne où il lui avait adressé des lettres passionnées, envisageait de faire annuler son mariage avec le prince de Condé pour l’épouser lui-même ; à l’annonce de sa mort, il refusa de s’alimenter pendant dix jours.
La Mort de Marie de Clèves : Hortense Haudebourt-Lescot, Public domain, via Wikimedia Commons
Se souvenant alors d’une jeune fille rencontrée en Lorraine dont les traits lui avaient rappelé ceux de Marie de Clèves, Louise de Lorraine-Vaudémont, il envoya dès janvier 1575 des émissaires demander sa main. Le roi fut sacré à Reims le 13 février 1575, et épousa Louise deux jours plus tard, le 15 février.
Pendant ce temps, le royaume glissait de nouveau vers la guerre civile. Dès le printemps 1574, le plus jeune frère du roi, François d’Alençon, avait pris la tête du mouvement des « Malcontents », rejoint par Henri de Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc — une union inédite de nobles catholiques et protestants contre la politique royale. Le 15 septembre 1575, Alençon quitta ouvertement la cour pour Dreux et se plaça à la tête du mouvement, soutenu par Damville et par le parti protestant. Le 10 octobre 1575, à la bataille de Dormans, Henri de Guise mit en déroute deux mille reîtres allemands recrutés par les Malcontents sous les ordres de Thoré, frère cadet du maréchal de Montmorency, et captura Philippe de Mornay parmi d’autres prisonniers ; blessé à la joue droite d’un coup d’arquebuse, Guise hérita à cette occasion du surnom de « le Balafré », comme son père avant lui.
Malgré cette victoire, la position royale resta fragile, et Henri III dut se résoudre à négocier : le 6 mai 1576, l’édit de Beaulieu — dit « paix de Monsieur », en hommage à François d’Alençon — mit fin à la cinquième guerre de Religion en accordant aux protestants la liberté de culte dans tout le royaume hormis Paris, huit places de sûreté (Issoire, Périgueux, Serres, Nyons, Seyne, Beaucaire, Mas-Grenier et Aigues-Mortes), des chambres mi-parties dans les parlements, et la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy. Cette paix, la plus généreuse jamais consentie aux réformés, allait cependant provoquer une réaction catholique d’une ampleur inattendue.
🔍 Zoom – Henri III : personnalité, mignons et mœurs de cour
La générosité de l’édit de Beaulieu suscita une riposte catholique immédiate. Dès février 1576, une première ligue locale fut signée à Péronne : Charles d’Humières y refusa de livrer la citadelle au nouveau gouverneur protestant de Picardie, Henri de Condé — premier geste d’une réaction qui allait rapidement s’étendre à tout le royaume. En novembre 1576, un programme général en douze articles donna naissance à la Ligue catholique, organisée à Paris par Henri de Guise, cousin de la reine Louise. Conscient du danger que représentait un mouvement échappant à son autorité, Henri III choisit, en décembre 1576, de s’en proclamer lui-même le chef, tout en modifiant certaines clauses du programme qui affaiblissaient le pouvoir royal.
Cette manœuvre ne suffit pas à contenir la dynamique enclenchée : réunis à Blois de décembre 1576 à mars 1577, les états généraux de Blois, largement acquis à la cause de la Ligue, votèrent l’abolition pure et simple de l’édit de Beaulieu. Le royaume replongea aussitôt dans la guerre civile — la sixième guerre de Religion, de mars à septembre 1577 — avant que la paix de Bergerac, signée le 17 septembre 1577 et entérinée quelques jours plus tard par l’édit de Poitiers, ne vienne y mettre fin en réduisant sensiblement les concessions accordées aux protestants trois ans plus tôt.
La paix demeura fragile. Des conférences tenues à Nérac en février 1579 tentèrent d’apaiser durablement les relations entre la cour et Henri de Navarre, mais dès 1579-1580 éclata la septième guerre de Religion, surnommée la « guerre des Amoureux » en raison du rôle qu’y jouèrent les intrigues sentimentales de Marguerite de Valois, sœur du roi et épouse de Navarre. Le fait d’armes le plus marquant de ce conflit bref fut la prise de Cahors, le 29 mai 1580 : le capitaine Jean de Vezins, gouverneur de la ville pour la Ligue, ayant refusé toute reddition, les assaillants de Navarre firent sauter l’une des portes puis se battirent trois jours et trois nuits durant, barricade après barricade, dans les rues de la cité. Henri de Navarre parvint néanmoins à épargner à la ville le pillage et le massacre qui accompagnaient d’ordinaire ce type d’assaut, ce qui lui valut un prestige considérable, tant militaire que moral.
Portrait d’Henri de Navarre, vers 1575 : Anonyme, Licence CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
La riposte catholique ne se fit pas attendre : du 7 juillet au 12 septembre 1580, les troupes royales du maréchal de Matignon assiégèrent puis reprirent La Fère, place tenue par les protestants du prince de Condé. Épuisées par cette nouvelle campagne, les deux parties acceptèrent la médiation de François-Hercule, duc d’Anjou — l’ancien chef des Malcontents, désormais rallié à la couronne —, qui négocia la paix de Fleix, signée le 26 novembre 1580 et confirmant les concessions déjà accordées à Nérac et à Bergerac. Cette paix devait inaugurer une accalmie de plusieurs années, brutalement interrompue par un événement dynastique majeur : la mort du même duc d’Anjou, en 1584, qui allait rouvrir tout grand la question de la succession au trône.
Devenu médiateur de la paix de Fleix, François-Hercule, duc d’Anjou, n’avait cependant pas renoncé à l’ambition qui l’animait depuis le début de la décennie : régner par lui-même. Les insurgés protestants des Pays-Bas, en révolte contre la domination espagnole de Philippe II, lui offraient ce trône que la France ne pouvait lui donner. Le 29 septembre 1580, le traité de Plessis-lès-Tours, signé avec les représentants des provinces de l’Union d’Utrecht — à l’exception de la Hollande et de la Zélande, restées fidèles à Guillaume d’Orange —, lui conféra le titre de « protecteur de la liberté des Pays-Bas ». Le titre flattait son orgueil sans lui donner de pouvoir réel : les États généraux et provinciaux conservaient jalousement l’essentiel de l’autorité, ne laissant au prince français qu’un rôle largement honorifique.
Le 19 février 1582, Anjou fit néanmoins à Anvers une « Joyeuse Entrée » fastueuse, suivie de son investiture solennelle comme duc de Brabant et comte de Flandre à la cathédrale de la ville, où il remplaçait nominalement Philippe II.
Joyeuse Entrée du duc d’Anjou à Anvers, 19 février 1582 : Monogrammiste M.H.V.H., Public domain, via Wikimedia Commons
Mais l’écart entre l’apparat du sacre et l’étroitesse réelle de ses prérogatives ne fit que nourrir sa frustration. Au début de l’année suivante, convaincu de pouvoir forcer le destin, il conçut un coup de force : s’emparer militairement d’Anvers, principale place tenue par les insurgés, pour s’y imposer enfin comme souverain effectif.
Le coup fut soigneusement prémédité : entre le 15 et le 16 janvier, des garnisons françaises s’emparèrent par surprise de plusieurs autres villes des Pays-Bas selon le même plan concerté. À Anvers même, le 17 janvier 1583 à la mi-journée, trois cents cavaliers d’Anjou s’approchèrent d’une porte de la ville en feignant d’escorter un blessé ; une fois assez près, ils abattirent les gardes qui la défendaient et ouvrirent ainsi le passage au reste de l’armée, environ trois mille mousquetaires et six cents cavaliers, qui s’engouffra dans la cité. Les Anversois, loin de se laisser surprendre, refermèrent alors les portes sur les assaillants et improvisèrent une défense désespérée, engageant pendant près d’une heure des combats au corps à corps dans les rues. Le bilan de cette « Furie française » fut désastreux pour Anjou : environ quinze cents soldats français tués, cinq cents faits prisonniers, contre une centaine d’Anversois seulement ; le duc lui-même échappa de justesse à la mort. L’épisode, retentissant dans toute l’Europe protestante, acheva de ruiner son autorité et sa réputation aux Pays-Bas, où il ne fut plus dès lors qu’un souverain fantôme, honni par ceux-là mêmes qui l’avaient appelé.
La Furie française à Anvers, 1583 : Anonyme, d’après Jan Luyken, Public domain, via Wikimedia Commons
Discrédité, Anjou se replia en France courant 1583, sans avoir formellement renoncé à ses titres mais sans plus exercer aucune autorité réelle sur les provinces insurgées. Sa santé, déjà fragile, déclina rapidement : rongé par la phtisie, il s’éteignit le 10 juin 1584 au château de Château-Thierry. Sa mort, loin de clore une simple aventure personnelle malheureuse, rouvrit d’un coup la question la plus grave qui pût agiter le royaume : Henri III, marié depuis près de dix ans sans postérité, perdait avec son frère cadet son unique héritier direct. La couronne revenait désormais, selon la loi salique, à Henri de Bourbon, roi de Navarre — chef reconnu du parti protestant. Cette perspective d’un roi huguenot à la tête d’un royaume resté majoritairement catholique ranima aussitôt l’agitation ligueuse, promise à son second et plus dangereux essor sous la conduite d’Henri de Guise.
Dès la fin de l’année 1584, la Ligue catholique, réorganisée autour d’Henri de Guise, scella une alliance secrète avec l’Espagne de Philippe II par le traité de Joinville, signé le 31 décembre 1584 : Madrid s’engageait à financer le mouvement pour barrer à tout prix la route du trône à un souverain protestant. Placé sous la pression conjointe de la Ligue et de sa propre mère, Catherine de Médicis, favorable à l’apaisement avec Guise, Henri III finit par céder. Le 7 juillet 1585, il signa à Nemours un édit qui révoquait d’un trait de plume tous les édits de tolérance accordés aux protestants depuis 1562, supprimait leurs places de sûreté et leur imposait de se convertir au catholicisme sous six mois, sous peine de bannissement du royaume — excluant de fait Henri de Navarre de la succession. Le même jour, le roi se proclama de nouveau chef de la Ligue. Le 18 juillet, venu en personne enregistrer l’édit au Parlement de Paris, il prononça, selon les témoins, un discours qu’il fit « les larmes aux yeux », mesurant sans doute déjà le prix politique de cette capitulation.
L’édit de Nemours déclencha aussitôt la huitième guerre de Religion, dite « guerre des Trois Henri », qui opposa désormais trois camps armés : le roi, Navarre à la tête des protestants, et Guise à la tête de la Ligue. Le 20 octobre 1587, à Coutras, l’armée royale conduite par le favori du roi Anne de Joyeuse — environ 5 000 fantassins et 1 800 cavaliers de chaque côté — affronta les troupes de Navarre. En intercalant des pelotons d’infanterie parmi ses escadrons de cavalerie, celui-ci brisa la ligne royale en moins de trois heures : plus de deux mille catholiques, dont trois cents gentilshommes, périrent, contre une quarantaine seulement chez les protestants. Joyeuse lui-même fut abattu d’un coup de pistolet, en représailles, dit-on, de ses exactions récentes. Fidèle à son sens de la mise en scène chevaleresque, Navarre choisit de ne pas exploiter sa victoire : il libéra ses prisonniers contre rançon plutôt que de marcher sur Paris, laissant passer une occasion qui aurait pu précipiter la fin de la guerre à son avantage.
Bataille de Coutras, où fut tué le duc de Joyeuse : Frans Hogenberg, Public domain, via Wikimedia Commons
Six jours à peine après ce désastre royal, Guise prenait sa revanche ailleurs sur l’échiquier militaire. Une armée de mercenaires allemands — reîtres et lansquenets — et suisses, levée par Jean-Casimir du Palatinat et financée en grande partie par Élisabeth Ire d’Angleterre sous le commandement du baron Fabian de Dohna, était entrée en Lorraine le 22 août 1587 pour porter secours à Navarre. Le 26 octobre, près de Montargis, Guise surprit et écrasa ces troupes à la bataille de Vimory ; puis, profitant du départ du contingent suisse qui avait constitué plus de la moitié de l’effectif de Dohna, il leur infligea une seconde défaite le 24 novembre, à Auneau, près de Chartres. La campagne s’acheva le 8 décembre par la capitulation de Marcigny, négociée par le duc d’Épernon, qui autorisa le repli des survivants vers la frontière.
Ce contraste saisissant entre la déroute royale de Coutras et les deux victoires ligueuses de Vimory et d’Auneau bouleversa l’équilibre politique du royaume en cette fin d’année 1587. À Paris, Guise devint l’objet d’une ferveur populaire sans précédent, célébré comme le défenseur du catholicisme contre l’invasion de mercenaires étrangers, tandis qu’Henri III, tenu pour responsable d’avoir laissé entrer ces reîtres sur le sol français et déjà affaibli par la mort de Joyeuse, voyait son autorité s’éroder chaque jour davantage dans sa propre capitale. Cette dynamique, portée par une Ligue galvanisée et un roi de plus en plus isolé, allait conduire tout droit à l’explosion de mai 1588.
🔍 Zoom – Le cardinal de Bourbon, l’antiroi de la Ligue
Le 9 mai 1588, Henri de Guise entra à Paris malgré l’interdiction expresse du roi, porté par l’enthousiasme populaire suscité par ses victoires de l’automne précédent. Henri III, inquiet, fit entrer des troupes dans la capitale le 11 mai, ce qui fit aussitôt courir le bruit d’une « Saint-Barthélemy à l’envers » dirigée cette fois contre les catholiques ligueurs.
Henri de Guise chez Henri III au Louvre en 1588: Albert Aublet, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 12 mai 1588 — journée restée dans les mémoires sous le nom de « journée des Barricades » —, étudiants, professeurs, parlementaires et bourgeois parisiens, encadrés par les meneurs de la Ligue, dressèrent en quelques heures des centaines de barricades faites de chaînes tendues et d’objets entassés, notamment autour de la place Maubert, immobilisant complètement les troupes royales prises au piège dans leur propre capitale. Réduit à devoir solliciter l’intervention de Guise lui-même pour obtenir la levée du blocus, Henri III s’enfuit dès le lendemain, 13 mai, à Chartres, abandonnant Paris à la Ligue. Fort de cette victoire sans avoir tiré une seule épée, Guise imposa au roi humilié la signature de l’édit d’Union, qui l’érigeait en garant de la foi catholique dans le royaume, et se fit nommer lieutenant général du royaume.
Le duc de Guise lors de la journée des Barricades : Paul Lehugeur, Public domain, via Wikimedia Commons
Convoqués à l’automne 1588 à Blois, les états généraux se révélèrent aussi largement acquis à la cause de la Ligue que ceux de 1576 l’avaient été. L’assemblée exigea d’Henri III qu’il érige l’édit d’Union en loi fondamentale du royaume, qu’il exclue à jamais Henri de Navarre de la succession, et réclama que les subsides levés sur le royaume servent directement à financer les capitaines de la Ligue plutôt que le trésor royal. Dépossédé par degrés de son autorité fiscale, dynastique et jusqu’à celle de commander sa propre garde, Henri III se retrouva acculé : incapable de gouverner tant que Guise dominait la scène politique, il résolut d’y mettre fin par un coup d’État.
Le 23 décembre 1588, au château de Blois, le roi, feignant de partir pour les fêtes de Noël, convoqua Guise à une réunion de conseil. Les membres de sa garde personnelle, les « Quarante-Cinq », s’étaient postés à l’avance dans les couloirs et l’antichambre royale. Appelé dans la chambre du roi, Guise fut assailli à coups de poignard — Montséry frappa le premier en criant « Traître, tu en mourras ! » — et s’effondra au pied du lit royal après avoir vainement imploré qu’on l’épargnât.
L’Assassinat du duc de Guise : Paul Delaroche, Public domain, via Wikimedia Commons
Le lendemain, 24 décembre, le roi fit exécuter le frère du duc, le cardinal Louis II de Lorraine, dans son cachot ; la plupart des Quarante-Cinq ayant refusé ce geste jugé sacrilège, ce fut Michel de Gast, avec six soldats armés de hallebardes, qui s’en chargea. La nouvelle souleva Paris tout entier : la faculté de théologie de la Sorbonne déclara le roi déchu de son droit au trône et délia ses sujets de leur devoir d’obéissance, les prédicateurs le dénoncèrent en chaire comme un « nouvel Hérode », et la foule parisienne s’en prit aux monuments et aux effigies royales dans les rues.
Quelques jours à peine après ce double meurtre qu’elle avait tenté jusqu’au bout de dissuader, Catherine de Médicis, épuisée et abattue par la ruine de la politique de conciliation qu’elle avait poursuivie sa vie durant, mourut de pleurésie au château de Blois le 5 janvier 1589, à l’âge de soixante-neuf ans. Le royaume étant plongé dans la guerre civile, son corps ne put même être transporté jusqu’à la nécropole royale de Saint-Denis et fut inhumé provisoirement en l’église Saint-Sauveur de Blois. Avec elle disparaissait la dernière figure capable de tempérer les affrontements de la cour ; Henri III, désormais seul, sans mère, sans frère et privé de tout appui catholique modéré, allait devoir chercher ailleurs les forces nécessaires pour reconquérir son propre royaume.
🔍 Zoom – Mayenne et les Seize : la Ligue se réorganise
Rejeté par Paris, abandonné par la Ligue et privé de sa mère, Henri III n’avait plus, pour reconquérir son propre royaume, d’autre recours que de se tourner vers l’homme qu’il avait lui-même exclu de la succession quatre ans plus tôt : Henri de Navarre. Une trêve entre les armées royales et huguenotes fut conclue le 3 avril 1589, puis, le 30 avril, les deux souverains se rencontrèrent en personne dans le parc du château de Plessis-lès-Tours pour sceller le traité de Tours : Navarre s’engageait à mettre ses forces au service du roi contre la Ligue, en échange de quoi il recevait la place forte de Saumur, verrou stratégique sur la Loire, ainsi qu’une ville supplémentaire dans chaque bailliage du royaume.
Réunissant leurs deux armées, Henri III et Navarre marchèrent ensemble, au cours de l’été, sur Paris, tenue par la Ligue depuis la journée des Barricades. Le 30 juillet 1589, le roi installa son quartier général à Saint-Cloud, tandis que Navarre prenait position à Meudon : l’étau se resserrait enfin sur la capitale insurgée, et une reconquête rapide semblait à portée de main.
Henri III à Saint-Cloud, commencement du siège de Paris : Arnold Scheffer, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacques Clément se préparant à l’assassinat du roi Henri III : François Marius Granet, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 1er août 1589, vers huit heures du matin, un jeune moine dominicain acquis à la Ligue, Jacques Clément, se présenta à Saint-Cloud sous prétexte d’apporter des lettres au roi. Introduit alors qu’Henri III se trouvait sur sa chaise percée, il tira d’un geste foudroyant un couteau dissimulé dans sa manche et le lui plongea dans le bas-ventre, avant d’être aussitôt tué sur place par les gardes présents. Le moine, convaincu que le roi s’était rendu coupable d’un crime impardonnable envers l’Église en faisant assassiner le duc et le cardinal de Guise, avait agi seul, par pure conviction religieuse. Henri III survécut quelques heures à sa blessure et mourut le lendemain, 2 août 1589. Avant d’expirer, il appela solennellement ses conseillers et capitaines les plus proches à se rallier à Henri de Navarre, qui devint ainsi roi de France sous le nom d’Henri IV, à la condition de recevoir une instruction dans la foi catholique conformément aux lois fondamentales du royaume. Avec la mort d’Henri III s’éteignait la lignée directe des Valois, et s’ouvrait, pour le nouveau roi, la longue reconquête d’un royaume qui ne le reconnaissait pas encore.
🔍 Zoom – La mort d’Henri III : agonie et dernières volontés