
1560 à 1574
Charles IX n’avait que dix ans lorsque la mort de son frère François II, le 5 décembre 1560, le porta sur le trône de France. Trop jeune pour régner par lui-même, il laissa le pouvoir réel à sa mère, Catherine de Médicis, proclamée « gouvernante de France » dès les premiers jours du nouveau règne — un règne qui allait s’étendre sur quatorze années, jusqu’à sa mort prématurée en 1574, et qui devait voir la France sombrer dans le plus long et le plus meurtrier des conflits internes de son histoire moderne.
L’héritage était lourd : un royaume déjà travaillé, sous Henri II puis François II, par une répression religieuse incapable d’endiguer la progression du protestantisme, et par une noblesse divisée entre les grandes maisons rivales des Guise, des Montmorency et des Bourbons. Catherine de Médicis et son chancelier Michel de l’Hôpital tentèrent d’abord la voie de la conciliation — colloque théologique, édit de tolérance —, mais cette politique échoua dès 1562, précipitant le royaume dans un cycle de guerres civiles entrecoupées de paix fragiles, jamais respectées plus de quelques années.
Le trait dominant de ce règne fut ainsi une alternance sans fin entre la guerre et la négociation : trois guerres de Religion se succédèrent en une décennie à peine, chacune achevée par un édit de pacification de plus en plus généreux envers les protestants, et chacune emportant avec elle l’un des grands chefs du royaume — Antoine de Bourbon, François de Guise, Anne de Montmorency, Louis de Condé disparurent tous en l’espace de dix ans, dans un bain de sang qui décapita littéralement l’aristocratie française. Cette instabilité chronique culmina dans l’épisode le plus sombre du règne, et l’un des plus tragiques de l’histoire de France : le massacre de la Saint-Barthélemy, dans la nuit du 23 au 24 août 1572, qui vit périr plusieurs milliers de protestants à Paris puis dans les provinces du royaume.
Au-delà des seules guerres, le règne connut aussi d’autres épisodes marquants : la majorité de Charles IX proclamée à Rouen en 1563, le grand tour de France entrepris par Catherine de Médicis pour réaffirmer l’autorité royale, l’entrevue de Bayonne avec l’Espagne dont les huguenots tirèrent les plus sombres présages, et, dans les derniers mois, une conjuration de cour qui révéla combien la monarchie restait fragile. La mort de Charles IX, le 30 mai 1574, à seulement vingt-trois ans, referma ce règne sur un royaume toujours déchiré, laissant à son frère Henri III, rappelé en urgence de son trône de Pologne, la charge de poursuivre — sans plus de succès immédiat — la recherche d’une paix religieuse durable. Ce chapitre retrace ce règne tourmenté en six temps : la tentative de conciliation, la première guerre de Religion, la paix armée, les deuxième et troisième guerres, le massacre de la Saint-Barthélemy, puis la quatrième guerre et la mort du roi.
L’ouverture des états généraux d’Orléans, le 13 décembre 1560, donna au nouveau chancelier Michel de l’Hôpital l’occasion d’un discours resté célèbre, par lequel il appelait les deux camps religieux à la modération : « Ôtons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et séditions, luthériens, huguenots, papistes, ne changeons le nom de chrétiens ! » Cette ligne de conciliation, portée conjointement par le chancelier et par la régente Catherine de Médicis, ne se limita pas à la seule question religieuse : à la clôture des états, le 31 janvier 1561, fut promulguée l’ordonnance d’Orléans, texte de cent cinquante articles rédigé par L’Hôpital lui-même, qui entreprenait de réformer en profondeur la justice royale — suppression des offices judiciaires créés en surnombre, abolition des « épices » que les plaideurs devaient verser aux juges, lutte contre la vénalité des charges. C’était, au-delà de l’apaisement confessionnel, tout un programme de refondation institutionnelle que la régence tentait alors d’imposer.
La légitimation du jeune règne se poursuivit par les voies traditionnelles : le 15 mai 1561, Charles IX fut sacré à la cathédrale de Reims, cérémonie au cours de laquelle fut introduite, pour la première fois, la fiction rituelle du « roi endormi », symboliquement réveillé par les évêques au cours de l’onction. Cette même année 1561 vit aussi la cour découvrir, sous un jour plus léger, une curiosité venue du Nouveau Monde : de retour de son ambassade à Lisbonne, Jean Nicot présenta le plant de tabac à Catherine de Médicis, vantant ses vertus médicinales supposées — un épisode anecdotique qui allait laisser son nom à la « nicotine ».
Jean Nicot présentant le tabac à Catherine de Médicis : Anonyme (Library of Congress), Public domain, via Wikimedia Commons
Les états généraux reprirent ensuite à Pontoise, du 1er au 27 août 1561, cette fois avec le tiers état, principalement consacrés à la recherche de subsides pour éponger la dette royale héritée des règnes précédents.
C’est sur le terrain théologique que la régente tenta ensuite sa tentative la plus ambitieuse de rapprochement : le colloque de Poissy, réuni au prieuré Saint-Louis de Poissy du 9 septembre au 14 octobre 1561, mit face à face le cardinal de Lorraine, entouré de six cardinaux et de trente-huit archevêques et évêques, et une délégation réformée conduite par Théodore de Bèze, accompagné de Nicolas Des Gallars et de Pierre Martyr Vermigli. Le débat se concentra sur la nature de l’Eucharistie et la présence réelle du Christ dans le sacrement — question sur laquelle catholiques et protestants ne parvinrent à aucun compromis. Le colloque se sépara le 14 octobre sans accord, consommant l’échec de la voie théologique.
Le colloque de Poissy : Joseph-Nicolas Robert-Fleury, Public domain, via Wikimedia Commons
L’échec théologique n’empêcha pas un rapprochement financier : le 21 octobre 1561, à Poissy même, fut signé le contrat de Poissy, par lequel le clergé de France s’engageait à verser à la couronne 1,6 million de livres par an durant six ans — soit 9,6 millions au total — pour éponger une partie de la dette publique, en échange de la garantie royale sur les biens ecclésiastiques. Mais tandis que prélats et théologiens négociaient ainsi à Poissy, la violence confessionnelle éclatait déjà dans les provinces, et circulait dans les deux sens : le 20 octobre 1561 à Montpellier, des protestants prirent d’assaut la cathédrale Notre-Dame-des-Tables et saccagèrent une soixantaine d’églises et de chapelles de la ville, massacrant en partie ceux qui s’y trouvaient assiégés ; un mois plus tard, le 19 novembre, ce furent des catholiques qui tuèrent une trentaine de protestants réunis pour un culte à Cahors, transpercés à l’épée ou abattus à l’arquebuse avant que le bâtiment ne soit incendié. Ces deux épisodes, survenus plusieurs mois avant Wassy, montrent que le royaume n’attendait déjà plus qu’une étincelle pour basculer dans la guerre ouverte.
Restait la voie juridique. Préparé par Catherine de Médicis et Michel de l’Hôpital, l’édit de janvier — dit édit de Saint-Germain — fut signé le 17 janvier 1562 par le jeune Charles IX, âgé de onze ans à peine. Le texte accordait aux protestants le droit de célébrer leur culte hors des villes fortifiées et de tenir des assemblées privées à l’intérieur de celles-ci, en échange de la restitution des lieux de culte qu’ils occupaient encore. Le Parlement de Paris, farouchement catholique, refusa d’abord d’enregistrer ce texte de tolérance, retardant son application dans un climat déjà électrique.
Cette tension explosa six semaines plus tard. Le 1er mars 1562, le duc François de Guise, de passage avec son escorte armée près de sa terre de Joinville, découvrit à Wassy, en Haute-Marne, une assemblée d’environ deux cents protestants réunis dans une grange à l’intérieur de la ville — en infraction avec les restrictions de l’édit de janvier, qui limitait le culte à l’extérieur des murs. L’affrontement qui suivit dégénéra rapidement : on dénombra une cinquantaine de morts et entre cent cinquante et deux cents blessés parmi les fidèles, femmes et enfants compris. Cinq jours plus tard seulement, le 6 mars, le Parlement de Paris, sous la contrainte de lettres de jussion royales, se résolut enfin à enregistrer l’édit de janvier — mais le mal était fait : le massacre de Wassy, interprété par les protestants comme une agression délibérée des Guise, mit aussitôt le royaume au bord de la guerre ouverte.
Massacre de Wassy, 1er mars 1562 : Jacques Tortorel et Jean Perrissin, Public domain, via Wikimedia Commons
🔍 Zoom – Catherine de Médicis avant la régence
Le 2 avril 1562, Louis de Condé prit les armes et rassembla son armée à Orléans, qui devint aussitôt la base de l’insurrection huguenote. Des villes entières basculèrent dans le camp protestant — Lyon, Rouen, Poitiers parmi d’autres —, tandis que le Triumvirat catholique, formé dès 1561 autour de François de Guise, du connétable Anne de Montmorency et du maréchal de Saint-André, organisait la riposte royale sur plusieurs fronts à la fois : la Normandie, le val de Loire, le Languedoc et le Sud-Ouest. Cherchant des appuis extérieurs, Condé et l’amiral Coligny signèrent le 20 septembre 1562 le traité de Hampton Court avec Élisabeth Ire d’Angleterre, qui leur promit trois mille hommes stationnés au Havre et cent mille écus, en échange de la cession de cette même ville aux Anglais — lesquels refuseraient plus tard de l’évacuer, invoquant la perte ancienne de Calais pour justifier leur maintien.
Bien avant les grandes batailles rangées, la guerre se traduisit d’abord par une explosion de violence urbaine réciproque. Dix jours à peine après la prise d’armes de Condé, le 12 avril 1562, plus d’une centaine de huguenots furent massacrés à Sens — l’émeute, encouragée par le maire catholique Hémard et par plus de trois cents chanoines venus des villages voisins « prêter main-forte », laissa les corps des victimes flotter dans l’Yonne. Un mois plus tard, du 12 au 17 mai, une insurrection protestante à Toulouse dégénéra en une semaine de combats de rue : environ deux cents protestants y furent tués dans les affrontements, autant exécutés après la répression, et l’ensemble de l’épisode — expulsion complète des protestants de la ville comprise — fit, selon les estimations, entre trois mille et cinq mille morts. Dans le Dauphiné, à l’inverse, ce fut un chef huguenot, François de Beaumont, baron des Adrets, maître de la province dès juin 1562, qui se rendit tristement célèbre par la pratique de la « sauterie » — précipiter des prisonniers catholiques du haut des remparts, tours ou clochers sur des piques plantées en contrebas, comme à Montbrison où dix-huit d’entre eux furent ainsi exécutés d’un coup —, un cycle de représailles réciproques que le poète protestant Agrippa d’Aubigné devait immortaliser plus tard dans ses Tragiques.
Le conflit connut son premier tournant sanglant au siège de Rouen, mené par les catholiques du 28 septembre au 26 octobre 1562 et achevé par leur victoire. Le 16 octobre, Antoine de Bourbon, roi de Navarre et père du futur Henri IV, fut blessé d’un coup d’arquebuse en inspectant les remparts ; son propre chirurgien, Ambroise Paré, pressentit d’emblée une issue funeste malgré l’apparente bénignité de la plaie. Le roi de Navarre s’éteignit de sa blessure le 17 novembre 1562. Un mois plus tard, le 19 décembre, la bataille de Dreux vit les deux camps perdre simultanément leurs chefs : Condé fut capturé par les catholiques, tandis que le connétable Montmorency tombait aux mains des protestants, et que le maréchal de Saint-André périssait sur le champ de bataille — un carnage stratégique qui laissa les deux partis privés de commandement.
Bataille de Dreux (Condé fait prisonnier) : Auguste Trichon, Public domain, via Wikimedia Commons
Ce vide fut comblé de façon tragique quelques semaines plus tard. Assiégeant Orléans, François de Guise fut mortellement blessé le 18 février 1563 d’un coup de pistolet tiré par Poltrot de Méré, près de Saint-Mesmin ; il mourut le 24 février. Arrêté et longuement torturé, Poltrot accusa d’abord Coligny et le théologien Théodore de Bèze d’avoir commandité l’attentat, avant de se rétracter ; il fut écartelé à Paris le 18 mars 1563, sans que la responsabilité de Coligny ait jamais pu être formellement établie. La disparition de Guise, dernier des chefs militaires encore en position d’imposer sa volonté, ouvrit la voie à la paix : dès le lendemain, le 19 mars 1563, la paix d’Amboise mit fin au conflit. L’édit confirmait la liberté de conscience déjà accordée par l’édit de janvier 1562, mais restreignait le culte collectif protestant aux faubourgs d’une seule ville par bailliage et aux demeures des seigneurs hauts justiciers — Paris demeurant fermée à tout culte réformé —, le tout assorti d’une amnistie générale qui refermait, provisoirement, la première des guerres de Religion.
Assassinat du duc François de Guise, 18 février 1563 : Jacques Tortorel et Jean Perrissin, Public domain, via Wikimedia Commons
Sa veuve, Anne d’Este, fit alors jurer à leur fils Henri de Guise, âgé de treize ans à peine, de venger un jour cette mort — un serment de vengeance qui allait durablement façonner le caractère intransigeant du futur chef de la Ligue catholique.
Le Serment de Henri de Guise : Pierre-Charles Comte, Public domain, via Wikimedia Commons
La paix d’Amboise à peine signée, catholiques et protestants se retrouvèrent unis contre un ennemi commun : les Anglais, toujours retranchés au Havre depuis le traité de Hampton Court. Une armée royale rassemblant d’anciens adversaires — le connétable Montmorency et le prince de Condé combattant côte à côte — reprit la ville le 29 juillet 1563, forçant les troupes anglaises à évacuer et permettant au roi de France d’ordonner la destruction du fort édifié par l’occupant. Cette réconciliation de circonstance fut entérinée par le traité de Troyes, signé en avril 1564, qui rétablit officiellement la paix avec l’Angleterre.
La monarchie chercha ensuite à affermir son autorité intérieure. Le 17 août 1563, un lit de justice tenu à Rouen proclama la majorité de Charles IX, âgé de treize ans, mettant fin en théorie à la régence — Catherine de Médicis n’en conserva pas moins l’essentiel du pouvoir réel. Pour réaffirmer la présence royale dans un royaume encore convalescent, la reine mère organisa le plus long déplacement jamais entrepris par la cour de France : le grand tour de France, parti de Paris le 24 janvier 1564 et achevé le 1er mai 1566, conduisit Charles IX à travers la Champagne, la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, la Guyenne, avant de remonter par la Bretagne et l’Anjou — deux ans et trois mois de voyage destinés à imposer partout l’application de la paix d’Amboise et à donner à voir, dans chaque grande ville traversée, un roi enfin visible de ses sujets. Le voyage fut aussi l’occasion, pour le chancelier Michel de l’Hôpital, de poursuivre son œuvre de réforme entamée avec l’ordonnance d’Orléans : à l’étape de Roussillon, en Dauphiné, l’édit de Roussillon du 9 août 1564 fixa pour la première fois le début de l’année civile au 1er janvier — jusqu’alors compté depuis Pâques —, une règle qui allait rester en vigueur jusqu’à nos jours ; et à l’ultime étape du tour, en février 1566, l’ordonnance de Moulins réaffirma le principe de l’inaliénabilité du domaine royal et en précisa les conditions d’exception, notamment pour la constitution des apanages princiers.
Carte du grand tour de France de Charles IX (1564-1566): Yug et Walké (fond de carte), tracé par Flappiefh, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
L’étape la plus lourde de conséquences du grand tour fut cependant l’entrevue de Bayonne, en juin-juillet 1565 : Catherine de Médicis et Charles IX y rencontrèrent Élisabeth de Valois, sœur du roi devenue reine d’Espagne, accompagnée du duc d’Albe, envoyé par Philippe II resté lui-même à l’écart. Au cours de ces entretiens, le duc d’Albe pressa vivement la France de se montrer plus ferme envers les « hérétiques » protestants. Bien que la teneur exacte des échanges reste débattue par les historiens, la rencontre suffit à faire naître, dans le camp huguenot, le soupçon durable d’un accord secret franco-espagnol pour coordonner la répression religieuse — une méfiance qui allait peser lourdement sur les années suivantes et nourrir, chez Condé et Coligny, la crainte d’un coup de force royal imminent.
Portrait de Catherine de Médicis, vers 1565 : Atelier de François Clouet, Public domain, via Wikimedia Commons
Cette méfiance se traduisit en coup de force le 28 septembre 1567 : Condé tenta de s’emparer du roi et de la cour au château de Montceaux, près de Meaux — la « surprise de Meaux ». Prévenue à temps, Catherine de Médicis fit appel au colonel Pfyffer et à ses six mille soldats suisses, qui exfiltrèrent la famille royale en formation carrée sous les charges de la cavalerie huguenote et la conduisirent saine et sauve jusqu’à Paris. Condé poursuivit la cour et mit le siège devant la capitale, jusqu’à l’affrontement décisif de la bataille de Saint-Denis, le 10 novembre 1567, où le vieux connétable Anne de Montmorency, alors âgé de soixante-quatorze ans, fut mortellement blessé ; il mourut deux jours plus tard, le 12 novembre. La paix de Longjumeau, signée le 23 mars 1568, reconduisit les termes de la paix d’Amboise et referma cette deuxième guerre, plus courte que la première.
Bataille de Saint-Denis, 10 novembre 1567 : Jacques Tortorel et Jean Perrissin, Public domain, via Wikimedia Commons
La paix ne dura que quelques mois. Dès le retour en grâce du cardinal de Lorraine au conseil royal, le parti catholique reprit l’ascendant : une première tentative pour arrêter Condé et Coligny échoua le 25 juillet 1568, et les édits de Saint-Maur, en septembre suivant, révoquèrent purement et simplement la paix de Longjumeau, interdisant de nouveau tout culte réformé et qualifiant les huguenots de criminels de lèse-majesté. Craignant l’extermination, Condé et Coligny s’enfuirent de Bourgogne le 23 août 1568 pour rejoindre La Rochelle, qui devint la place forte et le quartier général du parti protestant pour le reste du conflit — ouvrant la troisième guerre de Religion. Jeanne d’Albret, reine de Navarre, les y rejoignit le 28 septembre avec son fils Henri de Navarre, âgé de quinze ans à peine, et prit la tête de l’administration civile du mouvement protestant, laissant à Coligny le commandement militaire et entretenant elle-même les contacts diplomatiques avec les princes protestants d’Allemagne et des Pays-Bas.
Le premier grand choc tourna à la catastrophe pour les huguenots : à la bataille de Jarnac, le 13 mars 1569, Condé, jambe brisée après la chute de son cheval, fut encerclé puis capturé ; il fut alors exécuté d’un coup de pistolet dans la nuque par Montesquiou, capitaine des gardes du duc d’Anjou — frère du roi et futur Henri III —, alors même qu’il s’était rendu.
La mort du prince de Condé à la bataille de Jarnac : Émile Bayard, Public domain, via Wikimedia Commons
Coligny parvint néanmoins à sauver l’essentiel de l’armée protestante et à se replier en bon ordre. L’été suivant, du 24 juillet au 7 septembre 1569, Coligny mit le siège devant Poitiers avec une armée considérable — environ dix mille fantassins et huit à neuf mille cavaliers, renforcée par des reîtres et lansquenets allemands sous les ordres de Wolfgang de Deux-Ponts et de Guillaume de Nassau —, mais la ville, défendue par un jeune noble de dix-neuf ans, Henri de Guise, fils du duc assassiné, tint bon durant sept semaines et contraignit finalement les assiégeants à lever le siège : la première apparition sur le devant de la scène de celui qui allait devenir, une génération plus tard, le chef de la Ligue catholique. Sept mois après Jarnac, le 3 octobre 1569, une seconde défaite frappa les protestants à la bataille de Moncontour, remportée par les troupes catholiques toujours conduites par le duc d’Anjou.
Bataille de Moncontour : Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
Malgré ces deux revers militaires majeurs, Coligny réussit à préserver des forces suffisantes pour contraindre la couronne à négocier : la paix de Saint-Germain-en-Laye, signée le 8 août 1570, se révéla nettement plus favorable aux protestants que les précédentes, leur accordant pour deux ans quatre places de sûreté — La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité — ainsi que la liberté de culte dans les faubourgs de deux villes par gouvernement.
La paix de Saint-Germain permit à Gaspard de Coligny de retrouver sa place au conseil royal, où il exerça bientôt une influence si profonde sur le jeune Charles IX — orphelin de père depuis l’enfance — que le roi en vint à l’appeler « mon père ». Fort de cet ascendant, l’amiral poussa Charles IX à soutenir secrètement, sans que Catherine de Médicis en fût pleinement informée, le soulèvement protestant des Pays-Bas contre l’Espagne : après la prise de Mons par Louis de Nassau le 23 mai 1572, le roi laissa Coligny lever quatre mille huguenots sous le commandement de Genlis pour porter secours aux rebelles. Mais à la mi-juillet, ce corps expéditionnaire fut anéanti par les troupes espagnoles à la bataille de Saint-Ghislain, exposant au grand jour la duplicité royale ; craignant les conséquences diplomatiques de cette défaite, Charles IX se désolidarisa aussitôt des huguenots et prit ses distances avec Coligny, dont l’influence, jusque-là triomphante, se retrouva brutalement fragilisée.
Dans le même temps, un mariage fut négocié pour sceller la réconciliation des deux confessions : celui de Marguerite de Valois, sœur du roi, avec Henri de Navarre, jeune chef protestant. Le contrat fut signé le 11 avril 1572, mais la mort de la mère d’Henri, Jeanne d’Albret, survenue à Paris le 9 juin 1572, retarda la cérémonie jusqu’au 18 août 1572, célébrée à Notre-Dame — Henri, resté protestant, devant se contenter du parvis, sans entrer dans la cathédrale pour la messe. Cette mort inattendue nourrit presque aussitôt une légende noire, propagée par le pamphlétaire protestant Agrippa d’Aubigné, selon laquelle Jeanne d’Albret aurait été empoisonnée par des gants parfumés fournis par René, le parfumeur florentin de Catherine de Médicis — une accusation qu’aucune source contemporaine fiable ne vint jamais étayer, mais qui devait connaître une longue postérité littéraire et artistique.
Jeanne d’Albret achetant des gants empoisonnés au parfumeur René : Pierre-Charles Comte, Public domain, via Wikimedia Commons
Mariage d’Henri de Navarre dans la salle des Caryatides : Anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons
Quatre jours plus tard, le 22 août, alors que Paris grouillait encore de la noblesse protestante venue pour les noces, Coligny fut visé par un coup d’arquebuse tiré depuis une maison appartenant aux Guise par Charles de Louviers, seigneur de Maurevert ; blessé au bras et à la main, l’amiral survécut, et le roi lui rendit visite en personne pour lui promettre justice.
Charles IX et Catherine de Médicis s’enquérant de Coligny : Georg Wilhelm Volkhart, Public domain, via Wikimedia Commons
Mais dans la nuit du 23 au 24 août, un conseil restreint réuni autour de Charles IX et de sa mère se résolut, par crainte d’une riposte protestante armée, à faire exécuter les principaux chefs huguenots présents dans la capitale. Au matin du 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, Coligny fut assassiné dans son logis puis jeté par la fenêtre ; parmi les premières victimes figurèrent également son gendre Téligny, abattu d’un coup de mousquet sur un toit, et La Rochefoucauld, avec qui le roi avait pourtant plaisanté jusqu’à onze heures du soir la veille, poignardé par un valet masqué envoyé à cette fin. La tuerie, d’abord dirigée contre les chefs protestants, dégénéra en quelques heures en massacre généralisé dans les rues de Paris.
Le massacre de la Saint-Barthélemy : François Dubois, Public domain, via Wikimedia Commons
Elle s’étendit ensuite aux provinces dans les semaines suivantes — Orléans et Meaux dès le 25 août, Lyon le 31, puis Bordeaux et Toulouse début octobre — pour un bilan estimé entre dix mille et trente mille morts à travers le royaume, dont environ trois mille pour la seule capitale. Henri de Navarre et le jeune prince de Condé échappèrent au massacre en se résignant à abjurer, du moins en apparence, la religion réformée.
🔍 Zoom – Le mariage de Charles IX et Élisabeth d’Autriche
🔍 Zoom – L’affaiblissement de la France en Méditerranée
Loin d’anéantir le parti protestant, le massacre de la Saint-Barthélemy le radicalisa : les survivants se retranchèrent à La Rochelle, qui refusa dès novembre 1572 de recevoir le nouveau gouverneur royal, ouvrant la quatrième guerre de Religion. Le siège de la ville, entrepris le 11 février 1573 sous le commandement du duc d’Anjou — frère du roi et futur Henri III —, s’enlisa plusieurs mois durant face à une résistance opiniâtre.
Le siège de La Rochelle par le duc d’Anjou en 1573 : Anonyme, tapisserie de 1623, Public domain, via Wikimedia Commons
🔍 Zoom – Le siège de La Rochelle : le rôle ambigu de François de La Noue
Au même moment, à quelque distance de là, un siège plus meurtrier encore se refermait sur Sancerre : investie dès le 3 août 1572, la ville bloquée à partir du 7 février 1573 essuya près de six mille boulets de canon avant que la famine n’achève ses défenseurs — plus de cinq cents habitants moururent de faim, contraints de se nourrir d’herbe, de racines et de cuir de chaussures, avant la capitulation du 24 août 1573 ; le pasteur Jean de Léry, déjà rescapé de la colonie de la France antarctique une décennie plus tôt, y vécut ce second siège et en laissa un témoignage bouleversant, l’Histoire mémorable du siège de Sancerre. L’élection inattendue du duc d’Anjou au trône de Pologne, en mai 1573, précipita la fin des hostilités à La Rochelle : pressé de rallier son nouveau royaume, il accepta la levée du siège le 6 juillet, entérinée quelques jours plus tard par l’édit de Boulogne (11 juillet 1573), qui accordait la liberté de conscience mais restreignait l’exercice du culte réformé aux seules villes de La Rochelle, Montauban et Nîmes.
Le départ d’Anjou pour la Pologne, à l’automne 1573, laissa le royaume à la merci d’une nouvelle intrigue de cour : la conjuration des Malcontents, nouée durant l’hiver 1573-1574 autour du plus jeune frère du roi, François d’Alençon, et d’Henri de Navarre, tous deux retenus quasiment en résidence surveillée. Le complot visait à les faire évader pour renverser l’ascendant de Catherine de Médicis et substituer Alençon à Anjou, alors absent, dans l’ordre de succession ; découverte et déjouée à deux reprises, fin février puis début avril 1574, la conjuration valut à ses instigateurs, La Mole et Coconnas, d’être décapités en place de Grève le 30 avril 1574, malgré les demandes de grâce d’Alençon et de Marguerite de Valois, tandis qu’Alençon et Navarre restaient étroitement surveillés à la cour.
C’est dans ce climat de suspicion permanente que la santé de Charles IX, déjà fragile et que beaucoup disaient minée par le remords de la Saint-Barthélemy, se dégrada rapidement au printemps 1574. Emporté par une tuberculose, il mourut au château de Vincennes le 30 mai 1574, à seulement vingt-trois ans, sans héritier mâle légitime. En l’absence de son frère aîné Henri, sacré roi de Pologne l’année précédente et toujours à Cracovie, la régence provisoire du royaume échut une seconde fois à Catherine de Médicis, le temps que le nouveau roi regagne précipitamment la France pour y devenir Henri III — dernier acte d’un règne commencé quatorze ans plus tôt dans l’espoir d’une conciliation religieuse, et qui s’achevait sur un royaume déchiré par trois guerres civiles et hanté par le souvenir de la Saint-Barthélemy.
La mort de Charles IX : Raymond Auguste Quinsac Monvoisin, Public domain, via Wikimedia Commons
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Prochain chapitre : Henri III, la crise finale des Valois et les guerres de la Ligue.